Chronique de Louis Cornellier

Jésus préférait-il les femmes?

Le Christ avec Marthe et Marie (1886), d'après Henryk Siemiradzki. «Il y a 2000 ans, Jésus, dans ses relations avec les femmes, était en avance sur son Église et il l’est resté», écrit Louis Cornellier en commentant un essai de Christine Pedotti.
Le Christ avec Marthe et Marie (1886), d'après Henryk Siemiradzki. «Il y a 2000 ans, Jésus, dans ses relations avec les femmes, était en avance sur son Église et il l’est resté», écrit Louis Cornellier en commentant un essai de Christine Pedotti.   (Domaine public, via Wikimedia Commons)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2020-10-19 15:33 || Monde Monde

Dans son très bel essai Le discours moral de Jésus (Médiaspaul, 2019), le théologien québécois Paul-Eugène Chabot cherche à distinguer, dans la morale chrétienne, ce qui relève de la tradition et ce qui relève plus précisément du message de Jésus. En se rebranchant sur la source originelle du christianisme, en essayant de se mettre à l’écoute de «ce que Jésus attend des chrétiens», Chabot trouve une morale exempte de moralisme, une morale du souci de l’autre, du respect, de la bonne foi et de la miséricorde.

Dans Jésus, l’homme qui préférait les femmes (J’ai lu, 2020), Christine Pedotti, directrice de la rédaction du journal Témoignage chrétien, se livre à un exercice semblable dans une perspective féministe. Les institutions religieuses, et la catholique n’y échappe pas, affirment souvent savoir ce que Dieu veut, notamment en ce qui concerne le rôle des femmes. Quand il est question, par exemple, de l’accès des femmes à la prêtrise, les dirigeants de l’Église disent s’y opposer parce que «Jésus ne l’a pas voulu».

Vraiment? Qu’en savent-ils exactement? Jésus, répliquent-ils, n’a choisi que des hommes comme apôtres. Peut-être, rétorque Pedotti, mais ces derniers, dans l’Évangile, ne sont pas des prêtres, ils sont juifs – les prêtres catholiques ne le sont pas – et ils ne sont que douze – les prêtres d’aujourd’hui sont plus nombreux. L’Église ajoute aussi, parfois, que les prêtres, en tant que figures du Christ, doivent lui ressembler, et donc être des hommes. «Les honorables vieillards dans leurs atours de pourpre et de dentelle qui trottinent dans les couloirs du Vatican, ironise Pedotti, prétendent-ils figurer de façon “ressemblante” le charpentier trentenaire qui courait les chemins de Galilée?»

Des «hommes» comme les autres

Pour vraiment s’approcher de ce que Dieu pense des femmes, continue la journaliste, le seul chemin fiable est la parole de Jésus. Et quand on s’y frotte de bonne foi, comme le fait Pedotti en proposant de brillantes exégèses, on trouve un Jésus qui, «en rupture avec les usages de son temps», traite les femmes avec «une constante bienveillance, une attention, une forme de tendresse». Plus encore, écrit Pedotti, «pour lui, les femmes sont d’abord des êtres humains comme les autres, avec qui on peut entrer en débat, et qui, tout naturellement, prennent place à sa suite, comme les autres disciples». Jamais ne les assigne-t-il à un rôle typiquement féminin. Pour Jésus, insiste Pedotti, «les femmes sont des “hommes” comme les autres». L’Église qui s’en réclame, pourtant, traîne tristement de la patte derrière lui à cet égard.

Les dirigeants de cette Église se dédouanent en encensant la Vierge Marie, mais oublient souvent, ce faisant, les autres figures féminines de l’Évangile, celles, écrit Pedotti, qui «parlent, réclament, exigent, supplient, argumentent» et avec qui Jésus noue des relations riches de sens.

Ces femmes, illustre l’essayiste, Jésus les voit et les donne en exemple. C’est la petite veuve de Jérusalem (Marc 12, 41-44), qui ne donne que quelques sous au Temple, mais que Jésus salue comme un modèle à suivre; c’est la veuve de Naïn (Luc 7, 11-17), qui pleure son fils et ne demande rien, mais que Jésus secourt; c’est la femme courbée de la synagogue (Luc 13, 10-17), que Jésus redresse en la désignant comme une «fille d’Abraham», pour faire comprendre que les femmes ont la même valeur aux yeux de Dieu que les hommes.

