Voyage au Mexique

Au Chiapas, François face à l'héritage de Mgr Ruiz

Mgr Samuel Ruiz Garcia, évêque de San Cristobal de Las Casas, photographié en 2006.
Mgr Samuel Ruiz Garcia, évêque de San Cristobal de Las Casas, photographié en 2006.   (CNS photo/Victor Aleman)
2016-02-15 09:12 || Monde Monde

Le pape François sera de passage au Chiapas le 15 février dans le cadre de sa visite officielle au Mexique. Il y présidera une messe à l’intention des autochtones de la région, messe dont la liturgie sera d’ailleurs célébrée en langue maya. François se recueillera aussi sur la tombe de Mgr Samuel Ruiz Garcia (1924-2011), l’ancien évêque de San Cristobal de las Casas. Plusieurs analystes interprètent ce geste comme une forme de respect envers la vie et l’œuvre de cet évêque. Les approches pastorales novatrices déployées par Mgr Ruiz faisaient jadis scandale au sein de la hiérarchie catholique.

Fortement influencé par le concile Vatican II, par la théologie de la libération et par les prises de position des évêques latino-américains en faveur des pauvres lors de leurs rencontres de Medellin (Colombie) et de Pueblo (Mexique), Samuel Ruiz Garcia est associé à l’option préférentielle pour les pauvres. Ses démêlés avec les riches, de même que ses initiatives pastorales audacieuses (particulièrement son recours massif à des diacres mariés et indigènes) l’ont cependant placé dans l’embarras. Tant et si bien qu’en 1993, il a dû justifier ses choix pastoraux auprès des autorités vaticanes.

Aux yeux de l’ethnologue Gaspar Morquecho, «il serait impensable qu’il vienne au Chiapas sans rendre hommage à l’œuvre de Samuel Ruiz». «On parle ici de plus d’un demi-siècle de pastorale sociale et d’engagement en faveur de l’option préférentielle pour les pauvres».

Au pays de Las Casas et des Zapatistes

D’un bout à l’autre des Amériques, de nombreux membres des Premières Nations tournent désormais le dos à l’Église. Lors de son voyage en Bolivie en juillet, le pape avait d’ailleurs demandé pardon «pour les offenses de l’Église» et aussi pour les «crimes commis contre les peuples autochtones durant ce que l’on a appelé la conquête de l’Amérique», il y a 500 ans.

La visite du pape au Chiapas pourrait remettre à l’avant-plan la question des droits des Amérindiens. C’est en effet au Chiapas qu’eut lieu l’insurrection des Zapatistes, en 1994. Ce groupe d’Amérindiens rebelles avait braqué les projecteurs sur les injustices économiques, sociales et culturelles dont sont victimes les peuples autochtones, au Mexique. Vingt ans plus tard, la situation des Amérindiens ne s’est guère améliorée au Mexique : ceux-ci sont toujours victimes d’ostracisme et cantonnés aux municipalités les plus pauvres de tout le Chiapas. La question amérindienne continue d’être une source d’embarras pour les Mexicains. Les autorités gouvernementales et ecclésiales ont même demandé au pape de visiter des régions mexicaines plus «fréquentables» que le Chiapas.

Jorge Bergoglio et Samuel Ruiz

Aux yeux du pape François, il serait impensable de visiter le Mexique sans s’arrêter à San Cristobal de las Casas. D’autant que le pontife argentin vient tout juste d’annuler deux décisions prises par le Vatican à l’encontre à des choix pastoraux de Mgr Ruiz. Ce dernier a en effet massivement eu recours à des diacres amérindiens, en plus d’intégrer la langue maya dans la liturgie ecclésiale, s’attirant à l’époque les foudres des autorités vaticanes. Le pape argentin s’est également rapproché des artisans de la théologie de la libération, dont le jésuite péruvien Gustavo Gutierrez, qu’il a reçu au Vatican et dont il a salué l’œuvre théologique.

Un évêque réformateur

Selon Michel Andraos, professeur associé à la Chicago Theological Union, «[Mgr Ruiz] a constamment dû justifier son travail et défendre ses choix pastoraux devant les autorités vaticanes. Il leur répétait sans cesse : ‘Je suis un bon catholique. Je ne fais rien d’autre que mettre en pratique les enseignements du concile Vatican II’».

