Réflexion de Daniel Cadrin

Un été pour marcher et bâiller

«Cet été, soyons audacieux, abandonnons les chars, les bicycles, les 4x4, les Uber, les petites Corvettes, les gros Ram-Ram. Allons marcher et flâner, regarder et écouter, admirer…», exhorte Daniel Cadrin.
«Cet été, soyons audacieux, abandonnons les chars, les bicycles, les 4x4, les Uber, les petites Corvettes, les gros Ram-Ram. Allons marcher et flâner, regarder et écouter, admirer…», exhorte Daniel Cadrin.   (Pixabay)
2019-06-25 16:32 || Québec Québec

L’été est là. Enfin, peut-être, espérons quelques semaines ensoleillées en juillet. Profitons-en pour sortir de nos univers habituels, avec leurs routines et polémiques, pour aller dehors et marcher. Oublions un instant les signes indéfinissables à exclure; de toutes façons, c’est bâillonné. En passant, un bâillon est-il un signe de la laïcité, de la neutralité de l’État? On pourrait alors obliger les enseignants et autres autorités à en porter un. Ce serait un autre «pas en avant» pour l’État québécois (je ne dis pas la société: c’est très différent).

Notre vocabulaire est marqué par la marche: «prendre» une marche, se mettre en marche, comment ça marche, avancer, piétiner… Mais se déplacer demeure risqué pour tous. C’est un domaine où la lutte des classes se poursuit. J’habite dans le quartier de l’Université de Montréal, où les autos, les vélos et les piétons sont nombreux. Chacun est un danger public pour l’autre.

Ainsi, les automobilistes qui ouvrent leur porte du côté de la rue, sans regarder si une autre auto ou un vélo est proche. Ou qui n’ont pas remarqué les signes indiquant une traverse de piéton; ce ne sont que des signes, à interpréter. Quelle est la différence entre un gros VUS à énergie sale et une petite hybride si propre? Du point de vue du piéton et du cycliste, aucune!

Autres dangers: les cyclistes qui considèrent les piétons comme des obstacles encombrants ou plutôt inexistants; les piétons à écouteurs qui traversent la rue centrés sur leur écran (qui n’inclut pas le paysage autour) et devant qui les autos et vélos doivent subitement s’arrêter. C’est chacun pour soi et contre tous.

Par ailleurs, je dois reconnaître des progrès dans notre mobilité: la prise de conscience et l’alarme sonnée face à l’état des routes au Québec, en déroute, qui menace tout le monde; les débats médiatiques sur la responsabilité des cyclistes, qui rompent avec les discours officiels les infantilisant («ce n’est pas de leur faute!»). Et il y a quelques jours, j’ai vu un cycliste qui s’arrêtait à un feu et qui en plus avait une lumière clignotante: un choc inespéré!

Le contexte joue aussi. J’ai vécu à Rome, où traverser la rue à certaines intersections est un risque pour qui ne connait pas le code (se fier aux automobilistes qui vont s’ajuster, ce que je ne ferais jamais ici!). J’y ai aussi réappris à conduire, dans le flux incessant des autos et motos: le toucher y est socialement acceptable et l’impeccabilité du char est moins sacralisée.

Mon lieu préféré pour marcher, c’est le parc linéaire Le P’tit train du Nord, 200 kilomètres suivant l’ancienne voie ferrée où l’on côtoie la forêt, la rivière, des lacs, des villages des Laurentides. Un enchantement. En plus, il n’y a pas d’auto. Mais les vélos y règnent. Si certains saluent la plèbe piétonnière, et même si je prends soin de marcher sur le bord de la voie, d’autres me rentreraient dedans si je ne m’écartais pas vite devant leur majesté aveugle. Et l’hiver, ce sont les skieurs de fonds (peut-être les mêmes) qui m’engueulent si j’égratigne de mon pas leur piste sainte.

Mais tout cela n’enlève pas le plaisir de la marche qui a ses avantages: pas besoin de gants, de casques, d’essence ou d’électricité! Une gourde suffit, des souliers et un bâton, exactement comme il y a 2000 ans. Et aujourd’hui, malgré la rapidité de notre mode de vie (ou à cause d’elle), des avancées intéressantes encouragent la mobilité pédestre. Au plan pratique, il faut souligner le développement de pistes et de sentiers, bien aménagés, pour des randonnées et pèlerinages. Au plan réflexif, après une bonne marche, pour approfondir son sens, je vous suggère quelques lectures d’été: un point de vue philosophique, avec Pascal Marin (Tes pas te portent. La spiritualité de la marche, Cerf, 2015); anthropologique, avec David Le Breton (Marcher. Éloge des chemins et de la lenteur, Éd. Métaillé, 2012); biblique, avec Jacques Nieuviarts (La marche dans la Bible. Nomadisme, errances, exil et pressentiment de Dieu, Novalis-Bayard, 2018). C’est riche en pistes et parcours.

Les discours sur la sauvegarde de la Création sont souvent moralisateurs; c’est la vieille motivation de la peur, qui par ailleurs peut être efficace. Mais une autre approche me touche davantage, faisant appel à notre capacité d’appréciation et d’admiration de la création, de sa beauté et de sa fragilité, comme le pape François l’a fait (Laudato si’). Cela nous aide à nous regarder non comme des propriétaires des lieux mais des voyageurs et des étrangers (Hébreux 11,13), des pèlerins en marche.

Augustin d’Hippone, un ancien de l’Afrique du Nord du Ve siècle, l’a bien exprimé: «Comme chante le voyageur, chante, mais marche… Sans t’égarer, sans reculer, sans piétiner, chante et marche! » (Sermon 256, 1.3). Et cette phrase célèbre et magnifique: «Avance sur ta route car elle n’existe que par ta marche.» (La Cité de Dieu, X, 32) Et si c’était vrai aussi pour les sociétés?

Ah! marcher, revenir fatigué et bâiller un peu. C’est mieux que de brailler, assis au bord du fleuve, nous souvenant des Saint-Jean sur la montagne! Cet été, soyons audacieux, abandonnons les chars, les bicycles, les 4x4, les Uber, les petites Corvettes, les gros Ram-Ram. Allons marcher et flâner, regarder et écouter, admirer… Marchons et bâillons!

Daniel Cadrin
Professeur à l’Institut de pastorale des Dominicains

 

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