Chronique littéraire de Louis Cornellier

La Fontaine: le bon vivant a 400 ans

Malgré son âge vénérable — 400 ans cette année —, Jean de La Fontaine demeure pourtant toujours vivant et s’impose, aujourd’hui encore, comme un modèle de fraîcheur, de légèreté et de profondeur, écrit Louis Cornellier
Malgré son âge vénérable — 400 ans cette année —, Jean de La Fontaine demeure pourtant toujours vivant et s’impose, aujourd’hui encore, comme un modèle de fraîcheur, de légèreté et de profondeur, écrit Louis Cornellier   (Domaine public/Les Animaux malades de la peste, d'après Auguste Vimar)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2021-02-12 17:28 || Monde Monde

De Jean de La Fontaine (1621-1695), on connaît un peu les fables, mais presque rien de tout le reste. Malgré son âge vénérable – 400 ans cette année –, l’écrivain demeure pourtant toujours vivant et s’impose, aujourd’hui encore, comme un modèle de fraîcheur, de légèreté et de profondeur.

C’est la force des classiques: ils meurent un peu, parfois, mais savent ressusciter sans cesse. Les fables de La Fontaine n’impressionnent peut-être pas les branchés ou ceux que Pascal qualifiait de demi-habiles, mais leur sagacité leur assurera une pertinence tant et aussi longtemps que des humains s’agiteront sur la surface de la Terre. «Peu d’écrivains, note Charles Dantzig dans son Dictionnaire égoïste de la littérature française (Le livre de poche, 2009) à propos de La Fontaine, parlent un français aussi fin sans que cela se remarque.» Qualifiant le fabuliste de virtuose qui maîtrise l’art ultime de dissimuler sa virtuosité, Dantzig ajoute que ce qui distingue La Fontaine du moraliste habituel est son absence d’amertume. «Il connaît les faits, il en sourit.»

Une morale éternelle

La Fontaine désarme par sa simplicité qui fait toujours mouche. Facile, la morale de ses fables? Non: juste, plutôt, éternelle, peut-être même, et souvent belle. Pensons à cette Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. «Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages», conclut le poète, résumant ainsi une bêtise qui ne se dément pas et qui continue d’entretenir la tristesse au cœur des humains. Le lion amoureux, celui qui accepte d’être dégriffé et d’avoir les dents limées pour le cœur d’une bergère? Sagesse intemporelle, encore une fois: «On lâche sur lui quelques chiens:/Il fit fort peu de résistance./Amour, Amour, quand tu nous tiens/On peut bien dire: Adieu prudence.» Les animaux malades de la peste? «Selon que vous serez puissant ou misérable,/Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.» La chute de l’Ancien Régime n’y a pas changé grand-chose. Et que dire, enfin, du laboureur qui annonce à ses enfants que sa terre est précieuse, car «un trésor est caché dedans»? Les héritiers ne trouveront jamais de coffre rempli d’argent, mais auront appris «que le travail est un trésor». Les chrétiens qui n’aiment pas encore La Fontaine devraient s’y plonger: ses fables ne sont pas sans parenté avec les paraboles christiques.

On peut comprendre leurs réserves: l’écrivain, en effet, était en délicatesse avec l’Église catholique de son temps. Tout juste avant l’âge de 20 ans, il a bien essayé de se faire prêtre, mais la théologie ennuyait trop ce joyeux drille pour que le couvent lui soit une maison. À la fin de sa vie, par crainte de l’enfer, probablement, et terrorisé par le discours culpabilisant du jeune abbé Pouget qui le forcera à renier son œuvre en échange du ciel, La Fontaine reviendra dans le giron de l’Église. En faisant sa toilette mortuaire, on découvrira son corps abîmé par un cilice. L’image émeut: quoi? ce gai luron réduit à une semblable torture par la faute des sombres prophéties d’une Église imbue de sa supériorité morale? On pleure. Son ami François Maucroix, devenu prêtre, sauve un peu l’honneur de sa religion, dans ses Mémoires, en parlant ainsi du poète: «C’était l’âme la plus sincère, la plus candide que j’aie jamais connue: jamais de déguisement; je ne sais s’il a menti dans sa vie.» Jean d’Ormesson, qui cite cet extrait dans Une autre histoire de la littérature française (Points, 1999), rapporte aussi les paroles de l’infirmière de La Fontaine, à la fin, entendues par le grand Jean Racine, un autre ami cher de l’écrivain, avec les Boileau et Molière: «Dieu n’aura pas le courage de le damner.»