Samuel Ruiz a été consacré évêque en 1959 par Jean XXIII. Le pape l’a alors placé à la tête d’un diocèse dont la population est massivement amérindienne et exploitée par les grands producteurs de café du Chiapas. Population peu scolarisée et ne maitrisant presque pas l’espagnol.

Rien ne prédestinait Samuel Ruiz à devenir un évêque rebelle. Il l’est devenu en étant constamment confronté à la pauvreté et aux vexations qui meublent le quotidien de ses diocésains amérindiens. Au Chiapas, les racines de la discrimination sont très profondes. À un point tel que les Autochtones n’avaient pas le droit de marcher sur les mêmes trottoirs que les Blancs, à San Cristobal de las Casas. Le Chiapas a largement échappé aux soubresauts de la Révolution mexicaine de 1910. Les grands propriétaires fonciers, en très bons termes avec la hiérarchie ecclésiastique, ont continué d’être au sommet de la pyramide économique et sociale.

Mgr Ruiz a décidé de «rejeter cette dynamique de domination, d’abord en prenant conscience de la réalité concrète vécue par les pauvres, ensuite découvrant les ferments de libération contenus dans l’Évangile», affirme le dominicain Gonzalo Ituarte Verduzco.

En s’appuyant sur les pauvres, en prêchant en faveur de la justice sociale, en mettant en valeur les traditions amérindiennes et en accordant une place de choix aux leaders indigènes au sein de l’appareil ecclésial (à titre de catéchètes ou de diacres), Mgr Ruiz n’a pas manqué de froisser les élites sociales du Chiapas. Qui plus est, note le père Ituarte, en donnant ainsi un espace institutionnel aux Amérindiens au sein de l’Église par le biais des communautés de base, il leur a permis de s’outiller et de s’organiser collectivement. Au point de devenir une menace pour les propriétaires terriens du Chipas, qui ont tôt fait d’accuser Mgr Ruiz d’être un communiste.

L’évêque a étudié les langues amérindiennes et a parcouru son diocèse à dos de mulet. Il voulait créer une Église indigène au sein de laquelle les Amérindiens, leurs langues et leur culture occuperaient une place de choix. Mgr Ruiz a même créé une équipe pastorale faisant la promotion de la sauvegarde de «Madre Tierra» (Terre Mère).

Ses diocésains ont tôt fait de l’affubler de surnoms affectueux comme «Don Samuel» ou encore «Tata», c’est-à-dire «papa» en langue maya.

Une Église indigène

L’évangélisation des Amérindiens du Chiapas était encore une œuvre inachevée au moment où Don Samuel est devenu évêque, note le père Ituarte. «Le système de domination se prolongeait derrière les portes de l’église. Les Amérindiens s’y faisaient certes baptiser mais ça n’allait guère plus loin que cela… Don Samuel croyait que les Amérindiens ne devaient pas simplement entrer dans l’Église mais en être des membres à part entière et de plein droit», ajoute le dominicain. «L’Église s’est acculturée dans toutes les contrées où elle s’est établie. Nous croyons que les indigènes des Amériques ont parfaitement le droit que l’Église soit à leur image, qu’elle prenne appui sur leur identité, leurs traditions, leur culture», dit-il.

Mgr Ruiz a personnellement formé des centaines de catéchètes amérindiens. Quelques-uns d’entre eux sont par la suite devenus des diacres permanents, que Don Samuel a par lui suite déployés dans des régions où les prêtres étaient de toute façon rarissimes.

Mgr Ruiz ne s’est pas fait que des amis en accordant une telle place aux Amérindiens dans l’Église et en donnant son appui à la théologie de la libération. Le Vatican a condamné cette théologie en 1986, en raison de son flirt avec l’analyse marxiste, puis annulé les ordinations de diacres amérindiens effectuées par Mgr Ruiz, peu après le départ à la retraite de ce dernier, en 2000.

Un homme influent

Malgré son désaveu par Rome, Don Samuel a continué d’être un homme influent et une figure incontournable au Chiapas.

«Tous les candidats aux élections présidentielles mexicaines lui rendaient visite, parfois pour le féliciter, parfois pour discuter d’affaires politiques avec lui», affirme l’ethnologue Gaspar Morquecho.