Jésus admire l’entêtement de la Cananéenne (Marc 7, 24-30), qui refuse de s’en aller avant que sa fille ne soit guérie, et il reconnaît pleinement l’intelligence de la foi de Marthe, qui lui reproche d’avoir laissé mourir son frère Lazare (Jean 11, 1-44) avant de le saluer comme «celui qui devait venir dans le monde». Dans Jean (3, 1-21), Jésus discute avec la Samaritaine et en fait celle à qui il révèle, pour la première fois, sa nature divine.

En proposant une magnifique relecture de l’épisode de Marthe et Marie (Luc 10, 38-42), Pedotti présente Jésus comme un libérateur pour les femmes. L’interprétation classique de cette histoire retient l’opposition entre l’approche active de la vie chrétienne, incarnée par Marthe, et l’approche contemplative, incarnée par Marie. Elle suggère que les deux sont nobles et nécessaires. Jésus dit bien, pourtant, que Marie a choisi la meilleure part. Qu’est-ce à dire? Que la place des femmes, répond Pedotti, «n’est pas nécessairement dans la vie domestique; elles peuvent choisir l’étude, qui jusque-là était dévolue aux hommes». Dans cette histoire, «Jésus libère les femmes de leur assignation de genre», tout comme, dans l’histoire de la femme adultère (Jean 8, 1-11), il «libère cette femme du pouvoir des hommes».

Jésus n’a pas peur des femmes. Quand celle qui perd son sang le touche pour guérir (Marc 5, 25-34), il ne craint pas l’impureté et l’appelle doucement «ma fille». Quand, à Béthanie, au grand scandale des convives, une femme lui verse un parfum cher sur les pieds avant de les essuyer avec ses cheveux (Jean 12, 1-8), Jésus salue son geste prophétique. Pedotti suggère même que le lavement des pieds des disciples par Jésus lors de la Cène pourrait avoir été inspiré par le geste de cette femme.

Comment, enfin, ne pas mettre en évidence le fait que c’est à des femmes que Jésus annonce sa résurrection au matin de Pâques, même si, dans l’esprit de l’époque, une telle décision est aberrante puisqu’on considère que le témoignage des femmes ne vaut rien? Jésus, pourtant, choisit Marie Madeleine comme «apôtre des apôtres», un titre que l’Église ne lui reconnaîtra officiellement qu’en 2016, grâce au pape François.

Le corps et le cœur

Il reste, se désole Pedotti, que «cette présence exclusive des femmes, le rôle premier, initial, qu’elles endossent dans la découverte de la Résurrection et l’annonce de la Nouvelle, est une évidence dont, il faut bien le dire, il n’a été tiré aucune conséquence dans l’organisation ultérieure de l’Église», qui présente encore trop souvent et erronément Marie Madeleine comme une pécheresse sulfureuse bien que repentie pour mieux lui préférer l’autre Marie, mère et vierge, donc «sans danger» dans une logique catholique pépère.

La formule de Pedotti selon laquelle Jésus préférait les femmes aux hommes doit être reçue pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une hypothèse doucement polémique destinée à forcer une saine ouverture d’esprit sur une relecture féministe des évangiles. Ce qui est certain, et que Pedotti illustre avec un réjouissant brio, c’est que Jésus aimait les femmes et ne les enfermait pas dans des «stéréotypes de genre» confondus avec des «rôles naturels».

Les femmes, pour Jésus, ne sont pas essentiellement, comme bien des papes l’ont répété, des mères ou des épouses, porteuses d’une tendresse typiquement féminine. Une scène, dans Luc (11, 27-28), le confirme. Une femme qui vient d’entendre prêcher Jésus s’exclame: «Heureuse est la femme qui t’a porté en elle et qui t’a allaité!» La réponse de Jésus: «Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique!» Ce n’est pas le corps qui est déterminant en cette matière essentielle, mais le cœur. «Jésus libère les femmes au sens où il voit en elles des personnes, des sujets et non des fonctions», conclut Pedotti.

Il y a plus de 2000 ans, Jésus était en avance sur son Église et il l’est resté.

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