Le libertin nonchalant

Mais pourquoi Dieu en aurait-il voulu au brillant fabuliste? Dans La Fontaine. Une école buissonnière (Le livre de poche, 2019), l’académicien Erik Orsenna nous éclaire joliment sur la question. Le fabuliste, raconte-t-il, était un doux libertin. Marié et père de famille, il continue de courir le guilledou et compte même une nonne au nombre de ses conquêtes. Quand sa femme, lasse de ses escapades, se console dans les bras de son cousin, La Fontaine, un «homme cohérent, note Orsenna, une rareté autrefois tout autant que de nos jours», prend l’affaire par-dessus la jambe. Sous la pression populaire, il finit par convoquer le cousin en duel pour la forme. Personne ne se fait mal, et on retourne ensemble auprès de l’épouse et amante. «Pauvres gens! dites-moi, qu’est-ce que le cocuage? écrira ensuite le poète./Quel tort vous fait-il, quel dommage?/Qu’est-ce enfin que ce mal dont tant de gens de bien/se moquent avec juste cause?/Quand on l’ignore, ce n’est rien; /Quand on le sait, c’est peu de chose.» D’Ormesson résume le personnage: «Il est la nonchalance et la distraction mêmes – ou, du moins, il les affecte pour qu’on lui fiche la paix. Il aime la poésie.»

Fils de bourgeois plutôt fortuné, La Fontaine, qui aime les fêtes entre amis et la paresse de bon aloi, épuise rapidement tout son bien. Il sait vivre de peu – il se vêt avec négligence et ne voyage jamais, sauf entre sa Champagne natale et pastorale et son Paris urbain, pour voir amis et maîtresses –, mais, comme il n’a rien, il se voit réduit à demander l’hospitalité. «Jusqu’à la fin de sa vie, note Orsenna, il va dépendre, pour se nourrir comme pour se loger, de la générosité, aléatoire, de ses amis.»

Un de ceux-là est le surintendant Nicolas Fouquet, ministre des Finances de Louis XIV. Ses malversations – une coutume intemporelle, semble-t-il –, sa vanité et la haine que lui voue Colbert, qui veut prendre sa place, entraîneront sa chute en 1661. Orsenna nous en apprend une bonne en soulignant que c’est nul autre que d’Artagnan, le mousquetaire destiné à devenir célèbre grâce à Alexandre Dumas, qui arrête Fouquet, privant ainsi La Fontaine de son mécène. Le poète, qui préférait le farniente à la lutte, aura, dans cette histoire, le «courage de la fidélité», écrit Orsenna, et se portera à la défense du réprouvé, quitte à perdre ses chances d’entrer dans les bonnes grâces du Roi-Soleil.

Nietzsche chez les animaux

Le premier recueil des fameuses fables est publié en 1668. La Fontaine a 46 ans. Le succès est instantané, mais n’enrichit que les libraires. Les droits d’auteur n’existent pas encore. On a dit, parfois, que La Fontaine n’avait rien inventé puisque ses fables reprennent essentiellement des textes anciens. Le poète, explique Orsenna, ne s’en cache pas. Dans ce premier recueil, il «raconte la vie de son inspirateur principal», Ésope, un fabuliste grec ayant vécu 600 ans avant Jésus-Christ.

S’il n’invente pas, La Fontaine réinvente avec génie. Orsenna attribue à sa familiarité avec la nature et avec les animaux la justesse de son trait. «Dès ses premiers jours, écrit-il, La Fontaine a vécu dans leur intimité. […] Il sait leurs habitudes, il participe à leurs peurs, il identifie leurs chants. Leur langue à tous, il l’a apprise en même temps que le français. Ces deux langues maternelles se sont mêlées, celle des mots et celle des animaux.» Pour autant, les fables ne sont pas qu’une charmante promenade zoologique. «Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons, écrit le poète; /Ce qu’ils disent s’adresse à tous tant que nous sommes; /Je me sers d’animaux pour instruire les hommes.»

Et comment! La Fontaine est un moraliste lucide et souriant. Sans illusion sur les travers des humains, il les épingle et s’en amuse, sans espoir de les corriger, mais sans s’en désespérer. Son œuvre est «une leçon d’acquiescement», écrit Orsenna: «OUI à la Nature, malgré ses sauvageries. OUI aux frères et sœurs humains, malgré leurs ridicules, malgré leur rapacité foncière. OUI à eux, car nous sommes sur le même bateau, et, pour le meilleur ou le pire, du même équipage.» La Fontaine, disait André Gide, c’est du Nietzsche, mais avec légèreté.

Le fabuliste fait tout, d’ailleurs, pour cacher l’effort derrière l’œuvre. Il joue les paresseux, mais le résultat, limpide, fluide, rythmé et profond, comme chez ses amis Molière, Racine et Boileau, témoigne d’un engagement sérieux. La Fontaine fit ressembler l’art à l’instinct», écrivait son biographe Jean Orieux. La Fontaine, c’est «une sorte de Montaigne touché par l’aile de l’ange», ajoute Jean d’Ormesson.

La Fontaine, par la candeur, par l’espièglerie, par la liberté et par le génie, c’est aussi Mozart en poésie. Dieu, qui aime le bonheur malgré tout, ne saurait damner les prodiges qui donnent aux humains le goût de vivre.

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