Tourisme religieux et spirituel au Québec

Un marché touristique de niche en pleine expansion

La basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré.
La basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré.   (Présence/Philippe Vaillancourt)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2016-06-15 11:00 || Québec Québec

Alors qu’en Occident les lieux de culte subissent une baisse marquée de fréquentation, le nombre de voyages effectués pour des motifs religieux ou spirituels est en perpétuelle croissance depuis quelques années. Un véritable marché de niche s’est constitué autour des monuments religieux, voire autour de la nature propice à la méditation spirituelle. Le Québec est en voie de devenir une destination de choix pour ceux qui veulent vivre une expérience spirituelle tout en ayant la possibilité de goûter aux joies du tourisme dit classique.

Selon l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), en 2014, «le tourisme religieux [totalisait] de 300 à 330 millions de touristes annuellement dans les principaux sites religieux à travers le monde, ce qui représente plus de 18 milliards de dollars (US) en impact économique». De plus, l’OMT «estime à 600 millions environ le nombre de voyages nationaux et internationaux à motifs religieux, dans le monde». Loin d’être une mode passagère, le tourisme religieux doublera d’ici 2020, selon les experts.

Bien que le Québec soit encore un petit pion sur le vaste échiquier du tourisme religieux international, il se tire bien d’affaire, surtout grâce à ses cinq sanctuaires nationaux. Depuis 2009, le Sanctuaire de Sainte-Anne-de-Beaupré, le Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap, l’Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal, l’Ermitage Saint-Antoine ainsi que la  basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec se sont réunis au sein du Regroupement des sanctuaires nationaux du Québec (aussi connu sous le nom de Regroupement pour la promotion du tourisme religieux et spirituel).

Ces lieux constituent le cœur du marché du tourisme religieux et spirituel au Québec. Selon une étude réalisée et publiée en 2015 par Tourisme Montréal, ils attirent bon an mal an environ 3 millions de visiteurs. En 2011, on a estimé que «les dépenses touristiques générées par les visiteurs des sanctuaires québécois [s’élevaient] à 122,2 millions de dollars». En 2014, grâce à la Porte Sainte, le tourisme religieux a rapporté 28 millions de dollars à la Ville de Québec.

Devant ce marché en expansion, les deux paliers de gouvernement de la province n’hésitent pas à s’investir économiquement. «Annuellement, c’est 300 000 dollars qui sont investis dans la promotion du tourisme religieux et spirituel», confirme Julie Dubord, directrice générale de l’Association touristique régionale (ATR) du Saguenay-Lac-Saint-Jean. L’ATR agit comme agent de projet pour le Regroupement pour la promotion du tourisme religieux et spirituel. «Ce montant n’inclut pas les subventions accordées à l’Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal dans le cadre de son vaste projet de rénovation», précise Mme Dubord.

L'importance de Montréal

Figure emblématique du tourisme religieux au Québec, l’Oratoire Saint-Joseph attire environ 2 millions de visiteurs par année, dont 32% proviennent de l’extérieur du Canada. Le recteur de l’Oratoire, le père Claude Grou, a confié à Présence «que  tout sera fait pour que les vastes travaux ne deviennent pas un obstacle aux visiteurs».

Outre l’Oratoire, Montréal compte de nombreux autres lieux d’importance pour le tourisme religieux et spirituel. Ces sites, dont celui de la basilique Notre-Dame, bénéficient du fait que la ville attire environ 9 millions de visiteurs par année. Selon Pierre Bellerose, vice-président de Tourisme Montréal, «15 % de ces visiteurs se disent très intéressés par le patrimoine religieux montréalais, ce qui représente environ un million de visiteurs».

Afin de profiter au maximum de cette manne touristique et de coordonner leurs efforts, les différents acteurs du tourisme religieux et spirituel de Montréal se sont regroupés autour de la Table du tourisme religieux de Montréal. Créée il y a cinq ans, elle compte entre 15 et 20 membres, dont Tourisme Montréal et des représentants de confessions chrétiennes, essentiellement catholiques et anglicanes.

