Chronique littéraire de Louis Cornellier

Le pacte avec Pilate

"Jésus devant Pilate. Premier entretien", de James Tissot (1886-1894). «Selon l’historien Aldo Schiavone, Pilate se serait soumis à la volonté de Jésus en le condamnant», explique Louis Cornellier.   (Domaine public, via Wiki Commons)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2021-03-15 15:21 || Monde Monde

L’interrogatoire de Jésus par Pilate, qui a probablement eu lieu, selon les hypothèses historiques les plus convaincantes, le vendredi 7 avril de l’an 30, est un des moments les plus dramatiques des Évangiles et, par conséquent, d’un point de vue chrétien, de l’histoire de l’humanité.

«Cette scène, écrit l’historien italien Aldo Schiavone, est d’une puissance symbolique sans égale: dans la sobriété des moyens expressifs qui caractérisent le récit de Jean se concentre une force évocatrice irrépressible. Le nombre incalculable de théories et de faits que cette courte séquence d’images et de réflexions n’a cessé de produire depuis deux millénaires rétroagit sur sa lumière originelle et rend son éclat presque insoutenable.»

Jésus, déjà amoché par les mauvais traitements qu’on lui a fait subir depuis son arrestation de la veille, est là, comme un seul homme, devant Pilate, qui a pouvoir de vie ou de mort sur lui. Le préfet, de toute évidence, aurait préféré ne pas se retrouver dans cette galère. La culture et la religion juives échappent à ce Romain. Devant l’insistance du Sanhédrin, assemblée de la noblesse sacerdotale juive du lieu, qui accuse Jésus de blasphème et de menace à l’ordre public, il a consenti à faire arrêter le Nazaréen, mais sa rencontre avec ce dernier l’ébranle. Le charisme et les réponses déconcertantes du prévenu lui rendent impossible une tâche qui s’annonçait routinière pour lui.

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Les fondements historiques

Spécialiste du droit romain, Aldo Schiavone a longtemps été membre du Parti communiste italien, et ses travaux sont marqués par l’approche marxiste. Dans Ponce Pilate. Une énigme entre histoire et mémoire (Pluriel, 2020), il fait un pas de côté pour se plonger avec intensité dans l’histoire de la Passion du Christ, en se concentrant plus particulièrement sur la confrontation entre Jésus et Pilate. Les considérations qu’il développe autour de cette scène sont bouleversantes.

En bon historien, Schiavone discute d’abord de l’historicité de quelques éléments liés à cette affaire. Si l’existence de Judas et de Barabbas «n’est nullement attestée», note-t-il, les grands prêtres Hanne et Caïphe, le tétrarque Hérode Antipas, Joseph d’Arimathie, Pilate et, bien sûr, Jésus doivent être considérés, eux, comme des personnages historiques. Ce sont les hommes du Sanhédrin qui ont voulu l’arrestation de Jésus, mais Pilate, qui était forcément au courant, a approuvé la décision. Le peuple juif en général n’est pas un acteur du drame.

On connaît Pilate par les Évangiles, surtout celui de Jean, «le plus proche de la réalité de la Palestine du 1er siècle», selon Schiavone, et par les écrits de Flavius Josèphe et de Philon d’Alexandrie, deux historiens juifs du 1er siècle. Tacite en parle aussi au passage. Au début des années 1960, des archéologues italiens ont découvert, à Césarée, une pierre ancienne sur laquelle le nom de Pilate est gravé.

Philon décrit Pilate comme «un homme inflexible, buté» et «d’une cruauté épouvantable», mais Schiavone qualifie son témoignage de peu fiable. Dans son Dictionnaire amoureux de Jésus (Plon, 2015), l’historien Jean-Christian Petitfils nuance le jugement en affirmant que l’homme «ne fut probablement pas un tyran dur et cruel», mais qu’il «fut assurément un administrateur brutal». Ses difficultés à saisir et à respecter «la sensibilité juive», soulignées par le théologien français Jean-Pierre Lémonon dans Jésus. L’encyclopédie (Albin Michel, 2017), font consensus. Pilate, note Schiavone, arrive en Judée en 26. Avant cela, on ne sait rien de lui. En 37, il quitte la région et « disparaît de l’histoire », écrit l’historienne Marie-Françoise Baslez dans Jésus. Dictionnaire historique des évangiles (Omnibus, 2017).

La stratégie de Jésus

Au matin du 7 avril de l’an 30, Jésus, escorté par des gardes, des prêtres, des scribes et des anciens, arrive au prétoire, c’est-à-dire au palais de Pilate. À l’extérieur, les prêtres formulent leurs griefs envers Jésus. Le préfet les écoute, entre et commence à interroger l’accusé. La langue de l’échange demeure un mystère. Petitfils parle du grec, mais Schiavone en doute «puisque rien ne nous permet de dire que Jésus connaissait cette langue». Il y avait peut-être un interprète.

Le commentaire que tire Schiavone de cet acmé tragique est saisissant. Pilate et Jésus, écrit-il, sont là au nom d’un autre. Le préfet représente l’empereur, c’est-à-dire le «maître du monde». Jésus représente son Père, c’est-à-dire Dieu et, pour lui, «selon l’image qui s’était formée dans son esprit, et selon la vision qu’il devait en transmettre à la mémoire chrétienne, note l’historien, dans le prétoire de Jérusalem se trouvaient non pas un accusé et son juge, mais Dieu et César».

