Entrevue avec Marc Pelchat

«Cette crise sollicite l’imagination et la créativité»

«Il faut reconnaître que la crise révèle des faiblesses de notre Église que l’on connaissait déjà avant», confie Marc Pelchat, évêque auxiliaire pour l'archidiocèse de Québec.
«Il faut reconnaître que la crise révèle des faiblesses de notre Église que l’on connaissait déjà avant», confie Marc Pelchat, évêque auxiliaire pour l'archidiocèse de Québec.   (Archives Présence/P. Vaillancourt)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2020-03-31 16:40 || Québec Québec

À travers sa longue histoire, l’Église du Québec a connu son lot de guerres, de crises et d’épidémies. Mais la crise de la COVID-19 la place devant une situation inédite qui viendra vraisemblablement la changer pour toujours. C’est du moins ce que croit – et espère ! – Marc Pelchat, théologien de renom et évêque auxiliaire de l’archidiocèse de Québec.

«La crise sert de révélateur», convient-il. Depuis l'appartement où il s’est placé en confinement volontaire, l’homme qui aura bientôt 70 ans multiplie les rencontres par visioconférence. «On essaye d’animer la vie de l’Église», dit-il pour résumer son quotidien.

L’ancien doyen de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval s’accorde quelques secondes pour réfléchir à la manière dont l’Église sera changée par l’actuelle crise sanitaire.

«Il faut reconnaître que la crise révèle des faiblesses de notre Église que l’on connaissait déjà avant.»

Elle sera notamment appelée à repenser ses ministères. Car, note-t-il, si tout le monde s’entendait pour adopter le vocabulaire propre à une Église «missionnaire», les changements réels que cela nécessite tardaient à venir.

Mettre l’imagination en marche

«Dans ce contexte-ci, être missionnaire, ça veut d’abord dire qu’il faut mettre l’imagination en marche et des petites choses en œuvre. Souvent, on rêve encore à une Église de chrétienté, dit-il. Il faut réaliser que nous sommes une Église qui s’est appauvrie et qui souffre de plusieurs crises, dont une crise de crédibilité et de confiance à cause des abus sexuels. Ça nous affecte encore, notamment pour les ministres ordonnés.»

Il confie que le défi de repenser l’action ministérielle autrement que par des célébrations sacramentelles reste à relever.

«Certains critiquent les messes sur Facebook ou sur les chaînes de télévision. Ça répond quand même à des besoins et des attentes. Mais il se fait autre chose, moins visible mais aussi essentiel: des prières du soir, des chaines d’appels, des services d’écoute.»

Le 30 mars, dans une lettre d'encouragement adressée aux responsables des équipes pastorales, Mgr Pelchat souligne que «sans l’avoir demandé, nous sommes présentement dégagés de cette pastorale dite de 'conservation' ou d’'entretien', dont on se plaint souvent qu’elle nous empêche de consacrer nos énergies à faire les choses autrement, pour devenir des disciples missionnaires. Nous relevons présentement le défi de réaliser notre mission pastorale en dehors de nos bâtiments, privés de l’utilisation de nos églises.»

En outre, il qualifie cette période de «temps favorable à une conversion pastorale en profondeur».

En tant que responsable de l’archidiocèse pendant la convalescence du cardinal Gérald Lacroix, il reçoit depuis quelques semaines des réactions très variées aux actions diocésaines. Les courriels d’amertume ont été nombreux, par exemple, après l’annonce de la fermeture de tous les lieux de culte. Dans certaines communautés religieuses, il a été difficile de faire comprendre qu’un prêtre ne pourrait pas se rendre célébrer la messe.

«On dirait que certains pensaient que nous avions un plan et que nous allions pouvoir mettre tout ça en place en trois jours. Nous sommes dans de l’inédit et nous devons réviser et repenser nos décisions tous les jours, à la lumière des informations que nous avons du gouvernement», explique Mgr Pelchat.

L’archidiocèse de Québec mettra bientôt en ligne des ressources pour vivre la Semaine sainte chez soi. Il proposera également aux paroisses qui avaient commandé les fameux rameaux de ne pas les jeter mais plutôt de les bénir et de les offrir, tout en respectant les consignes de distanciation sociale. «C’est pas pire que les gens qui vont à l’épicerie et qui touchent aux pommes et aux bananes», illustre Mgr Pelchat.

