Ne le dis à personne a été vu des millions de fois

Abus sexuel: un documentaire fait trembler l'Église polonaise

L'archevêque de Gniezno, Wojciech Polak, a rencontré les médias le 22 mai 2019.
L'archevêque de Gniezno, Wojciech Polak, a rencontré les médias le 22 mai 2019.   (CNS photo/Agencja Gazeta, Slawomir Kaminski via Reuters)
2019-05-24 16:59 || Monde Monde

Le conseil administratif des évêques polonais s'est réuni en session d'urgence le 22 mai et a reconnu que l'Église n'avait pas su agir contre les abus sexuels commis par des religieux.

La réunion a eu lieu sur fond de scandale provoqué par un documentaire de deux heures intitulé Ne le dis à personne, qui contenait des récits de dissimulation d'abus sexuels commis par des clercs en Pologne. Le film a été visionné plus de 19 millions de fois six jours après sa publication sur YouTube le 11 mai.

«Toute la communauté religieuse de Pologne a été bouleversée par les dernières informations douloureuses – ces crimes ont causé de grandes souffrances aux personnes blessées», ont déclaré les évêques dans une lettre pastorale à lire dans les paroisses le 26 mai.

«Il n'y a pas de mots pour exprimer notre honte devant les scandales sexuels auxquels le clergé a participé. Ils sont une source de grand mal et exigent une condamnation totale, ainsi que des conséquences graves pour les criminels et pour ceux qui ont dissimulé de tels actes.»

Les évêques ont déclaré avoir été «profondément touchés» par les «témoignages choquants» du film, ainsi que par son image de «manque de sympathie, de négligence coupable et de myopie» à l'égard des victimes d'abus.

Ils ont ajouté que le clergé catholique et les laïcs devaient désormais agir de concert pour soutenir les victimes et «rétablir la confiance envers les prêtres et les évêques» en Pologne.

«Tous ceux qui ont de la sensibilité, qui entendent le sort de ces personnes blessées, ressentiront douleur, émotion et tristesse face à leurs souffrances, et nous remercions tous ceux qui ont eu le courage d'en parler», ont déclaré les évêques.

«Nous admettons qu'en tant que pasteurs de l'Église, nous n'avons pas tout fait pour empêcher cette blessure. Pour de nombreux fidèles, en particulier les jeunes, cherchant sincèrement Dieu, les scandales sexuels impliquant le clergé ont constitué un défi de taille pour la foi et une terrible indignation.»

Un documentaire sociofinancé

Le film de deux heures du journaliste d’enquête Tomasz Sekielski, réalisé grâce à une campagne de sociofinancement, était le premier à détailler de manière crue la dissimulation d'abus sexuels dans l'Église polonaise. Il parait quelques mois après un drame sur la corruption de l'Église, Kler (Clergé), qui a battu des records au box-office l'automne dernier.

En plus d'alléguer des abus sexuels répandus sur des enfants, il montre le comportement évasif des auteurs face aux victimes et établit un lien entre l'abus et des structures et procédures d'Église secrètes.

Le film, qui porte des accusations contre le père Franciszek Cybula, aumônier personnel de l'ancien président Lech Walesa, accuse également plusieurs évêques et archevêques de dissimulation, voire de complicité.

Sekielski a déclaré à la mi-mai qu'il négociait avec Netflix pour la distribution du film, diffusé depuis sur deux chaînes de télévision polonaises. Il a également déclaré qu'il envisageait une série documentaire complète.

Plusieurs diocèses et ordres religieux ont également publié des déclarations en réponse aux affirmations du film.

L'archevêque Slawoj Glodz de Gdansk, accusé dans le film de dissimuler des abus, s'est excusé le 15 mai mais a reçu des appels de démission du clergé local après avoir déclaré à un journaliste de télévision qu'il «avait autre chose à faire que de regarder de telles ordures».

Dans une déclaration du 20 mai, la conférence des évêques a rejeté les demandes d'enquêtes criminelles de certains politiciens à l'encontre de responsables d'Église pour avoir caché des informations aux procureurs.