Changement de mentalité

La mise en commun des ressources et des expériences des sites touristiques religieux les plus importants au Québec constitue sans doute le changement le plus important qui soit survenu au cours des dix dernières années.

«Il y a quelques années, les acteurs du monde religieux au Québec n’étaient pas intéressés par les touristes qui n’étaient pas motivés par une démarche religieuse. Aujourd’hui, ces mêmes acteurs comprennent qu’ils sont détenteurs d’un patrimoine, d’une mémoire et d’une histoire qui peuvent intéresser les visiteurs étrangers. Je trouve qu’il y a une plus grande ouverture d’esprit de la part des religieux face au tourisme qui n’est pas nécessairement motivée par une démarche spirituelle», explique Pierre Bellerose.

La directrice générale de l’ATR Saguenay-Lac-St-Jean, Julie Dubord, abonde dans le même sens, mais note qu’il y a encore une réticence de la part de certains acteurs du monde touristique religieux et spirituel.

«En fait, c’est un véritable défi philosophique auquel doivent se confronter les responsables de sites touristiques religieux. Il n’est pas évident pour eux de considérer les touristes comme nous les considérons, c’est-à-dire comme des clients. Il ne faut pas oublier que pour nous, acteurs non religieux de ce marché de niche, un de nos objectifs est que leur séjour engendre des retombées économiques. Nous avons eu quelques bons débats philosophiques à ce sujet», confie Mme Dubord.

François-Jean Viel, coordonnateur du Regroupement des sanctuaires nationaux du Québec, illustre très bien ce dilemme auquel sont confrontés les recteurs de ces sites touristiques en soulignant «qu’il faut faire attention à ne pas transformer les sanctuaires en des parcs d’attractions, comme cela se fait aux États-Unis. Toutefois, nous devons penser à des offres touristiques un peu "flyées" tout en respectant au maximum le cœur religieux et spirituel des sanctuaires.»

Religieux, spirituel

Un autre signe qui révèle le fossé qui sépare une vision économique du tourisme religieux et une vision plus pastorale, est le fait que le Regroupement des sanctuaires nationaux du Québec est également connu sous le nom de Regroupement pour la promotion du tourisme religieux.

«Le Regroupement des sanctuaires nationaux du Québec représente la genèse du Regroupement pour la promotion du tourisme religieux au Québec. Nos partenaires financiers gouvernementaux ne sont pas étrangers à cette évolution. Les gouvernements ne veulent pas donner l’impression de promouvoir une religion en particulier. Ce changement d’appellation a pour but de démontrer que nous n’associons pas le tourisme religieux uniquement à l’Église catholique, même si elle est largement représentée dans ce secteur», explique Mme Dubord.

Malgré tout, il est indéniable que le tourisme religieux et spirituel au Québec a pris son envol depuis les dix dernières années.

«Le Québec est un nouveau joueur. Il y a beaucoup de travail à réaliser, car la concurrence est très forte au sein de l’univers du tourisme religieux mondial. Pourtant nous possédons des atouts dans notre manche, dont notre histoire, notre culture francophone et nos grands espaces encore vierges», avance Julie Dubord, qui se dit très optimiste quant à l’avenir de ce marché de niche au Québec.

 

du même auteur

Denis Harting, le père d'Hassan.
2017-09-26 10:27 || Québec Québec

La résurrection d’Hassan: une quête spirituelle inusitée et troublante

Marie Salmon.
2017-09-18 11:22 || Québec Québec

Le Chemin neuf, 20 ans de présence œcuménique au Canada

Yves Duteil était de passage à Montréal le 11 septembre 2017.
2017-09-14 11:15 || Québec Québec

Yves Duteil, le résistant vulnérable

articles récents

Le père Frédéric prêchant à Notre-Dame-du-Cap.
2016-07-20 16:51 || Québec Québec

L’héritage de foi du père Frédéric, de Jérusalem à Trois-Rivières

La professeure Brigitte Caulier, historienne spécialiste du catholicisme québécois.
2016-07-20 15:16 || Québec Québec

Père Frédéric: un impact historique de proximité

Le père Claude Grou, recteur de l'Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal.
2016-06-22 16:45 || Québec Québec

Les sanctuaires nationaux en mode révolution