Chronique littéraire de Louis Cornellier

Le sens de la crise

Une famille se rend à la mer à Zikim, en Israël, en juillet 2020. «Que faire, quand une tempête inédite nous frappe?» demande Louis Cornellier dans un essai substantiel sur le sens de la pandémie.
Une famille se rend à la mer à Zikim, en Israël, en juillet 2020. «Que faire, quand une tempête inédite nous frappe?» demande Louis Cornellier dans un essai substantiel sur le sens de la pandémie.   (CNS photo/Amir Cohen, Reuters)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2020-08-25 09:29 || Québec Québec

L’affaire n’a pas trop mal commencé. Le vendredi 13 mars 2020, alors que l’hiver, comme d’habitude, s’étirait et que le blues qui s’ensuit s’installait, François Legault, premier ministre du Québec, à l’instar de ses homologues de presque partout dans le monde, décrétait l’état d’urgence sanitaire et, selon sa formule, mettait «le Québec sur pause» pour deux semaines.

L’annonce n’a pas été sans créer une certaine stupéfaction – toutes ces choses qu’on croyait essentielles à l’arrêt, vraiment? –, mais elle a aussi eu, dans de nombreux foyers, l’effet d’une bonne nouvelle. Pour la première fois de leur vie, bien des Québécois allaient enfin avoir de vraies vacances, sans possibilité d’y échapper en se lançant à bride abattue dans des expédients consommatoires ou touristiques destinés à les étourdir. Tout, sauf les services essentiels, était fermé. Pour ceux et celles qui ne travaillaient pas dans les hôpitaux, les CHSLD ou les épiceries, deux semaines de vrai repos et de possibles rencontres, avec leurs proches, avec eux-mêmes ou avec des œuvres, s’annonçaient.

Ce que le philosophe allemand Hartmut Rosa, héritier de l’École de Francfort, appelle le «mode d’existence muet» se trouvait, par la force des choses, suspendu. Voici, expliquait Rosa au journal Libération en avril 2020, notre routine: «Nous travaillons désespérément sur nos listes de tâches et nos calendriers, nous sommes impliqués dans des chaînes d’interactions complexes dans lesquelles nous devons jouer nos rôles et nous sommes toujours pressés d’améliorer les choses, d’optimiser nos êtres et nos actions.» Fondé sur la logique de «l’appropriation du monde», ce mode de vie est «muet» en ce qu’il entretient un rapport au monde instrumental, dépourvu d’écoute et d’ouverture, donc fermé à la question du sens. En langage courant, on pourrait dire que nous vivons dans une fuite en avant perpétuelle, le mode «roue de hamster», dit Rosa, qui nous aliène de notre humanité.

Critique de cette réalité contemporaine, le philosophe lui oppose ce qu’il appelle le «mode de résonance», c’est-à-dire celui qui se fonde sur une réceptivité au monde. «Parfois, dit-il, nous rencontrons quelqu’un ou quelque chose, nous nous retrouvons dans des situations où il n’y a pas de routines et de chaînes d’interactions fixes, ni d’attentes ou de repères d’optimisation». C’est le temps, alors, «[d’] écouter et [de] répondre au lieu de fixer et de contrôler», pour entrer en résonance avec le monde et y trouver un sens.

Le 13 mars, un tel temps s’offrait aux chanceux que la pandémie naissante épargnait, c’est-à-dire la vaste majorité d’entre nous. Ça va bien aller, disait-on alors, et, au Québec, on pouvait y croire.[1]

Dans la tempête avec Tolstoï

Pour me donner le courage de passer à travers la fin de l’hiver sans trop déprimer, je venais tout juste de me procurer La tempête de neige et autres récits (Folio classique, 2019), de Léon Tolstoï. La pause inattendue me donnait l’occasion de m’y plonger sans plus attendre. Je ne savais pas, à ce moment, que je m’apprêtais à lire une sorte de résumé littéraire de la crise à venir.

Publiée en 1856, La tempête de neige raconte, en une cinquantaine de pages, le voyage nocturne en traîneau d’un seigneur entre deux relais de poste situés dans la steppe russe. Pour l’écrire, Tolstoï s’est inspiré de sa propre expérience de soldat sur le chemin du retour, comme il le note dans son journal de 1854.