En 1974, Mgr Ruiz a organisé une rencontre réunissant diverses organisations amérindiennes. C’était la toute première fois qu’une telle rencontre avait lieu depuis l’arrivée des Européens en Amérique. Plusieurs observateurs affirment que cette réunion a été une espèce de bougie d’allumage ayant favorisé un réveil amérindien au Mexique, pavant ainsi la voie à la révolte zapatiste de 1994. Ayant opté pour la lutte armée, les Zapatistes n’ont pas obtenu l’appui de Don Samuel, qui rejetait le recours à la violence.

Selon Gaspar Morquecho, «plusieurs catéchètes, diacres et apprentis-diacres» formés par Don Samuel se sont joints au mouvement zapatiste, tournant ainsi le dos aux directives de leur évêque.

«N’eut été de Don Samuel», note le père Ituarte, «il n’y aurait jamais eu d’armée zapatiste». «Le diocèse n’a évidemment jamais encouragé la formation d’une telle armée populaire… Cela dit, en favorisant l’éveil de la conscience amérindienne au sein des diverses communautés de base, il a rendu possible l’émergence des Zapatistes», ajoute-t-il.

Au plus fort de l’insurrection zapatiste, Mgr Ruiz a agi à titre de médiateur entre les deux parties, malgré la mauvaise foi du gouvernement.

«Certains politiciens l’ont d’abord accusé d’avoir nourri cette rébellion. Or, ils ont rapidement compris que Don Samuel était la seule personne apte à désamorcer cette crise», affirme le dominicain.

«Certes, la plupart des revendications des Zapatistes étaient identiques à celles que l’évêque avait lui-même mis de l’avant pendant des années, c’est-à-dire les luttes paysannes, les luttes indigènes», ajoute le père Ituarte. À une nuance près: Don Samuel refusait catégoriquement la lutte armée.

Les dernières années de Mgr Ruiz au Chiapas ont été particulièrement difficiles. En 1996, les Accords de San Andres mettant un terme au conflit n’ont pas été respectés par les belligérants. L’année suivante, des paramilitaires ont massacré 45 membres d’un groupe pacifiste catholique (Las Abejas) alors qu’ils se réunissaient pour prier quelques jours avant Noël.

Ce fut «le pire Noël de toute la vie» de Don Samuel, affirme le jésuite Pedro Arriaga, aujourd’hui porte-parole du diocèse. Cette année-là, Mgr Ruiz a passé le temps des Fêtes à célébrer les funérailles des victimes — des femmes et des enfants, pour la plupart.

Mgr Ruiz a pris sa retraite en 2000 et a quitté le diocèse peu après. Son coadjuteur, Raul Vera Lopez a été nommé évêque de Satillo, dans l’État du Chihuahua, au nord du Mexique. Et donc à des milliers de kilomètres du Chiapas. Les prêtres du diocèse ont interprété ce geste comme une vindicte de la hiérarchie catholique mexicaine contre les initiatives pastorales de Don Samuel. Et comme des représailles, en raison du rôle joué par l’Église locale dans l’agitation politique au Chiapas. Il en est résulté un vague d’apostasies au Chiapas, au profit d’autres Églises chrétiennes. Tant et si bien que le Chiapas est désormais l’État mexicain comptant le moins grand nombre de catholiques.

L’héritage de l’évêque réformateur est cependant encore palpable. Le successeur de Don Samuel, Mgr Felipe Arizmendi Esquivel, s’est rallié à l’approche pastorale mise de l’avant par son prédécesseur. Selon plusieurs observateurs, rares sont les diocèses ayant osé poursuivre les réformes mises de l’avant par des évêques controversés, la plupart de prélats optant plutôt pour le statu quo.

Selon le père Ituarte, la population indigène du Chiapas renoue avec l’affirmation politique afin d’améliorer son sort et d’exercer davantage de contrôle sur certains leviers essentiels: l’éducation, le commerce et la politique, par exemple. Plusieurs d’entre eux occupent désormais des postes influents au sein de la société.

«Les transformations de la société mexicaine et les mutations du regard que les Mexicains jettent sur les réalités amérindiennes sont en bonne partie tributaires du travail de Don Samuel», ajoute le père Ituarte. Il nous a légué «une Église revitalisée par des gens qui ont redécouvert leur dignité et qui ont revalorisé leur identité. Et qui donnent leur soutien à ceux qui forment la majorité [au Chiapas], c’est-à-dire les Premières Nations», conclut le dominicain.

David Agren, Catholic News Service
Trad. et adapt. Présence/Frédéric Barriault

 

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