La vie ecclésiale n’est pas arrêtée

Surtout, les autorités diocésaines sont intervenues rapidement quand elles ont réalisé que des paroisses commençaient à mettre tout le personnel à pied.

«On a demandé dans toutes les équipes de garder du monde au travail. La vie ecclésiale n’est pas arrêtée! On a du mal à la réorganiser, mais il faut rester avec un noyau en poste. Il faut aussi que certains acceptent de contribuer bénévolement. S’il le faut, on rappellera les gens mis à pied en fonction des besoins. Ce serait une bonne nouvelle! Vous savez, le but n’est pas de faire de l’argent sur le dos des personnes, mais de garder notre capacité de rebondir quand on va revenir à la normale», dit-il.

D’ici là, il veut certes promouvoir un accès virtuel à la liturgie, «qui est importante», mais aussi rappeler que le terme Église renvoie à l’idée d’assemblée.

«Les fonctions de l’Église sont de convoquer, de rassembler et d’aller. Et à travers cela de communiquer, d’enseigner, d’être compatissante. Notre présence dans nos milieux et notre présence virtuelle doivent en être le reflet», fait-il valoir.

«Dans les critiques adressées à l’Église au cours de cette crise, il y a beaucoup d’attentes. C’est quelque chose de positif. Cela peut pousser une Église généralement plutôt lente à intégrer des changements à trouver de nouveaux repères, de nouvelles façons de servir le Peuple de Dieu et d’aller à la rencontre. On peut élaborer des outils au niveau diocésain, mais c’est proche du terrain que ça doit se passer. Tout en acceptant que la situation actuelle nous impose des limites très réelles.»

Des finances fragilisées

Parmi ces limites, la question financière est particulièrement préoccupante. «Tout le système repose sur les dons. Il ne faut pas oublier ça», rappelle Mgr Pelchat.

Or, avec la fermeture des lieux de culte, les dons sont très peu nombreux. L’archidiocèse de Québec a même repoussé sa campagne de collecte prévue pour le printemps.

«On travaillait déjà l’aspect des dons avant la crise», confirme-t-il, notant que la crise les incite à réfléchir encore plus à cette réalité. Plusieurs paroisses déjà fragiles pourraient sortir mal en point de cette pandémie sur le plan des finances. L’archidiocèse leur donne d’ailleurs un congé de versements de la part d’argent qu’elles versent habituellement au diocèse.

«En plus d’une grande diminution des revenus par les dons, nos fonds actuels sont très dévalorisés actuellement. Si je sors 1 million, il va me coûter 1,3 million $. Donc on emprunte pour avoir des liquidités.»

Mgr Pelchat indique que les responsables diocésains ne savent pas encore combien d’argent sera perdu avec la crise. «Aucune idée, on n’a pas calculé ça. On continue de payer les gens. On a des programmes d’aide. On fera les comptes après.»

La situation met par ailleurs en exergue l’enjeu des disparités financières entre les paroisses, mais plus profondément celle des mécanismes d’entraide en Église, tant au niveau paroissial qu’au niveau diocésain.

«On s’entraide déjà un peu, mais on va être appelés à le faire beaucoup plus. À Québec, nous avons la chance d’avoir investi dans les communications: nous avons une webtélé et un site Internet très actifs. Mais tous n’ont pas les mêmes capacités, constate-t-il. On va tous sortir appauvris économiquement. On va devoir penser plus ‘réseau’. Cette crise est une occasion: elle sollicite l’imagination et la créativité.»

Mgr Pelchat assure que la pandémie de coronavirus et le confinement qui l’accompagne marquera assurément l’histoire de l’Église du Québec et sa réflexion sur la manière d’exercer ses ministères.

«Ce qui était déjà la réalité, c’est qu’on rejoignait très peu les gens, dit-il. Mais là c’est évident qu’on a même perdu les moyens de rassembler les gens de nos cercles habituels. Nous sommes placés devant une situation où les gens ne viennent plus à nous. Seuls les fidèles les plus proches sont présentement rejoints par des moyens virtuels.» 

«C’est sûr qu’après la crise, on va retrouver des moyens. Mais ça va nous aider à réfléchir à nos manières d’annoncer l’Évangile, de faire une rencontre personnelle du Christ. Car l’enjeu n’est pas d’assurer une consommation spirituelle et sacramentelle, mais bien d’aider les gens à faire la rencontre du Christ.»

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