L’affaire ne commence pas trop mal. Au début, «le temps paraissait doux et calme». L’inquiétude, toutefois, s’impose rapidement quand la tempête se lève et rend l’orientation hasardeuse. Le voyageur commence à craindre de se perdre et ne fait pas vraiment confiance au cocher, peu rassurant, disons-le, quand il affirme y aller «à la grâce de Dieu».

Privés de repères routiers, le cocher et le seigneur choisissent de faire demi-tour. Dans cette direction, ils sont dépassés par trois attelages de la poste. Le cocher en tire la conclusion que la route est praticable et que les traces laissées par ces attelages serviront de guide. Décision est donc prise de reprendre la route. Après quelques kilomètres, nouveau constat d’égarement. On décide derechef de rebrousser chemin. Après une demi-heure, on recroise les trois troïkas de la poste qui se dirigent vers le relais que souhaite atteindre le seigneur. «Honteux d’avoir peur de prendre la route» pendant que les postiers bravent insolemment la tempête, les deux voyageurs incertains – il y en a un troisième, mais il se contente d’un rôle de figurant – font de nouveau demi-tour en se disant que les attelages qui les précèdent leur indiqueront la bonne direction.

Et la tempête continue, prend de la vigueur, et les tâtonnements deviennent le lot des quatre attelages. Avance-t-on dans la bonne direction? Tourne-t-on en rond? On ne sait plus. Les acteurs de l’équipée, tous confus, doivent reconnaître qu’ils n’ont jamais vécu pareille situation. Évidemment, comme c’est toujours le cas en pareilles circonstances, un «donneur de conseils», tapi sous sa houppelande et minimalement engagé dans l’épreuve, finit par se désoler de l’incompétence de tous et par assurer que «si c’était lui qui était en tête, il y a belle lurette que nous serions déjà au relais». Ben oui, c’est ça.

Le seigneur, épuisé par cette galère imprévue et engourdi par le froid, se met à somnoler. À quoi rêve-t-il? À sa jeunesse, à l’été, à la chaleur du soleil, au temps d’avant, quoi, au temps où ça allait bien. Il reste que, même dans cet éden onirique, il y a des mouches dérangeantes, un paysan en détresse que le seigneur, inhibé, ne parvient pas à sauver de la noyade et le sentiment que «quelque chose […] manque». Même dans le temps d’avant, qu’on se met à idéaliser dans la tempête, «l’événement d’être», pour reprendre une formule d’Alain Finkielkraut, n’était pas de tout repos et des déchirures lézardaient déjà le monde.

À son réveil, le seigneur apprend que son cocher abdique. Il poursuivra donc le voyage dans un des traîneaux de la poste. Son nouveau cocher lui semble plus solide que le premier, mais la situation ne s’améliore pas: «Il n’était guère rassurant en effet de voir la tempête souffler toujours plus fort, le froid devenir de plus en plus vif, les chevaux faiblir, la route devenir de plus en plus mauvaise, et de penser que nous ne savions absolument pas où nous étions et dans quelle direction nous devions nous diriger […].» Ça va si mal que le seigneur en vient à se demander «comment ça va finir», tout en reconnaissant que cette peur s’accompagne du désir inavouable «qu’il nous arrivât quelque chose d’extraordinaire, d’un peu tragique». Dans cette seconde rêverie, il voit un conteur qui «raconte une histoire où il est question de l’arc-en-ciel».

À la fin, croyez-le ou non, tout le monde arrive à bon port. «Je fus extrêmement étonné, confie le seigneur, de constater que nous avions passé la nuit, soit douze heures, attelés aux mêmes chevaux, sans savoir où nous allions et sans nous arrêter, et que nous étions tout de même arrivés.» Il est rassurant de se faire redire qu’il n’y a pas que les bonnes choses qui ont une fin.

La tempête narrée par Tolstoï ressemble à la nôtre. Les chevaux fourbus mais résistants, ce sont les vaillants travailleurs de la santé; les cochers, bons ou mauvais, ce sont nos décideurs, bons ou mauvais; le «donneur de conseils», ce sont tous ces gérants d’estrade qui peuvent se permettre de prétendre détenir la vérité parce que leurs «bonnes idées» ne se frottent jamais à l’épreuve du réel; le seigneur, c’est nous tous, un peu perdus, inquiets et démunis face à un danger mystérieux ou dans la vie en général.

