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Agressions sexuelles

Délai de prescription: un prêtre américain presse Québec de l’abolir

  • Le père Thomas Doyle était de passage à Québec lundi.
  • Le père Thomas Doyle (à gauche) et l'avocat Marc Bellemare.
  • France Bédard a brièvement raconté son histoire au père Thomas Doyle pendant la période d'échanges suivant la conférence. Shirley Christensen (droite) se trouvait à ses côtés.
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2015-11-25 16:27 || Québec Québec

Dans une conférence donnée lundi soir à l’ENAP, à Québec, le prêtre américain Thomas Doyle a invité le gouvernement du Québec à élargir ou éliminer le délai de prescription pour les causes civiles concernant des agressions sexuelles.

Le père Doyle est connu mondialement pour son expertise en matière d’abus sexuels, et plus particulièrement pour ses interventions comme témoin-expert dans des poursuites qui concernent l’Église catholique. Depuis 30 ans, il prend parti pour les victimes, cherchant à exposer les mécanismes institutionnels et juridiques qui les empêchent de recevoir un juste dédommagement. En 2014, il avait notamment témoigné dans le cadre du recours collectif opposant d’anciens élèves du Séminaire Saint-Alphonse aux rédemptoristes de Sainte-Anne-de-Beaupré. Lundi, il était à Québec à l'invitation de l'avocat Marc Bellemare et de Roger Lessard, un ex-directeur d'école qui conseille des victimes de prêtres.

Le prêtre s’est présenté devant une quarantaine de personnes – dont plusieurs victimes d’abus sexuels commis par des membres du clergé – afin d’ajouter sa voix à celles qui s’élèvent pour demander l’abolition du délai de prescription au Québec. Il s’est adressé calmement en anglais pendant trois quarts d’heure aux gens venus l’écouter.

«Les hommes et les femmes qui ont vaincu leur peur et leur honte pour se tenir debout et dénoncer les agressions sexuelles dans les Églises et les institutions de la Province de Québec sont des citoyens de cette grande province. Comme citoyens, non seulement ils méritent, mais ils ont un droit fondamental aux justes procédures de la loi et à la protection de leur gouvernement», a déclaré le père Doyle.

Il a expliqué que très souvent, dans les diverses juridictions où elles le peuvent, les autorités catholiques accusées font appel au délai de prescription pour arrêter les procédures. Selon lui, cette attitude est déplorable car elle prive les victimes d’une véritable justice.

«Étendre ou éliminer le délai de prescription n’est pas une affaire d’Église catholique», a-t-il indiqué, tout en identifiant l’Église catholique romaine comme la principale force d’opposition devant cette perspective. «Il s’agit d’exposer plus de prédateurs afin que les enfants d’aujourd’hui et de demain soient en sûreté. Il s’agit de faire ce qu’un gouvernement démocratique dans une société éclairée doit toujours faire, c’est-à-dire protéger ses citoyens.»

Le Québec est la dernière province canadienne à maintenir un délai de prescription, c’est-à-dire une période limite de temps, pour intenter une poursuite civile en cas d'agression sexuelle. En mai 2013, Québec a fait passer ce délai de 3 à 30 ans pour ces agressions, mais pas de manière rétroactive.

Tout au long de la conférence, des soupirs de désapprobation venant de l’assemblée ponctuaient le rappel des excuses et arguments avancés par diverses institutions pour s’opposer à l’élimination ou l’élargissement du délai de prescription. Certaines de ces réactions provenaient de deux dames, France Bédard et Shirley Christensen, qui ont elles-mêmes été confrontées à la question du délai de prescription dans leurs causes les opposant à des membres du clergé ces dernières années à Québec.

Des représentants de l'Église catholique de Québec assistaient aussi à l'événement. Dans le fond de la salle, le directeur des communications de l’archidiocèse de Québec, Jasmin Lemieux-Lefebvre, et le prêtre Jimmy Rodrigue, présents à titre personnel, observaient silencieusement la conférence.

Des échanges émotifs

La période d'échanges qui a suivi la conférence était chargée d’émotion, tant chez les victimes que chez le père Doyle. Thomas Doyle leur a adressé des paroles de réconfort, les encourageant à ne pas céder malgré les difficultés, et disant d’elles qu’elles sont les véritables «héros».

Sébastien Richard, l’auteur de Religieux et pédophiles, un livre publié plus tôt cette année, a demandé au prêtre américain ce qui a pu causer la faillite du message moral de l’Église à ce point sur l’enjeu des abus sexuels.

Le prêtre a répondu qu’il s’est lui-même «débattu» avec cette question. Il a rappelé tout le bien et toute la beauté qui ont aussi fait partie de la vie de l’Église au fil des siècles, avant d’évoquer les abus sexuels comme faisant partie de son «côté sombre».

«La meilleure chose que l’on puisse faire si l’on veut être de bons catholiques sérieux, est de reconnaître ouvertement ce problème et de réagir comme le ferait le Christ», a assuré le prêtre.

Puis, quelques victimes ont pris la parole, racontant très brièvement leur expérience douloureuse ou celle d’un proche, la voix étranglée par les sanglots.

Rompant le lourd silence qui s’était emparé de la salle, le père Doyle s’est exprimé lentement, d’une voix douce. Après avoir rappelé qu’il est un prêtre catholique, il s’est adressé tour à tour à certaines victimes.

«Il n’y a pas d’excuse, pas de raison, pas de justification. Ce n’est rien de moins que mal. Je suis profondément honteux d’être assis ici devant vous», a-t-il dit, ajoutant quelque instants plus tard : «Je suis profondément, profondément, embarrassé. Pardon pour ce que nous vous avons fait. Nous sommes tous responsables», faisant allusion à son état clérical.

La soirée s’est terminée par l’invitation de Marc Bellemare à signer une pétition pour demander au gouvernement du Québec d’abolir le délai de prescription.

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Modification apportée à 23 h 56 le 25 novembre 2015.

 

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