Cependant, des appels à la démission des évêques impliqués ont été lancés par des personnalités du clergé, notamment Mgr Andrzej Szostek, ancien recteur de l'Université catholique de Lublin, qui a déclaré à la chaîne TVN que toute la conférence des évêques devait offrir sa démission au pape, conformément à l'exemple des évêques chiliens en mai 2018. Certains catholiques ont déclaré qu'ils boycotteraient les messes présidées par les prélats impliqués dans le documentaire.

Le 21 mai, le quotidien Gazeta Wyborcza a annoncé que la police était intervenue pour empêcher le film d'être projeté par les manifestants sur le mur de la cathédrale de Wawel à Cracovie.

L'archevêque Salvatore Pennacchio, nonce du Vatican en Pologne, a déclaré le 17 mai que le pape François, qui avait rencontré des victimes de sévices polonais à Rome le 20 février, avait annoncé sa «proximité et sa solidarité» après avoir été informé du film.

Auparavant, Mgr Wojciech Polak, archevêque de Gniezno, premier délégué des évêques polonais à la protection de l'enfance, avait déclaré espérer qu'une visite de l'archevêque Charles Scicluna en juin contribuerait à sensibiliser les évêques polonais et les responsables d'Église à la nécessité de «réagir» immédiatement et pleinement à toutes les plaintes pour abus.

Les 43 diocèses polonais sont actuellement tous dotés de responsables de la protection de l'enfance. Plus de 3 000 membres du clergé ont été formés à la prévention et à l'aide aux victimes.

En mars, la conférence des évêques a publié son premier rapport sur les infractions, recensant les accusations portées contre 382 prêtres, concernant 625 mineurs, entre 1990 et 2018.

Selon le rapport, 44% avaient fait l'objet d'enquêtes par les procureurs, dont environ la moitié avaient abouti à des condamnations, bien que seulement un quart des affaires aient entraîné le renvoi à l’état laïque des auteurs et une infime fraction en compensations aux victimes.

Cependant, dans un rapport de février, la fondation pour les victimes «N'ayez pas peur» a accusé 24 évêques et archevêques actifs et à la retraite de couvrir des crimes et de permettre à des prêtres condamnés de poursuivre leur travail dans la paroisse. Le rapport recensait 85 prêtres condamnés sur une «carte des abus commis par les religieux» et indiquait que les évêques polonais avaient violé les réglementations laïques et le droit canon en traitant les abus et en refusant l'aide aux survivants.

Jonathan Luxmoore

***

Présence a besoin de l'appui financier de ses lecteurs pour poursuivre sa mission.
Cliquez sur l'image de notre campagne de financement pour savoir comment votre don fait une différence.

 

du même auteur

Le jésuite canadien Michael Czerny sera créé cardinal le 5 octobre au Vatican.
2019-09-17 19:02 || Canada Canada

Michael Czerny, une vie à côtoyer la pauvreté

«Je prie pour qu'il n'y ait pas de schisme, mais je n'ai pas peur», a déclaré le pape François à des journalistes rentrant d'Afrique à Rome avec lui le 10 septembre.
2019-09-17 14:24 || Monde Monde

Une fixation idéologique peut mener à un schisme, estime le pape

Le pape François a célébré une messe près d'Antananarivo, à Madagascar, le 8 septembre 2019.
2019-09-10 09:56 || Monde Monde

Le pape célèbre une messe devant un million de personnes à Madagascar

articles récents

Le jésuite canadien Michael Czerny sera créé cardinal le 5 octobre au Vatican.
2019-09-17 19:02 || Canada Canada

Michael Czerny, une vie à côtoyer la pauvreté

«Je prie pour qu'il n'y ait pas de schisme, mais je n'ai pas peur», a déclaré le pape François à des journalistes rentrant d'Afrique à Rome avec lui le 10 septembre.
2019-09-17 14:24 || Monde Monde

Une fixation idéologique peut mener à un schisme, estime le pape

Le pape François a célébré une messe près d'Antananarivo, à Madagascar, le 8 septembre 2019.
2019-09-10 09:56 || Monde Monde

Le pape célèbre une messe devant un million de personnes à Madagascar