Inquiétudes et bonnes nouvelles

Que faire, quand une tempête inédite nous frappe? Quelles règles suivre sur un tel chemin jamais fréquenté de notre vivant et sans balises fiables? À qui la faute de cette tourmente fortuite? Y a-t-il des leçons à tirer de la crise?

Je ne jouerai ni les prophètes ni les donneurs de conseils en répondant péremptoirement à ces graves questions. Depuis le 13 mars 2020, je n’aurais pris la place d’aucun de nos responsables politiques, et loin de moi l’intention de prétendre que j’aurais pu faire mieux qu’eux. Pour comprendre le monde, pour entrer en résonance avec lui, je lis des journaux et des livres. Ça ne me rend pas devin, mais ça me permet au moins un peu, comme le suggère Hartmut Rosa, de prendre du recul, pour «écouter ce qui nous “appelle”». Et de cette écoute, je retiens quelques messages. Je laisse à d’autres, plus compétents que moi en la matière, l’évaluation de la gestion de la crise sanitaire. Les messages qui m’appellent, bonnes nouvelles ou inquiétudes, portent plutôt sur des tendances de fond, mises en lumière par la crise.

Une vraie bonne nouvelle, d’abord: la révélation, qui était à refaire, de la force de l’action politique. Le monde, disait-on, pour s’en réjouir ou pour s’en désoler, était dominé par les puissances économiques; les politiques n’avaient qu’à s’y soumettre ou à se démettre. On vient de constater que c’était faux. Pour sauver des vies – pourquoi, sinon? –, la politique a repris ses droits et stoppé la machine. «Ce n’est pas le virus, écrit encore Rosa dans Libération, qui a fait tomber les avions et fermé nos écoles, cinémas et universités, et même stoppé les championnats de football. C’est une décision politique! La décélération spectaculaire à laquelle nous assistons est le résultat d’une action politique qui semblait pourtant si impuissante face à la crise climatique, aux marchés financiers ou à l’augmentation permanente des inégalités sociales.» Bonne nouvelle, donc: la politique, c’est-à-dire, dans nos démocraties, le pouvoir élu mais résiliable, peut, quand elle veut, agir dans le sens du bien commun.

Le veut-elle, toutefois? On a senti, dans cette crise, ses hésitations. «Nous allons faire, répétaient les hommes et les femmes politiques, ce que nous dicte la science.» Or, la science, on l’a vu durant cette pandémie pendant laquelle les recommandations soi-disant scientifiques se contredisaient allègrement, ne détient pas la vérité absolue; «les sachants, comme le disait Bernard-Henri Lévy (BHL) à l’émission La grande librairie (3 juin 2020) en mettant en garde contre les dangers du pouvoir médical, ne sont pas si sachants que cela». Souvent, d’ailleurs, ils ne prétendent pas le contraire.

Dire cela, ce n’est pas rejeter les bienfaits de la science; c’est simplement bien distinguer les ordres. L’ordre de la science est celui de la quête désintéressée de la connaissance du monde, de ce qui est (et non de ce qui doit être). L’ordre de la politique est celui du gouvernement des humains, qui sont faits de raison, de passion et d’intérêts. Gouverner sans science serait bête et exposerait les sociétés à bien des dérives; laisser la science gouverner reviendrait à lui donner un rôle politique, donc à trahir son essence. «Les experts sont là pour éclairer le peuple, pas pour gouverner», disait le philosophe André Comte-Sponville dans une entrevue au JDD en mars 2020.

La science peut nous dire comment réduire les risques de contagion. Toutefois, les mesures qu’elle propose pour ce faire peuvent avoir des effets indésirables sur d’autres réalités. Le confinement, par exemple, économiquement et socialement, affecte davantage les pauvres que les riches. Dans une démocratie, la politique doit donc être éclairée par la science, mais elle doit garder son autonomie et ne pas se défausser de sa responsabilité sur les savants, et ce, que la crise soit sanitaire, climatique ou pédagogique.

Du sort de l’école, pendant la crise, je retiens aussi une inquiétude et une bonne nouvelle. L’inquiétude, d’abord. S’il faut, dans ce domaine aussi, accorder crédit à la science, on devrait savoir que l’avenir de l’école ne passe pas par les écrans. Le titre du récent réquisitoire du neuroscientifique Michel Desmurget dit tout à cet égard: La fabrique du crétin digital. Les dangers des écrans pour nos enfants (Seuil, 2019). La crise de la COVID-19 a pourtant laissé le champ libre aux marchands de quincaillerie numérique. BHL parle même d’une «victoire des GAFA». Avant la pandémie, des gourous de la tablette se faisaient déjà les prophètes de l’enseignement dématérialisé. Les pédagogues se réclamant du vieil humanisme, j’en suis, en tremblaient de crainte et d’horreur.

