Court-métrage

Des théologiens interpellés par 'La divine stratégie'

Robert Lepage a accepté de jouer dans le court-métrage.
Robert Lepage a accepté de jouer dans le court-métrage.   (Courtoisie Martin Forget/Productions 4 éléments)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2016-05-25 09:40 || Québec Québec

Depuis sa récente diffusion au Festival du cinéma de la ville de Québec, le court-métrage La divine stratégie fait beaucoup parler de lui dans le milieu catholique. Marco Veilleux et Daniel Laliberté, deux théologiens québécois, voient dans cette oeuvre un appel à l’introspection sur la manière dont l’Église catholique cherche à faire entendre son message aujourd’hui.

«Le film m’a beaucoup frappé par sa pertinence», confie Marco Veilleux, délégué à l’apostolat social et adjoint à la communication pour la Province jésuite du Canada français. «Je trouve qu’il met en lumière nos questionnements, nos impasses.»

Marco Veilleux croit que le court-métrage démontre l’incapacité de l’Église à écouter le monde.

«Nous sommes souvent fermés en Église. Nous avons des problèmes énormes et nous ne sommes plus capables d’entendre. Nous voudrions que les gens nous écoutent. Nous pensons avoir quelque chose à offrir. C’est là que nous tombons dans le piège du marketing. Nous cherchons les recettes de marketing que les spécialistes utilisent pour vendre leurs affaires. À mon avis, c’est un piège», analyse-t-il.

Il invite l’Église à suivre l’exemple du Christ dans sa vie publique. «Jésus n’est pas dans le spectacle. Il n’est pas dans la mise en scène. Il n’est pas dans la séduction. Il n’essaie pas d’amener les gens au temple ou dans la synagogue. Il n’essaie pas de les ramener à lui-même. Au contraire, il les tourne toujours vers le Dieu qui est son père et vers les autres. Philippe Aaron [le conseiller publicitaire du film] au contraire, n’est pas à l’écoute des gens. Il veut simplement leur en mettre plein la vue pour les avoir. Il ne veut pas les entendre. Il fait un buzz qui va retomber au bout de quelques semaines. Selon moi, nous sommes vraiment à l’opposé de l’évangile.»

M. Veilleux souligne qu’il ne veut pas jeter la pierre à quiconque. «Moi le premier je tombe dans ce piège. Nous voulons que les gens voient nos réalisations. Nous tentons de nous mettre en marché. Nous faisons tous cela. C’est normal. Parfois, nous avons du succès, mais il est éphémère. De plus, est-ce que celui-ci crée vraiment des communautés chrétiennes, des relations réelles? Je n’en suis pas certain.»

«Le grand défi c’est de savoir utiliser les moyens de communication sans en faire des finalités en soi, poursuit-il. Le succès, tel que défini par le marketing, ne peut pas être la finalité de nos communautés de foi et de nos organisations chrétiennes. Oui, nous devons être présents dans ces médias. Toutefois, le risque est d’en arriver à la conclusion qu’il faut embaucher la meilleure firme de relation publique pour qu’elle vienne nous dire quoi faire. Peut-on vraiment jouer cette logique-là à fond? Si l'on rentre complètement dans la logique du spectacle et de la mise en marché, on perd notre âme», avance le théologien.

Pour sa part, le Québécois Daniel Laliberté, professeur de théologie catéchétique au Centre Jean XXIII au Luxembourg, rappelle que la mission première de l’Église est l’évangélisation. «Dans l’Évangile Jésus dit : ‘Allez de par toutes les nations. Faites des disciples.’ Dans Evangelii nuntiandi, Paul VI affirme que l’Église ‘existe pour évangéliser’. Autrement dit, l’Église n’existe pas pour elle-même. Elle existe pour que les gens entendent le message.»

L’ancien directeur du Centre catéchétique du diocèse de Québec souligne cependant que «si l’Église se limite à vouloir seulement être porteuse du message évangélique, celui-ci tombe dans le vide. Cette attitude peut amener ce que le film met en évidence: si nous nous braquons seulement sur l’enjeu communicationnel, nous n’allons pas convaincre. C’est un grand paradoxe.»

Daniel Laliberté croit que pour convaincre il faut que le messager soit cohérent avec son message. «Il est également important que la personne qui prend la parole soit crédible. Elle doit vivre chrétiennement. Dans le monde d’aujourd’hui, comme le disait Paul VI, les gens ne veulent pas des maîtres, ils veulent des témoins.»

À cet égard, il estime que l’Église en Occident est en déficit de crédibilité. Le professeur Laliberté met en garde ceux qui voudraient utiliser les médias sociaux pour rendre le message évangélique plus crédible.

«Il ne faut pas faire les choses en vue de regagner notre crédibilité. Il faut faire les choses parce ce que nous sommes appelés à vivre cette parole de Jésus: ‘À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres.’ C’est le fond de l’affaire! C’est exactement cela! C’est aussi simple que cela et c’est aussi compliqué que cela!»

 

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