Attentats de Paris

Éric-Emmanuel Schmitt: «la peur déclenche des réflexes de simplification»

Éric-Emmanuel Schmitt est à Montréal pour participer au Salon du livre.
Éric-Emmanuel Schmitt est à Montréal pour participer au Salon du livre.   (Présence/Yves Casgrain)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2015-11-20 09:50 || Québec Québec

Invité d’honneur du Salon du livre de Montréal, l’auteur Éric-Emmanuel Schmitt vient présenter son livre La nuit de Feu dans lequel il fait le récit de sa conversion au cours d’une nuit dans le désert de Tamanrasset. Dans une entrevue accordée à Présence, il s’est attardé aux attentats de Paris. En voici quelques extraits.

Éric-Emmanuel Schmitt: Les auteurs des attentats du 13 novembre sont des hommes qui, dans une logique  ̶  car il y a une logique  ̶  de radicalisation et d’extrémisme, sont passés dans un autre espace-temps que le nôtre. Un espace-temps où la vie n’a plus de valeur, y compris la leur. Selon cette logique, qui relève d’une logique sectaire, on se sert de ces jeunes pour semer la terreur en Occident. Ces gens qui se cachent derrière eux ne se feront jamais sauter avec une ceinture. Ils utilisent ces jeunes pour déstabiliser l’Occident, pour créer la peur.

Dans tout acte terroriste, il y a en puissance les actes à venir. Un acte terroriste, ce n’est pas seulement un acte, c’est une menace. Donc, le but, c’est de nous diviser, de faire en sorte, par exemple, que les Français et les musulmans se méfient les uns des autres. Alors, bien évidemment, nous ne céderons pas à cela. Cela va être difficile, car non seulement nous allons devoir nous battre contre les autres, mais aussi contre nous-même, parce que la peur déclenche des réflexes de simplification. La peur s’accroche aux stéréotypes, la peur donne la volonté d’agir, mais parfois, pour agir, on simplifie. On taille dans la réalité avec une grosse serpe. Donc, cela va être un combat intérieur  ̶  pas seulement extérieur  ̶  un combat intérieur pour garder le sens de la nuance et défendre la liberté. Voilà ce à quoi nous sommes appelés.

Présence: Qu’avez-vous ressenti intérieurement devant les attentats de Paris?

Éric-Emmanuel Schmitt: C’était vendredi soir et je jouais Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran à Bordeaux. La fusion avec le public était magnifique. Je sors de scène et j’apprends tout cela. Je venais de raconter l’inverse. Je venais de raconter une fable de tolérance, d’amour. C’est l’amitié d’un petit enfant juif avec un épicier musulman, qui, au cinéma, est incarné par Omar Sharif. Alors voilà, je venais de raconter le contraire. J’ai été stupéfait, comme tout le monde. Après, je me suis enquis de savoir si mes proches étaient en sécurité, car certains demeurent exactement dans le secteur où ont eu lieu ces attentats. J’ai aussi un théâtre à Paris. Le compagnon de la caissière était au Bataclan. Il est, au moment où nous parlons, toujours entre la vie et la mort. Après cela, je suis entré dans un état de compassion. Ensuite, je me suis mis à réagir. Je me suis dit: «Non, je ne vais pas finir le travail pour eux! Je ne vais pas devenir comme eux!» Le lendemain, j’ai rejoué Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran. Avant de commencer, j’ai fait un petit discours pour dire que ce soir j’allais raconter le monde tel qu’il est parfois et tel qu’il devrait être. J’ai dit qu’il fallait garder notre foi en l’humanité.

Présence: Dans le récit de votre conversion, vous racontez que vous avez prié pour la toute première fois en compagnie de votre guide musulman. Ce très bel épisode prend une tout autre signification après les attentats, non?

Éric-Emmanuel Schmitt: Dans mon livre, j’écris que je ne l’ai fait qu’une seule fois, mais je l’ai fait à plusieurs reprises. Mon guide avait compris que j’étais métamorphosé. Les autres qui m’accompagnaient dans ce voyage organisé n’avaient rien compris. Oui, j’ai fait mes premières prières auprès d’un musulman… Moi, j’étais intimidé! Très, très intimidé par la prière. Je ne savais pas ce que c’était. Je ne savais aucune prière par cœur. C’est la prière qui m’a appris la prière. Elle m’a lavé de mes demandes, de ma liste au Père Noël, pour me mettre dans l’oraison, c’est-à-dire dans la gratitude, dans la gratitude d’être là. C’est pour cela que j’ai pu écrire toutes les autres œuvres après. Charles de Foucauld a vécu cela aussi. Charles de Foucauld, qui était un militaire, fils d’une riche famille, joueur, cynique, avant sa conversion, est parti au Maghreb en tant qu’officier. Il s’est intéressé à la foi au travers des figures de l’islam, à travers les gens qu’il rencontrait. Lui aussi a été ébranlé par cela. Je ne pourrai jamais oublier que j’ai fait mes premières prières à côté d’un musulman qui priait!

 

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