Entrevue avec Gilles Routhier

«Gregory Baum était un passeur de frontières»

Gregory Baum a joué un rôle clé dans l'élaboration de Nostra Aetate, le document phare du concile Vatican II sur les religions non-chrétiennes.
Gregory Baum a joué un rôle clé dans l'élaboration de Nostra Aetate, le document phare du concile Vatican II sur les religions non-chrétiennes.   (Présence/François Gloutnay)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2017-10-25 10:06 || Québec Québec

Un passeur de frontières. C’est l’image qu’emploie le professeur Gilles Routhier, expert du concile Vatican II, pour parler du legs théologique de Gregory Baum. Mais par-delà l’œuvre du regretté théologien, le doyen de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval (FTSR) croit qu’il laissera surtout derrière lui un style.

Le professeur Routhier est largement connu dans le monde francophone pour ses travaux sur le concile Vatican II d’une part, et sur la participation canadienne à ce concile d’autre part. C’est lui qui, en 2012, il a signé un texte sur Gregory Baum pour un dictionnaire théologique allemand*.

«Comme ses études l’avaient préparé à affronter les questions œcuméniques, bien qu’encore jeune théologien – il n’avait que 37 ans à l’époque – il fut appelé à être peritus [ndlr : c’est-à-dire expert] au Secrétariat pour l’Unité des chrétiens au moment de sa création, en juin 1960», y rappelle-t-il, évoquant la participation de Baum au concile.

Ce secrétariat a rapidement voulu faire le point que ce l’Église appelait alors la «question juive».

«Comme on ne savait pas comment procéder pour le traitement de cette question délicate, Baum se proposa pour rédiger un état de la question», rappelle le professeur Routhier en entrevue.

Il explique que Baum s’était intéressé à ce thème lors de ses études doctorales à Fribourg, en Suisse. Le rapport qu’il a préparé pour le secrétariat a servi de base au document final, Nostra Aetate, qui demeure à ce jour l’un des principaux textes de l’Église catholique sur les relations interreligieuses.

«Le document est structuré à partir des éléments qu’ils dégage», explique Gilles Routhier, précisant que ces éléments concernent le lien profond entre l’Église et les juifs, le rejet de l’idée que les juifs ont rejetés de Dieu et l’espérance de la réconciliation entre juifs et chrétiens, assortie d’une condamnation de l’antisémitisme.

Une influence personnelle

Une structure qui ne reflète pas seulement pas la pensée du théologien, mais aussi qui il était. Le doyen estime que Baum, né en Allemagne et dont les parents étaient d’origine juive et protestante, avait à cet égard «une expérience que d’autres n’avaient pas».

«Il était en quelque sorte un passeur de frontière: depuis Berlin, il passe par l’Angleterre, étudie aux États-Unis et se retrouve au Canada. Il a une aptitude à aller au-delà des frontières culturelles. Et des frontières également confessionnelles, par son expérience familiale et ses études sur l’œcuménisme et ses conférences et ses activités sur les relations judéo-chrétiennes. Donc il est capable de transgresser ces frontières. Il est capable de mettre en révision des points de vue qui semblaient acquis. Lorsqu’il se demande si l’Évangile est antisémite, il est préparé à affronter ce dossier-là. Il a non seulement une aptitude, une expérience, mais également une connaissance», fait valoir Gilles Routhier.

Il est d’avis qu’il serait abusif de qualifier Baum de plus grand théologien canadien à avoir pris part au concile, mais qu’il figure certainement parmi les grands. En plus du document conciliaire sur les religions non-chrétiennes, il a aussi travaillé sur Unitatis Redintegratio sur l’œcuménisme et sur Dignitatis Humanae sur la liberté religieuse.

L’art de communiquer

C’est également sa participation au concile, note-t-il, qui vient consolider l’importance qu’il accordait à l’art de bien communiquer.

«Ça permet de faire circuler des idées, de les diffuser. Il a écrit dans Commonweal, dans The Ecumenist. Plusieurs de ses ouvrages, pendant et après le concile, portent sur les questions œcuméniques», dit-il.

L’expert salue également l’intérêt de Gregory Baum pour la théologie francophone au Canada, pour laquelle il a montré un rare intérêt pour quelqu’un venant du monde anglo-saxon.

À quelques jours de ses funérailles, il soutient que legs de Baum à la théologie concernera surtout le «geste théologique».

«C’est surtout son parcours qui intéresse. Plus que ce qu’il a pu écrire. Ses contributions proprement dites à la théologie datent un peu, car ces dernières années, c’était plutôt rétrospectif. C’est le parcours qui est fascinant et qui peut inspirer», avance-t-il.

Dans un contexte où plusieurs grands théologiens canadiens sont décédés ces dernières années, Gilles Routhier convient que nous assistons à une page qui est en train de se tourner.

«Je pense que Baum a été quelqu’un qui a fait des recherches de fond et ensuite a été un grand communicateur. Il croyait en la communication. En théologie, il a su parler à un vaste auditoire, ce qui n’est pas le cas de beaucoup de théologiens. Comme pour un théologien comme Jacques Grand’Maison, il fait partie de ces gens qui ont diffusé et qui ne se sont pas enfermés simplement dans leurs dossiers. Il y a là quelque chose à tirer pour tout théologien aujourd’hui», estime le doyen.
Il confirme par ailleurs que la FTSR cherche actuellement de quelle manière elle pourrait honorer officiellement la mémoire de Gregory Baum.

Pour aller plus loin
Routhier, G., Baum, Gregory», «Bélanger, Marcel», «Deschâtelets, Léo», «Léger, Paul-Émile», «Pelletier, Georges-Léon», «Roy, Maurice», dans M. Quisinsky et P. Walter,  Personenlexikon zum Zweiten Vatikanischen Konzil, Fribourg i.B., Herder, 2012, p. 46-47.
 
Routhier, G., «Contributions canadiennes à la déclaration Nostra Ætae à Vatican II», dans J. Duhaime et G. Routhier (dir.), Juifs et chrétiens au Canada. 50 ans après Nostra Ætate, Montréal, Fides, 2017, p. 47-62.

 

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