100 ans après son décès

Père Frédéric: un impact historique de proximité

La professeure Brigitte Caulier, historienne spécialiste du catholicisme québécois.
La professeure Brigitte Caulier, historienne spécialiste du catholicisme québécois.   (Présence/Philippe Vaillancourt)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2016-07-20 15:16 || Québec Québec

Il a ramené les Franciscains au Canada, mis en place un Commissariat de la Terre Sainte et cofondé le sanctuaire marial de Notre-Dame-du-Cap. Malgré l’importance de ces événements qui ont marqué le catholicisme québécois, deux historiens estiment que cent ans après sa mort, c’est encore la proximité du père Frédéric avec les fidèles de l’époque qui constitue l’un de ses principaux legs.

«Il a passé tellement de temps à démarcher, à quêter, à aller chez les personnes pour défendre les lieux saints et aider à leur financement», rappelle la professeure Brigitte Caulier. Pour cette historienne au Département des sciences historiques de l’Université Laval spécialisée dans l’histoire du catholicisme au Québec, le père Frédéric Janssoone a su s’adapter face à un public bien différent de ce qu’il avait connu jusque-là.

Né en 1838 dans le nord de la France, ce franciscain fut vicaire custodial en Terre Sainte de 1876 à 1888, année où son ordre l’envoya au Canada. Il y passa le reste de sa vie.

«Il avait une grande éloquence, c’était un prêcheur de grande qualité, ce qui est un élément important. Il allait chercher les gens. Il n'aurait pas été aussi proche des gens s’il ne s’était pas adapté [à la population canadienne]», poursuit l’historienne, qui estime que son amour pour la Terre sainte qu'il transmettait à la population canadienne a permis d'opérer un léger décentrement par rapport à l'omniprésence de Rome à son époque dans le Canada français.

Un charisme au service du Cap

Venu pour relancer les Franciscains et récolter des fonds pour la Terre Sainte, il devint cofondateur du sanctuaire de Notre-Dame-du-Cap, un lieu qu’il a grandement contribué à faire rayonner à ses débuts.

«La personne dont le charisme va réunir les gens, autour de laquelle va se développer l’intercession, c’est le père Frédéric, indique la professeure. C’est cette figure simple, mais très forte, qui s’impose. Et c’est lui qui va développer et faire une publicité monstre pour le pèlerinage, en le valorisant un peu partout, en se déplaçant. Donc, à la fois il finance les Franciscains, la Terre Sainte et il fait le renom de Notre-Dame-du-Cap.»

Un apport charismatique indéniable à une époque où la dévotion mariale vit un regain dans l’Église catholique et où plusieurs lieux de pèlerinage – dont la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré et l’Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal – attirent de plus en plus de visiteurs.

Dans un contexte de concurrence entre ces principaux lieux de pèlerinage, l’attention qu’attirent des personnalités fortes influence grandement le succès de ces lieux.
«On en revient toujours là: ça prend un thaumaturge. On va avoir le frère André [à l’Oratoire Saint-Joseph]. Il faut une personnalité comme ça. Dans la plupart des cas, le succès d’un pèlerinage tient à une figure charismatique», dit Brigitte Caulier.

Or, il se trouve que deux des figures charismatiques de l’Église québécoise du début du dernier siècle – le frère André et Frédéric Janssoone – entretenaient de bonnes relations. Malgré quelques similitudes, ils avaient des styles bien différents.

«La grande différence, c’est que le frère André était quelqu’un de très modeste, peu éduqué, contrairement au père Frédéric qui a toute la simplicité, c’est vrai, mais qui est aussi une personne très éduquée, qui a eu des responsabilités dans sa communauté. Et c’était un formidable organisateur de pèlerinages. En Terre Sainte, il a eu un rayonnement tout à fait important. Mais en même temps, il est aussi charismatique. Et on va lui attribuer des miracles.»

