Dossier: formation presbytérale

Les défis de la formation presbytérale à l’ère postchrétienne

  (CNS Photo)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2016-05-10 21:38 || Québec Québec

De moins en moins d’hommes frappent à la porte des séminaires au Québec. La prêtrise ne fait plus partie des professions envisageables pour la très grande majorité des jeunes et des moins jeunes. Toutefois, la baisse constante du nombre de candidats à la vocation sacerdotale n’est pas le seul défi que doit relever l’Église catholique au Québec. Elle doit faire face au manque de culture religieuse de ceux qui se présentent à elle.

«Avant la Révolution tranquille, nos gars venaient du cours classique. Ils entraient au Grand Séminaire après avoir étudié le grec et le latin. Ils cultivaient un lien naturel avec la paroisse. Ils allaient à la messe régulièrement. Aujourd’hui, cela n’est plus le cas», lance le recteur du Grand Séminaire de Québec, l’abbé Michel Poitras.

«Les candidats changent, leurs besoins changent aussi», renchérit le sulpicien Jaroslaw Kaufmann, recteur du Grand Séminaire de Montréal, institution qui soulignait son 175e anniversaire en 2015.

«Avant, de manière générale, la culture était beaucoup plus homogène. La culture chrétienne imprégnait tout, de la famille à l’école. Alors, lorsque les candidats frappaient à porte du Grand Séminaire, ils possédaient un certain bagage. Maintenant, ils n’en ont presque pas. Nous constatons que de plus en plus de candidats qui se présentent à nous n’ont pas l’expérience religieuse et spirituelle nécessaire. Nous devons travailler fort pour les mettre à niveau», affirme le recteur du Grand Séminaire de Montréal.

Encadrement

Pour faire face à ce nouveau défi, l’Œuvre des vocations du diocèse de Montréal a mis sur pied une année d’initiation et de discernement. «Je ne dis pas que les candidats qui se présentent à nous n’ont pas la vocation. Cependant, nous devons les préparer. L’année prochaine, nous allons mettre sur pied un cours d’introduction à la Bible et au catéchisme», souligne l’abbé Silvain Cloutier, directeur de l’Œuvre des vocations.

Si certains candidats possèdent un diplôme universitaire, ce n’est pas le cas de tous. «Certains aspirants au Grand Séminaire n’ont qu’un diplôme d’études secondaires. Ils ne sont pas prêts à suivre des études universitaires dans lesquelles ils doivent mettre les choses de la foi en perspective. Assurément, ils ne sont pas prêts à se faire brasser. C’est un danger, car ils peuvent se détourner de la foi», explique l’abbé Cloutier.

Un défi pour la théologie

Étienne Pouliot, chargé d’enseignement à la Faculté de théologie de l’Université Laval, constate que si certains étudiants possèdent un bagage théologique, d’autres n’ont aucune culture religieuse. Cette absence de culture religieuse colore leur manière d’aborder les études en théologie.

«De façon générale, ceux qui n’ont pas beaucoup de formation religieuse ont des points de vue très arrêtés. Il y a beaucoup à faire pour les ouvrir et surtout pour les faire entrer dans la démarche de formation. Assurément, cette absence de culture religieuse rend plus difficile le travail de formation», indique Étienne Pouliot.

Cette absence de culture religieuse a des conséquences, précise le professeur Pouliot.

«Plus leur culture est étroite, plus ils sont réticents à entrer dans la formation théologique. Ils ont peur de perdre la foi. Je dis à mes étudiants : "Tant mieux si vous perdez la foi, vous allez la retrouver autrement. C’est ça la foi. Ce n’est pas statique." Je crois qu’il est important de trouver des approches pédagogiques dans lesquelles ceux qui ont moins de culture seront en mesure d’analyser les textes bibliques, de les écouter, de les comprendre, de  les remettre dans leur contexte.»

Ramasser à la petite cuillère

Il constate également que les étudiants et les candidats au presbytérat qui commencent leurs études théologiques ont une plus grande soif de réponses formatées. « Je crois que cela a à voir avec notre culture du fast-food, du prêt-à-porter, du prêt-à-penser. Souvent, je les compare à moi lorsque j’ai commencé mes études dans les années 80. Je sens que ce besoin est plus fort chez la clientèle d’aujourd’hui. C’est sûr qu’à mon époque les étudiants voulaient des réponses! Mais il n’y avait pas cette envie-là d’avoir une formule toute faite à tout prix. Présentement, je sens un grand besoin d’avoir une réponse définitive qui ne changera pas. Moi, quand je faisais mes études et que l’on remettait en question ce que je savais, je jubilais. Aujourd’hui, si je fais cela, mes étudiants dépriment! Alors, il faut les ramasser à la petite cuillère et leur dire que c’est cela faire de la théologie. »

Voilà pourquoi, au Grand Séminaire de Québec, on veille à ce que le nouveau séminariste soit en mesure de commencer ses études théologiques. « Durant la première année, soit la propédeutique, nous invitons le candidat à suivre deux cours de philosophie et un cours de théologie à l’Université Laval», confie l’abbé Poitras.

Devant une société qui change rapidement, Étienne Pouliot va jusqu’à affirmer qu’il faut préparer les futurs prêtres «à prévoir l’imprévisible». Pour ce faire, dit-il, il faut d’abord amener l’étudiant à sortir de sa zone de confort.

«Nous devons les initier à un savoir philosophique et théologique qui n’a pas de réponses définitives à proposer. Il faut les aider à construire des discours concrets qui soient en relation avec les gens et avec leurs préoccupations. Est-ce que nous réussissons à faire cela au Québec? Je crois que dans certains lieux, ils optent pour une manière d’enseigner qui n’est pas la nôtre. Est-ce que nous y parvenons à la Faculté de théologie de l’Université Laval? Nous ne sommes pas naïfs. Nous constatons que pour certains étudiants, cela est plus difficile que pour d’autres. Toutefois, je crois que dans l’ensemble notre approche produit des fruits. Nous voyons nos étudiants être plus à même d’accepter une certaine insécurité par rapport à notre société qui est très dure à l’endroit du monde religieux.»

 

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