Et bien, bonne nouvelle, la crise, en imposant une large expérimentation de la chose, a fait éclater ce miroir aux alouettes. Les enfants et les jeunes, isolés dans leur chambre devant un écran, s’ennuient, décrochent et rêvent de revenir à l’école ou au cégep. Selon un sondage de l’Institut Angus Reid auprès de 650 jeunes Canadiens de 10 à 17 ans dont les résultats ont été rapportés par La Presse le 12 mai 2020, «la majorité des répondants affirment se sentir démotivés (60 %) et ne pas aimer les classes en ligne (57 %)».

Les enseignants constatent que, sans contact direct, humain, on ne transmet pas grand-chose – ni connaissances ni désir d’apprendre – aux élèves. Les marchands d’écrans, dans les prochains mois, affirmeront que la crise a fait la preuve de leur nécessité afin d’inciter les États et les institutions scolaires à investir dans leur camelote. Nous savons désormais que cette dernière n’est, au mieux, en enseignement, qu’un moindre mal, qui ne va pas sans maux.

En matière d’information, d’ailleurs, les maux du numérique étaient déjà connus: multiplication des fausses nouvelles, déversoir de frustrations sans filtre, enfermement dans des groupes d’appartenance idéologique, etc. La crise sanitaire n’y a rien changé. Elle a vu fleurir, sur les réseaux sociaux, les plus délirantes théories du complot, les accusations gratuites (la faute aux Chinois, à Bill Gates qui veut vendre des vaccins pour nous contrôler, etc.) et les conseils santé les plus farfelus.

J’en garde une inquiétude: nos sociétés sont-elles intellectuellement si ignorantes que n’importe quel délire puisse les séduire? Le danger existe et rappelle l’importance de médias professionnels, soumis à des règles déontologiques. «Je ne me souviens pas d’un conflit ou d’une crise où les médias ont à ce point joué leur rôle de témoins d’une actualité incertaine et angoissante et de serviteurs de la démocratie», écrivait le professeur Florian Sauvageau dans Le Devoir du 20 mai 2020.

C’est une bonne nouvelle, qu’il convient toutefois de nuancer. Les médias québécois, dans cette affaire, ont souvent fait du bon travail, mais ont aussi, parfois, erré. Pendant des jours, en effet, ils ont repris, sans vérification, des données erronées sur les CHSLD. On y a lu et entendu que 90 % des résidants en CHSLD ne reçoivent jamais de visite et que ces institutions sont trois fois plus occupées au Québec qu’ailleurs au Canada.

Le 21 mai, dans une chronique parue dans Présence, je contestais ces statistiques. Le 23 mai, dans La Presse, Francis Vailles établissait qu’il n’y avait pas plus de personnes âgées en CHSLD au Québec qu’ailleurs au Canada. Le 29 mai, sa collègue Isabelle Hachey réfutait, étude à l’appui, l’affirmation selon laquelle 90 % des résidants en CHSLD ne reçoivent pas de visite. Des chroniqueurs et des journalistes ont néanmoins repris ces faussetés par la suite.

Essentiels nos médias professionnels, donc, surtout quand ils acceptent de corriger leurs erreurs, mais pas parfaits. Je leur reproche aussi, avec BHL et Comte-Sponville, d’avoir oublié, pendant la pandémie, tout le reste — les guerres, les famines, la pauvreté, etc. —, comme si cette crise frappait les autres sujets d’insignifiance parce qu’il nous arrivait enfin, selon le souhait du seigneur de Tolstoï, «quelque chose d’extraordinaire, d’un peu tragique». Ce n’est pas à leur honneur.

