Réflexion de Martin Bellerose

Quand le péché provoque des migrations

«Or le péché n’est pas une question de désigner un coupable: nous en souffrons tous et nous devons tous le surpasser», écrit le théologien Martin Bellerose.
«Or le péché n’est pas une question de désigner un coupable: nous en souffrons tous et nous devons tous le surpasser», écrit le théologien Martin Bellerose.   (CNS photo/Edgard Garrido, Reuters)
2019-04-17 10:46 || Monde Monde

*En collaboration avec l'Institut de pastorale des Dominicains, Présence propose une chronique où l'actualité est revisitée à la lumière de la recherche universitaire en théologie et en études religieuses.

Récemment, je donnais un cours sur les victimes du péché. L’idée était de «retourner le problème de bord» qui est souvent, voire généralement, abordé dans la perspective de l’accusation, de la culpabilité. Bref, on l’aborde comme si c’était strictement un manquement au code moral. Force est d’admettre que l’hamartiologie chrétienne, c’est-à-dire le discours sur le péché, doit être rafraichie.

Ici, nous ne présenterons pas l’immigration comme un acte peccamineux, mais comme une conséquence de celui-ci. Bien sûr, il faut être prudent: toutes les migrations ne sont pas causées par le péché. Notre réflexion nous pousse cependant à sortir des catégories habituelles de «réfugiés» et de «migrants économiques», où on aurait une propension à voir le réfugié comme une victime de la guerre ou d’une autre forme de violence, et le migrant «économique» comme un migrant volontaire qui cherche tout simplement un meilleur avenir.

En réalité, la corruption, les inégalités sociales, les salaires injustement bas et le mépris de la formation intellectuelle qui provoque la fuite des cerveaux sont des péchés en soi qui provoquent la migration «économique» bien que celle-ci soit sur une base volontaire. Bien entendu, que dire de la guerre, de l’exploitation, de la souffrance, du racisme, du sexisme et de toutes les formes de discrimination. Ces actions sont des péchés car elles portent atteinte à la dignité et à l’intégrité de la personne humaine.

Malheureusement, dans une certaine culture populaire chrétienne occidentale, nous avons souvent associé le péché à une faute morale à caractère sexuel. Les confessionnaux catholiques sont vraisemblablement davantage fréquentés par des adultères que par des pollueurs qui assassinent à coup de gaz à effet de serre et de pesticides chimiques l’ensemble de la création, ce qui inclut bien sûr les êtres humains.

Le péché est dans son essence une désobéissance à Dieu et cela nous amène à la quête de la volonté divine. Est-ce que l’humanité parfaite, c’est-à-dire accomplie, est une humanité qui applique un code moral? Ou s’agit-il d’une humanité qui vit dans la «plus parfaite» justice, liberté, réconciliation, sororité, amour, paix, c’est-à-dire une humanité vivant selon les promesses eschatologiques qui s’accomplissent, non seulement dans la plénitude post historique du royaume, mais aussi dès sa construction maintenant dans l’histoire.

Tout geste injuste, opprimant, hostile, anti-sororal, haineux et belliqueux est donc un péché. Hélas, tout être humain commet ce genre de gestes, mais celui qui croit au royaume cherchera à combattre cette attitude en lui-même.

Une fois que le péché est admis et reconnu, il est tout à fait improductif de nourrir le sentiment de culpabilité. Les péchés sont pardonnés. Si les gestes commis ne peuvent être effacés, une action réparatrice est toutefois possible. Lorsque des gens migrent à cause du péché, il est du devoir du chrétien d’offrir l’hospitalité afin de retisser des liens d’humanité.

Or le péché n’est pas une question de désigner un coupable: nous en souffrons tous et nous devons tous le surpasser. D’abord en pardonnant, puis en agissant concrètement, tant en accueillant celui qui migre à cause du péché qu’en dénonçant et en luttant contre la source de ce péché. Il est du devoir des chrétiens de faire tout en leur pouvoir pour que cesse, à titre d’exemple, l’action pécheresse des minières qui contaminent les cours d’eau et poussent ainsi les habitants à émigrer, ou des compagnies qui exploitent les travailleurs en ne leur offrant pas des salaires et des conditions de travail leur permettant de vivre dignement. Des travailleurs qui migreront en quête de cette dignité.

Vivre Pâques…

La Bible fourmille de récits où les gens migrent à cause du péché, soit qu’ils le font à cause de leur propre péché ou qu’ils sont invités par Dieu à migrer pour se libérer de la souffrance du péché. Abraham est poussé à partir vers un autre pays. Moïse mène un peuple hors d’une terre d’esclavage. Un Hérode obsédé par le pouvoir pousse la famille de Jésus à se réfugier en Égypte. Jésus a été un réfugié à cause du péché.

Il y a là toute une réflexion à faire pour le temps de la semaine sainte, celle-ci nous invitant à voir l’hospitalité comme une Pâques, à comprendre cette action d’accueil comme une « terre promise » pour celui qui vivait au cœur du péché, de la haine, de l’oppression, de la guerre et de l’injustice, de la violence et de la contrainte. Grâce à l’accueil, grâce à l’hospitalité, celui qui voyait sa dignité bafouée vivra une résurrection.

Combattre le péché, c’est lutter pour que celui qui migre, où que ce soit, en vienne à se sentir chez lui. N’est-ce pas en tant qu’étranger-immigrant résident que Jésus est apparu aux disciples d’Emmaüs à Pâques? C’est ainsi que l’a vu Cléopas: «Tu es bien le seul à séjourner à Jérusalem qui n’ait pas appris ce qui s’y est passé ces jours-ci!». Ce qui est traduit ici par «séjourner», c’est le mot grec parokeis qui, en français, signifie «l’étranger ou l’immigrant qui réside».

Martin Bellerose
Directeur de l'Institut de pastorale du Collège universitaire dominicain

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1 Commentaire(s)

MICHELLE-ANGE || 2019-04-20 08:46:34

J'apprécie beaucoup cette réflexion...Dieu parle toujours dans les événements...Dieu si bon...qui nous aime...nous le démontre ...nous le rappelle en ces Jours Saints...par l'exemple de l'éternel «Serviteur Jésus-Christ»...Il frappe à notre porte...pour nous «mendier» son Amour ... Il nous rejoint...Il nous maintient de sa vie et nous unit en LUI...Les personnes déportées sont à l'image d'une page de la vie de Jésus et de toutes les autres personnes à sa suite en 2019...La panne d'électricité a été une autre catéchèse de ce qui est précédemment évoqué...Jésus est la vie et nous maintient de sa vie...Sans Lui...on ne peut rien faire...Joyeuses Pâques... Il est le «crucifié» qui continue d'être condamné ....à chaque fois qu'on désire le supprimer...mais Il a vaincu la mort...Prions pour les responsables ecclésiastiques...politiques....et les uns (e) pour les autres...

 

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