Un impact populaire

Et si des fidèles attribuent encore aujourd’hui des guérisons à l’intercession du père Frédéric, certains «miracles» moins spectaculaires en dévoilent beaucoup sur l’impact qu’il a pu avoir sur la population de la région de Trois-Rivières de son vivant.

«Le père Frédéric a réalisé un miracle dans ma propre maison!»

Cette affirmation est lancée d’un ton amusé par l’historien René Beaudoin, professeur d’histoire au Collège Laflèche, à Trois-Rivières. Propriétaire d’une ancienne maison à Champlain depuis 1985, il raconte l’événement survenu dans la première décennie du XXe siècle.

«[Le père Frédéric] entre dans la cuisine d’été avec un monsieur Langevin. Il y a une veuve qui habite-là. Ils entendent hurler une fille de 6 ans: elle est prise dans une petite pièce attenante à la cuisine d’été et la porte est coincée. M. Langevin essaye de l’ouvrir sans succès. Puis, le père Frédéric dit: ‘si saint François fait de grandes choses, il peut faire de petites choses’. Paf! Il ouvre la porte», raconte le professeur Beaudoin.

«Cette histoire figure dans le dossier de canonisation. Mais comment se fait-il qu’une histoire aussi simple y figure? C’est pour illustrer à quel point chaque chose qu’il faisait était interprétée comme montrant sa grandeur d’homme extraordinaire branché sur Dieu», analyse-t-il, reconnaissant la valeur historique d’une telle interprétation populaire.

Le professeur Beaudoin n’irait cependant pas jusqu’à dire qu’il y a eu un «avant» et un «après» avec le père Frédéric à Trois-Rivières. Il souligne toutefois qu’il était bien de son temps et comprenait bien ses contemporains.

«Il a été ici dans une période de rigorisme… La porte du ciel était étroite! On est dans le sommet de l’Église triomphante au Québec, entre 1840 et 1940. C’est le contexte de piété, d’une foi importante. Quand il meurt en 1916, on arrive au moment où l’économie va l’emporter sur la religion. On est plus proche de la fin que du début de la période de triomphe de l’Église», note l’historien.

Présenter le père Frédéric aujourd'hui

L’historien espère aujourd’hui que la population saura reconnaître à quel point le père Frédéric a marqué la région. «Je souhaite que ça puisse sortir du terrain du sanctuaire [de Notre-Dame-du-Cap], que les Franciscains puissent le faire connaître en éliminant le côté fantastique, les conversions», fait-il valoir. Il laisse même entendre que l’Église pourrait être tentée d’écarter quelque peu les aspects plus austères de sa piété, ceux qui mettaient l’accent sur le sacrifice et la souffrance, nettement moins valorisés aujourd’hui.

Brigitte Caulier convient que l’Église est parfois tentée de valoriser certaines figures ou certains aspects en fonction des intérêts actuels des gens.

«Si je prends une Marie de l’Incarnation, c’est un personnage qui répond à un intérêt de la part de femmes, de jeunes femmes, qui sont intéressées par son parcours, fascinées par son esprit d’initiative. Ce n’est pas pour rien qu’elle est étudiée par les féministes au Québec. Son indépendance, son talent d’écrivaine, sa relation avec les Autochtones, le fait qu’elle ait connu tous les états de vie, ça va chercher l’intérêt de groupes et ça va faire écho. Actuellement, le père Frédéric fait peut-être moins écho de ce point de vue-là», relève la professeure.

«Je pense qu’il ne faut pas trop pousser, poursuit-elle. À la fois ça peut faire écho dans la vie des gens actuellement, mais je ne suis pas favorable à vouloir transformer le portrait complètement pour pouvoir tellement l’adapter qu’on le dénature aussi. C’est vrai: c’est une piété austère, difficile, mais c’était ça aussi! Ça ne veut pas dire qu’on est obligé aujourd’hui d’adopter le même style de piété.»

 

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