Étrange destin de la vie bonne

Le recueil de Tolstoï qui s’ouvre sur La tempête de neige contient d’autres nouvelles. Une de celles-là s’intitule Lucerne (1857) et se déroule à l’hôtel Schweizerhof, «l’un des sites les plus romantiques de la Suisse», qui attire de riches touristes. Le prince Nekhlioudov s’y trouve en vacances. Un soir, en se promenant sur le site, il entend la voix d’un modeste chanteur des rues. Le charme – la résonance, dirait Rosa – opère. «À la place de la fatigue, de la distraction, de l’indifférence à tout ce que j’éprouvais quelques instants plus tôt, écrit le prince, incarnation littéraire de Tolstoï, je ressentis soudain un besoin d’amour, la plénitude de l’espoir et une joie de vivre sans cause. Que vouloir, que désirer de plus? me dit spontanément une voix intérieure, – voilà la beauté et la poésie qui t’entourent de toutes parts. Aspire-les en toi à grandes et pleines gorgées, de toutes tes forces, jouis de la vie, que te faut-il encore?»

J’ai pensé à nos artistes – chanteuses et chanteurs, surtout – qui, pendant le confinement, nous ont offert gracieusement des prestations pour nous aider à supporter notre isolement social. Nous en avions besoin; ils étaient là, comme le chanteur de Tolstoï, qui touche tout le monde, mais que personne ne veut payer. Cela inspire au prince, scandalisé par une telle avarice, une méditation courroucée sur «l’étrange destin de la poésie». «Tout le monde l’aime, la recherche, ne désire et ne recherche qu’elle dans la vie [la plupart du temps inconsciemment, dira-t-il plus tard], et personne ne veut en reconnaître la force, personne ne sait apprécier ce bien suprême, personne n’apprécie et ne remercie ceux qui l’apportent aux hommes.» Demandez à ces derniers ce qui ferait leur bonheur, «et tous, ou au moins quatre-vingt-dix-neuf pour cent d’entre eux, vous diront avec une expression sardonique que le plus grand bien de ce monde, c’est l’argent». C’est faux, évidemment, continue le prince, et «cette ignorance de ce qui donne le bonheur, cet aveuglement aux joies poétiques» l’accablent.

La crise sanitaire, entend-on à gauche et à droite, changera le monde. Certains annoncent des jours sombres, alors que d’autres évoquent des lendemains qui chantent. Sans vouloir être rabat-joie, je n’arrive pas à me départir d’un solide scepticisme devant ces éventualités. Le danger du pire menace – victoire des GAFA et société de surveillance, douloureuse austérité d’après-crise –, mais il grondait déjà. La vigilance d’hier doit rester à l’ordre du jour.

Un monde meilleur? Un passage du «mode de vie muet» à un «mode de résonance»? Rosa, qui veut y croire, fournit pourtant lui-même les raisons d’en douter, en constatant notre réponse au confinement. «Mais nous sommes, en quelque sorte, toujours en fuite, toujours dans un mode panique: beaucoup de tâches de nos “to-do lists” et de nos calendriers ont miraculeusement disparu et un grand nombre d’entre nous avons devant nous des périodes de temps libre relativement longues et inattendues, écrit-il. Or nous faisons tout ce que nous pouvons pour les combler immédiatement et revenir au mode “roue de hamster”: nous organisons toutes sortes de réunions et d’activités inutiles, nous surfons sans cesse sur les réseaux sociaux et les sites web et utilisons les services de streaming, comme si nous avions profondément peur d’entrer en résonance avec nous-mêmes, notre environnement et les gens avec lesquels nous vivons réellement.»

À l’heure où j’écris ces lignes, alors que le déconfinement s’amorce à peine et que le virus menace toujours, les journaux rapportent la présence de files devant les grands magasins et le retour de la rage du voyage chez les touristes, même avec un masque au visage. Étrange destin de la vie bonne, plus simple, plus profonde, en résonance réelle avec les autres et avec le monde: tous la désirent et en chantent les vertus, mais presque personne n’agit en conséquence.

[1] Quand les choses se sont corsées, quand les morts, dans les CHSLD, se sont multipliés, certaines personnes ont commencé à exprimer leur irritation, voire leur colère, devant l’usage de cette formule optimiste. Ce n’est pas mon cas. La formule ne me choque pas. Je considère, pour l’avoir souvent entendue dans d’autres contextes, qu’elle exprime moins un constat qu’un espoir, raison pour laquelle on l’utilise avant une épreuve dont on a conscience de la difficulté. Elle ne dit pas ce qui est, mais ce qu’on espère. Par conséquent, même quand ça va mal, elle garde sa pertinence et n’a rien, à mes yeux, de choquant.

***

 

 

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