Jésus, se demande Schiavone, a-t-il une stratégie ou improvise-t-il ? Pour l’historien, la réponse s’impose: il a une stratégie. Cet affrontement lui est nécessaire pour faire comprendre que le royaume qu’il annonce «n’est pas de ce monde», ce qui renverse autant la tradition théocratique juive de l’époque, qui confond Dieu et la politique, que la conception romaine du pouvoir. «La majesté de Dieu, explique Schiavone, ne se mesure pas par la force des armes. Jésus est enchaîné, mais cela ne l’empêche pas de se présenter comme le Fils du Tout-puissant.» César est peut-être redoutable, mais sa puissance est toute relative par rapport à la seule royauté qui compte vraiment. Pilate a la force, mais Jésus détient la vérité.

«Pilate était très étonné», lit-on en Marc 15, 5. Son interrogatoire devient un dialogue «au cours duquel [il] apparaît de plus en plus impliqué et troublé», note l’historien. Quand il demande à Jésus «d’où es-tu?», il ne veut pas connaître son lieu de naissance, une information dont il dispose déjà. «Ce sont de tout autres origines qu’il veut découvrir, écrit Schiavone: d’où lui viennent ses pensées, la fascination qu’il exerce, cette maîtrise de soi, la puissance évocatrice de ses paroles […]. Son interrogation contient une résonance métaphysique implicite. C’est le questionnement de celui qui, non sans appréhension, pressent la présence du mystère.»

Quand Pilate allume

«Pilate cherchait un moyen de relâcher Jésus», lit-on en Jean 19, 12. Il dit d’abord aux accusateurs qu’il ne trouve aucune raison de condamner Jésus. Il propose ensuite un choix entre Jésus et Barabbas, en ayant la conviction que cela permettra au premier d’être épargné. Il fait fouetter Jésus en espérant que cela suffira à calmer ses ennemis. Matthieu (27, 19) suggère que le désir de clémence de Pilate aurait été influencé par la femme de ce dernier, Claudia Procula, avertie par un songe du danger de condamner Jésus. Éric-Emmanuel Schmitt, dans son excellent Évangile selon Pilate (Le livre de poche, 2002), exploite d’ailleurs brillamment ce filon, que Schiavone qualifie toutefois de peu fiable sur le plan historique. Rien de tout cela, pourtant, n’apaise les grands-prêtres et les gardes — et non «le peuple», absent de la scène, insiste Schiavone — qui exigent la mort de Jésus par crucifixion.

On a parfois dit que Pilate aurait fini par donner satisfaction aux enragés par lâcheté. Ceux-ci, en effet, le menacent en lui disant que relâcher Jésus équivaudrait à être contre César puisque «quiconque se fait roi s’oppose à César». Ainsi, pour préserver sa situation, Pilate aurait plié. Schiavone ne partage pas cette lecture. Pilate, explique-t-il, était bien en selle à l’époque et les Juifs n’avaient pas l’oreille de l’empereur.

À cette étape, l’historien dévoile la thèse absolument renversante qui est au cœur de son livre: si Pilate finit par prononcer la condamnation à mort de Jésus, c’est parce qu’il comprend que ce dernier, afin d’accomplir sa mission, veut mourir. Le préfet, en effet, est forcé de le constater: Jésus refuse toutes les perches qu’il lui tend. «À un moment donné, écrit Schiavone, entre Pilate et Jésus s’est donc noué comme un pacte indicible et tacite, qui a poussé Pilate à aller dans le sens que Jésus considérait comme inévitable.» Pilate, en d’autres termes, comprend que Jésus, malgré ses craintes, voit «sa crucifixion comme la seule issue de sa prédication» et refuse de s’y soustraire. Pilate, en fin de compte, se soumet à sa volonté.

Éric-Emmanuel Schmitt, toujours dans son Évangile selon Pilate, avait déjà proposé cette interprétation. Quand Pilate, après sa condamnation de Jésus, demande pardon à sa femme d’avoir échoué à le sauver, celle-ci lui répond qu’il ne pouvait rien faire puisque Jésus, au fond, voulait mourir. «Par son comportement, dit-elle, il a appelé la mort sur lui.»

Un ébranlement existentiel

Quand Pilate fait écrire, sur l’écriteau de la croix, «Jésus le Nazaréen, le roi des Juifs», les prêtres protestent et exigent qu’il écrive plutôt «Cet homme a dit: Je suis le roi des Juifs.» Réponse de Pilate: «Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit.» La formule, évidemment, peut se prêter à un déluge d’interprétations. Je m’en permets une: ceux et celles qui acceptent d’entendre, de bonne foi, la parole du Christ en sont inévitablement, comme Pilate, transformés. Pas nécessairement jusqu’à la conversion, mais au moins jusqu’à l’ébranlement existentiel. Pilate, chez Schmitt, ne devient pas chrétien, mais passe du statut de «Romain qui savait» à celui de «Romain qui doute». Sa femme, convertie, elle, s’en réjouit. «Douter et croire sont la même chose, Pilate, lui dit-elle. Seule l’indifférence est athée.»

Dans le Credo, nous affirmons que nous croyons en Jésus Christ, qui «a souffert sous Ponce Pilate». La mention, comme le note justement Petitfils, «signifie que l’Incarnation n’est pas un mythe» et s’inscrit réellement dans l’histoire. Schiavone vient ajouter une nouvelle raison à cette mention. «Dans ce choix [fait à la fin du IVe siècle], il y avait l’écho, désormais lointain, d’un souvenir, d’un compte à rendre, d’une vérité qu’il ne fallait pas tout à faire perdre, conclut-il. Ces deux noms devaient rester unis comme le matin où se consomma l’indicible. À jamais.»

Devant Jésus, nous sommes tous un peu comme Pilate. Nous pensons avoir le choix d’accepter ou de refuser, en nous fiant à notre seule raison, l’étonnant royaume qui nous est proposé. En prêtant l’oreille, le cœur ouvert, aux paroles du Christ, nous découvrons toutefois que nos certitudes ne font pas le poids devant le mystère du monde.

***

 

 

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