Une réflexion de Bruno Demers

La figure du diable, ou la difficulté à définir le mal

En collaboration avec l'Institut de pastorale des Dominicains, Présence propose une chronique où l'actualité est revisitée à la lumière de la recherche universitaire en théologie et en études religieuses. Ce mois-ci, le professeur Bruno Demers commente les références du pape au diable.
En collaboration avec l'Institut de pastorale des Dominicains, Présence propose une chronique où l'actualité est revisitée à la lumière de la recherche universitaire en théologie et en études religieuses. Ce mois-ci, le professeur Bruno Demers commente les références du pape au diable.   (Pixabay)
2019-03-18 09:56 || Québec Québec

*En collaboration avec l'Institut de pastorale des Dominicains, Présence propose une chronique où l'actualité est revisitée à la lumière de la recherche universitaire en théologie et en études religieuses.

Le 24 février, en clôture du sommet sur les abus sexuels commis sur des mineurs par des membres du clergé au Vatican, le pape a qualifié les pédophiles d’«instruments de Satan». Des propos qui rappellent que le débat sur l’existence du diable perdure toujours au sein de la tradition chrétienne.

C’est vrai, le diable revient fréquemment dans les écrits du pape François. On a même regroupé et publié récemment plusieurs de ses textes sous le titre Le diable existe vraiment! Et nous devons le combattre (Artège, 2018). Mais les chrétiens sont-ils tenus de croire que le diable est une personne?

Le malaise est palpable: pour la mentalité contemporaine, la figure du diable évoque un anthropomorphisme ridicule et angoissant. On risque ainsi de folkloriser le mal en le représentant avec des images et des représentations d’une autre époque. De plus, la personnification du démon peut laisser croire que sont banalisés les gestes du fautif en en reportant la responsabilité sur un être extérieur. Ce qui a d’ailleurs été reproché à François au sujet des pédophiles. Comment donc se situer par rapport au problème de l’existence personnelle du diable?

La doctrine officielle de l’Église ne définit nulle part le diable comme une personne. Ainsi le rappelle le dernier texte officiel du Vatican sur cette question : Foi chrétienne et démonologie, publié en 1975: «Il est vrai qu’au cours des siècles l’existence de Satan et des démons n’a jamais fait l’objet d’une affirmation explicite de son magistère.» Si cela étonne, il faut savoir que ce constat s’étend également au Nouveau Testament et à la tradition de l’Église.

Un élément socioculturel?

Précisions les choses. Pour Jésus et le Nouveau Testament, la personnalité du diable va de soi. C’est un élément socioculturel de l’époque. Mais on peut se demander: est-ce que toutes les représentations qu’utilise Jésus sont «parole de révélation»? Son message implique-t-il forcément des formes culturelles sur lesquelles la révélation ne porte pas, même si celle-ci passe par elles? Autrement dit, il est possible que la personnification du diable soit une affaire de mentalité liée à une époque. Le diable – ou le démon – se retrouve fréquemment sur les lèvres de Jésus, mais rien n’indique que son propos soit vraiment de définir l’identité du diable. L’Évangile ne met jamais l’accent sur la personnalité du diable. Jésus assume ce qui se disait avant lui. Il se sert du langage disponible à son époque.

Que dit maintenant la tradition chrétienne? «Il est vrai qu’au cours de vingt siècles d’histoire le Magistère ne consacra à la démonologie que peu de déclarations proprement dogmatiques. » (Foi chrétienne et démonologie). Les interventions du Magistère traduisent deux préoccupations. D’une part, il se positionne contre le dualisme qui mettrait Satan sur un pied d’égalité avec Dieu. D’autre part, il revient sur la délivrance à l’égard du diable déjà acquise par Jésus. Dans toutes les affirmations conciliaires le diable est personnalisé, mais le christianisme ne s’est jamais prononcé officiellement sur l’identité personnelle de Satan.

Ainsi, dans l’histoire de l’Église, l’identité personnelle de Satan n’est jamais officiellement affirmée. Mais elle n’est jamais niée. Il faut admettre que c’est une question ouverte. Ce qui n’empêche pas d’exprimer des doutes à l’endroit de la notion de personne appliquée au diable. En effet, qu’entend-on au juste par «personne»? On peut disserter longuement sur le sujet, mais un constat s’impose: dans le diable, est absent cet élément essentiel de la personne qu’est l’amour. Cela ne veut pas dire que le diable n’existe pas, mais son existence ne prend pas forcément une forme personnelle. Elle peut prendre une autre forme. En effet, l’expérience humaine devant le mystère du mal est confrontée à ce qu’on peut appeler la réalité du diabolique.

L’expérience du diabolique

L’expérience humaine nous confronte tôt ou tard au mystère du mal. Il faut même aller plus loin et reconnaître qu’il y a sûrement une réalité extrahumaine que l’on peut nommer diabolique. Je pense ici à ces réalités historiques qualifiées d’«excès de mal», comme la Shoah, un génocide ou un attentat. Ces situations concrètes de violence, haine, torture, perversions, sont sans doute en connexion avec certains aspects de notre être. Mais, il faut bien l’admettre, elles dépassent ce que nous pouvons imaginer et produire par nos moyens normaux. Elles illustrent des forces «diaboliques».

Sous le pseudonyme Pascal Thomas, des chrétiens du diocèse de Lyon invitaient, dans Le diable, oui ou non? (Centurion, 1989), à être attentif à la logique de la réalité du diabolique. Le mal diabolique est un mal différent des autres à cause de son caractère excessif, séduisant et destructeur. C’est un mal énigmatique qui peut prendre différents aspects:

Ce qui est diabolique, c’est ce qui cherche ou manifeste le négatif des circonstances ou des êtres sans mettre de l’amour dans ce regard. C’est aussi ce qui introduit le soupçon dans les relations de confiance entre nous. C’est enfin ce qui pactise avec le mal en y trouvant quelque jouissance perverse. (p. 195)

La difficulté à accepter aujourd’hui l’image traditionnelle du diable ne devrait pas empêcher d’être attentif à la réalité du diabolique. Cette réalité qui a des points d’ancrage possibles en nous est aussi en dehors de nous, dépassant nos capacités et notre compréhension. En principe, nous pouvons la maintenir à distance grâce à la paix, au discernement et à l’amour. Mais la réalité diabolique est peu personnelle car l’absence d’amour empêche le dialogue, la véritable rencontre entre les êtres.

Certains peuvent croire à la réalité personnelle de l’esprit du mal en prenant appui sur le langage biblique. Or, aujourd’hui, ce langage n’est plus audible pour plusieurs. Il ne faudrait pas qu’une question de formulation cache la réalité dont il s’agit. Pour être lucide, notre époque ne doit pas perdre de vue que l’excès de mal, que le diabolique existe, et qu’elle est invitée à formuler cette réalité d’une manière adaptée à notre mentalité contemporaine pour la situer correctement dans notre compréhension du mal, et surtout, pour soutenir notre vigilance.

Professeur Bruno Demers, O.P., expert en théologie fondamentale

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