France et Belgique

Des sociologues dialoguent avec les djihadistes et leurs familles dans un processus de déradicalisation

Le sociologue clinicien Vincent de Gaulejac s'est intéressé à l'expérience des familles de djihadistes.
Le sociologue clinicien Vincent de Gaulejac s'est intéressé à l'expérience des familles de djihadistes.   (Présence/Yves Casgrain)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2018-11-13 15:31 || Monde Monde

Au moment où l’Europe se questionne sur le sort qu’elle doit réserver aux revenants de Daech et à tous les ceux qui ont voulu les rejoindre sans y parvenir, des spécialistes appellent les autorités à écouter les djihadistes et leurs familles.

C’est le cas du président du Réseau international de sociologie clinique, Vincent de Gaulejac. Présence l’a rencontré lors de son récent passage à Montréal afin de présenter son livre, Mon enfant se radicalise. Des familles de djihadistes et de jeunes témoignent, co-écrit avec Isabelle Seret, sociologue clinicienne.

«Lors des attentats de Paris en 2015, mon fils était dans le Stade de France», confie Vincent de Gaulejac. Difficile pour lui d’être neutre dans ces circonstances. «On ne peut pas avoir de neutralité. On ne peut pas avoir une posture uniquement clinique.» Pourtant, il estime nécessaire d’entreprendre un dialogue avec ces jeunes Français et Belges qui ont rejoint le groupe armé État islamique ou en ont rêvé.

«Je n’ai aucune complaisance par rapport à eux. Par contre, je pense que pour comprendre un phénomène social il faut être au plus près du vécu de ceux qui le vivent. Il faut donc écouter les djihadistes. Ce sont quand même eux les plus grands spécialistes de la question! S’il y a des gens qui peuvent nous apprendre quelque chose sur le sujet, ce sont les djihadistes eux-mêmes et leur propre famille.»

Comprendre la radicalisation

C’est dans ce but que sa collègue belge et lui-même ont mis sur pied le projet «Rien à faire, rien à perdre» afin de comprendre le processus de radicalisation, le vécu des familles des radicalisés et de porter sur la place publique la parole d’ex-radicalisés et de leurs proches. «Les jeunes qui ont accepté d’y participer étaient dans un processus de retrait par rapport à la radicalisation. Cette recherche-action a permis non seulement de comprendre le processus de la radicalisation, mais également le processus de déradicalisation

Les familles ont joué un rôle important dans cette recherche-action. «Elles sont dévastées, car la plupart de ceux qui sont partis sont décédés. Elles sont dévastées, car c’est la chair de leur chair qui est devenue quelque chose dans laquelle elles ne peuvent pas se reconnaître, dans laquelle elles ne veulent pas se reconnaître.»

À la suite de cette recherche-action, les jeunes et leurs familles, souvent les mères, se sont engagés dans des activités artistiques ou ont réalisé des conférences de sensibilisation. «Des jeunes ont réalisé des vidéos ou ont monté une pièce de théâtre. Certaines mères animent des débats autour des capsules vidéo réalisées par les jeunes. Elles vont dans les écoles, les prisons, les centres de prévention de la protection de la jeunesse.»

Difficile de convaincre la classe politique

Malgré les effets bénéfiques de ce programme de déradicalisation, Vincent de Gaulejac confie que «le plus difficile c’est de convaincre les politiques des bienfaits d’une telle approche. Ce que nous avons fait, nous avons pu le réaliser avec la commune de Schaerbeek en Belgique.» La commune de Schaerbeek a été touchée de plein fouet par le djihadisme lorsqu’on a découvert que l’un des auteurs de l’attentat de l’aéroport de Bruxelles, en 2016, y est né.

«Les politiques ne comprennent pas le sens de la prévention. Pour eux, la prévention c’est trop compliquée, car il faut en faire au cœur des quartiers les plus difficiles. Il y a aussi toute la difficulté en France, mais aussi en Belgique, du rapport à l’histoire, la colonisation, la décolonisation, la guerre d’Algérie. C’est toute la complexité par rapport à la religion et en particulier à l’islam. Donc la question de la radicalisation est complexe. Elle rend mal à l’aise les politiques. De plus, si nous affirmons que les familles ne sont pas complices, mais des victimes, et peut-être même les premières victimes, cela devient insupportable pour eux! Imaginez alors lorsque nous leur disons que nous allons impliquer les familles dans le processus! Il faut un très gros travail pour en arriver là! Ceux qui acceptent de collaborer acceptent tout cela. C’est en train de changer un petit peu, mais ce n’est pas évident. C’est long!»

Pour le sociologue, la religion en tant que telle n’est pas responsable de la radicalisation.

«C’est l’absolutisme. C’est l’intégrisme. La radicalité religieuse est un des aspects qui mènent à la radicalité violente. La religion n’est pas responsable. Toutes les formes de fondamentalisme, d’intégrisme, d’absolutisme sont le terreau de la radicalisation qui mène à la violence.»

Lors de ses contacts avec les ex-radicalisés Vincent de Gaulejac a saisi le rôle que peut jouer l’esprit critique dans le processus de déradicalisation.

«Il suffit de prendre un tout petit peu de distance par rapport à sa croyance, à ses idées afin d’accepter que d’autres fassent d’autres choix et que nous pouvons coexister sans que l’on soit obligé de se taper sur la tête.»

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