Rowan Williams de passage à Montréal

Quelle place pour les religions dans les sociétés postmodernes?

Rowan Williams en 2012.
Rowan Williams en 2012.   (National Assembly of Wales/Flickr CC BY 2.0)
Philippe Jean Poirier | Journaliste
Journaliste
2017-09-25 13:51 || Québec Québec

Le 15 septembre, McGill-CREOR proposait en guise d’introduction à son colloque Problématiser la diversité religieuse à l’âge séculier une conversation entre le philosophe québécois Charles Taylor et l’ancien archevêque de Cantorbéry, Rowan Williams, sommité intellectuelle du monde anglican. Au menu: comment religion, modernité et démocratie se concilient-elles?

La conversation s’est ouverte par une surprenante apologie de l’époque «médiévale» par Rowan Williams. Questionné par le modérateur à savoir si l’amalgame entre les termes «extrémisme» et «religion» n’avait pas réussi à saborder le débat public, l’actuel chancelier de la University of South Wales a rejeté l’idée que les mouvements extrémistes puissent être qualifiés de «moyenâgeux», jugeant qu’ils épousent parfaitement la modernité.

«Ce qu’on voit aujourd’hui, dans certaines formes d’extrémisme, c’est l’utilisation de la technologie et des outils de la modernité mis au service d’une idéologie extrémiste. L’attitude même de certains leaders extrémistes témoigne d’une grande modernité: ils défendent leur position, exposent leurs arguments, circonscrivent leur territoire [idéologique] et le défendent par tous les moyens disponibles», explique le spécialiste des relations entre religions et monde moderne.

La modernité fait bien plus, poursuit l’ancien archevêque. Elle polarise la pratique religieuse contemporaine en deux camps: d’un côté, ceux qui «reconnaissent la beauté» de la religion sans réellement la vivre au quotidien. De l’autre, ceux qui en acceptent et en défendent excessivement tous les dogmes.

«On est loin de ce qu’on pourrait définir comme une pratique traditionnelle de la religion, observe Rowan Williams, au sens où la tradition est quelque chose que l’on reçoit, que l’on hérite, et que l’on pratique sans nécessairement la remettre en question.»

Cette époque est révolue, poursuit-il. «La simple idée de devoir défendre sa religion signifie que l’on se trouve dans un monde où les idées sont en compétition. Vous devez défendre vos parts de marchés. C’est ça, la modernité. Le capitalisme de la modernité.»

Quel rôle pour l’État face à la diversité religieuse?

Dans un contexte de pluralité religieuse, l’État doit aujourd’hui composer avec des groupes religieux variés qui gardent un fort ascendant sur les communautés qu’elles «mobilisent». Ce qui irait à l’encontre de la pulsion démocratique «d’uniformiser les institutions». Interpellé à ce propos par le modérateur, Rowan Williams répond que tout dépend de quelle conception de la démocratie on promeut.

«Quand il est question de diversité, il y a quelques éléments à garder en tête… Car la tentation de penser la démocratie dans une dimension très unidimensionnelle [n’est jamais loin]… ‘La volonté du peuple’ est une expression que l’on entend souvent en Angleterre, ‘la majorité a parlé’, donc, comme si la conversation était terminée. La démocratie ne se résume pas à la tyrannie de la majorité, c’est un débat continuel, une argumentation sans cesse renouvelée. Le rôle d’un État juste et efficace est de gérer le débat public avec justice, paisiblement et à dessein», fait-il valoir.

Réduire certaines voix au silence serait une erreur, pense l’ancien archevêque.

«Un État juste ne cherche pas à supprimer, à réduire au silence ou à faire disparaître les différentes identités qui existent en son sein. Personne n’a une identité qui se limite seulement à celle de citoyen. Et les meilleurs citoyens sont bien souvent ceux qui ne sont pas juste des citoyens.»

«On a beau avoir le plus merveilleux livre de règles», renchérit Charles Taylor, «quand on dit que l’autre est dangereux et illégitime, on ne peut pas réussir.»

En fin de compte, les deux hommes s’entendent pour dire que la diversité religieuse doit être encadrée «par la culture et non les lois». «Les accommodements légaux ne seront toujours qu’une réponse partielle», croit Rowan Williams, qui préfère une situation où «la culture prend le relais pour faire progresser nos consciences vers un compromis acceptable pour tous».

Charles Taylor appelle pour sa part à multiplier les «échanges» motivés par la découverte de l’autre. «On le voit de plus en plus, dit-il. Des gens qui ont la curiosité de demander: ‘parle-moi de ta foi’. C’est ce genre d’échanges qui donne vie au livre de règles.»

«Si l’Église est réellement ce que nous disons qu’elle est, conclut Rowan Williams, alors nous aurons toujours quelque chose à apprendre des autres.»

Limite de la liberté religieuse

Mariage homosexuel, avortement, euthanasie: les institutions religieuses sont souvent en désaccord avec les lois. L’ancien primat de l’Église d’Angleterre défend toutefois le droit des religions à mener les débats «à leur vitesse», selon «leurs propres termes», au sein de leurs propres institutions.

Il place toutefois un principe au-dessus de la liberté religieuse: le droit à la dignité et à la protection de tout citoyen. Quand ce principe «universel» est en jeu, on peut concevoir d’empiéter sur les libertés religieuses, laisse-t-il entendre.

Mis à jour à 14 h 40 le 25 septembre 2017.

 

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