Un café avec Guy Guindon

«'Es-tu un pédophile?': les séminaristes en ont ras-le-bol»

Guy Guindon est le 30e recteur de l'histoire du Grand Séminaire de Montréal.
Guy Guindon est le 30e recteur de l'histoire du Grand Séminaire de Montréal.   (Présence/François Gloutnay)
François Gloutnay | Journaliste
Journaliste
2018-12-13 17:25 || Québec Québec

Recteur du Grand Séminaire de Montréal depuis août 2018, le sulpicien Guy Guindon croit que la formation des prêtres «doit être adaptée pour être plus ancrée dans la réalité d'aujourd'hui». Alors que les vingt séminaristes qu'il côtoie sont en pleine période d'examens, le temps d'un café, il discute du rôle des prêtres, du récent synode sur les jeunes et le discernement vocationnel et du scandale de la pédophilie dans l'Église.

Présence: Vous êtes le 30e recteur depuis la fondation, en 1840, du Grand Séminaire de Montréal. Vous envisagez comment l'avenir de cette institution?

Guy Guindon: Le Grand Séminaire est appelé à vivre des changements importants, dans la ligne du pape François.

Quand j'étais plus jeune, lors d'ordinations, j'entendais les évêques répéter que le prêtre est l'homme du sacrement du pardon et de l'eucharistie. Tout tournait autour de cette définition.

Mais depuis quelques années, le discours a changé. On parle du prêtre comme un ministre de la Parole. Le Grand Séminaire de Montréal doit former des prêtres qui vont former et accompagner des disciples missionnaires. Le prêtre n'est plus centré sur une tâche précise mais il reprend l'attitude même de Jésus dans sa vie publique, celle de former des personnes pour annoncer la Bonne Nouvelle. Tous les baptisés sont appelés aujourd'hui à devenir des disciples missionnaires, non pas des consommateurs, mais des gens engagés, actifs.

C'est le grand changement qu'on est appelé à vivre. Le prêtre sera à l'avant parce qu'il préside l'eucharistie. Mais il sera au milieu, parce que c'est un baptisé comme les autres qui marche avec le peuple de Dieu. Et il sera à l'arrière pour prendre soin des plus démunis, des blessés de la vie.

Dans le document préparatoire au récent synode sur les jeunes, la foi et le discernement vocationnel, il est question du rôle des séminaires. On estime que la diminution du nombre de candidats à la prêtrise «rend nécessaire une réflexion nouvelle sur la vocation au ministère ordonné». Comment fait-on cette réflexion, ici, à Montréal?

Le synode nous appelle à redécouvrir le ministère ordonné dans son essence même. Jésus a montré qu'il y avait de la place pour différents types d'engagements. Il a choisi 12 apôtres, puis 72 disciples, des femmes l'accompagnent. Le groupe qui entoure Jésus occupe différents ministères. C'est plus tard, après la résurrection, qu'on fera une relecture de tout cela et qu'on va aboutir à une organisation.

Si on dit que le prêtre doit être un pasteur comme le Christ, cela veut dire qu'il va accompagner les différents ministères. Ici, on travaille déjà en collaboration étroite avec le diaconat permanent. Dans les cours que nous offrons, il y a des laïcs.

«Nous avons laissé entrer, dans nos séminaires, des pédophiles», a lancé un évêque américain lors de la dernière rencontre de la conférence des évêques catholiques des États-Unis. De leur côté, les évêques canadiens, dans leur récent document sur les abus sexuels dans l'Église, déplorent que «des personnes qui manquaient de maturité affective, émotionnelle et psychosexuelle réussissaient à passer inaperçues à cause d’un programme de formation insuffisant au séminaire, qui se concentrait davantage sur la formation spirituelle et théologique que sur le développement pastoral et humain». Comment réagissez-vous à ces critiques?

La réflexion sur cette question s'est faite ici bien avant que les médias ne s'en emparent. Personnellement, j'y ai été sensibilisé dès la parution du premier document que les évêques canadiens ont rédigé. (NDLR: De la souffrance à l'espérance, 1992). Cela fait 25 ans que c'est tolérance zéro dans l'Église au Canada. J'ai été formé dans ce contexte.

Au Grand Séminaire, ce qui doit nous préoccuper, c'est la cohérence du vécu évangélique. On ne peut pas tolérer la double vie. On ne peut pas tolérer un comportement comme la pédophilie. C'est tout simplement inacceptable.

C'est pourquoi on a développé des outils et offert de nouvelles formations. Il y a deux ans, par exemple, on a tenu une session sur le développement psychosexuel avec la religieuse Marie-Paul Ross. Les vraies questions ont été abordées. Toutes les questions. On a discuté de sexualité, de masturbation, d'attirance sexuelle, d'hétérosexualité, d'homosexualité.

De plus, quand un candidat se présente, il rencontre un psychologue indépendant qui nous donne un portrait de l'individu. On fait alors un discernement. Est-ce que cette personne a la capacité d'entrer dans le processus de formation? A-t-elle des aptitudes ou a-t-elle des problèmes psychologiques ou psychiatriques majeurs qui nécessiteraient un accompagnement autre, en dehors d'un processus de formation? Si on s'aperçoit que la personne n'est pas capable de faire un jugement moral, on va dire au candidat qu'on ne peut l'accueillir.

Acceptés, les candidats sont accompagnés, durant leur première année de formation par un de nos trois psychothérapeutes, un prêtre, une femme mariée, une religieuse.

Ce qu'il nous reste maintenant à faire, c'est de regarder comment on peut aider les séminaristes à ne pas tomber dans les dépendances modernes comme l'argent, la pornographie, la drogue, l'alcool et les outils électroniques. On veut aussi examiner avec les évêques la mise en place des propositions contenues dans leur nouveau document sur la protection des personnes vulnérables.

Ce qui est aujourd'hui difficile pour nos candidats, c'est que dès qu'ils vont sur le terrain, ils sont confrontés à des questions comme «Es-tu un pédophile?» Les séminaristes en ont ras-le-bol. Nous, cela nous stimule à aborder directement la question des abus sexuels.

Un dernier point. Les séminaristes ne sont pas hors du monde. C'est naïf de penser qu'ils ont vécu et grandi en étant préservés du monde contemporain, un monde où la liberté sexuelle est bien présente, où s'affrontent diverses idéologies. Ils y ont été exposés, ils ont vécu bien des expériences de vie - la moyenne d'âge des séminaristes actuels est de 35 ans -, certains ont même, eux aussi, été victimes d'abus. On ne peut plus faire de la formation aujourd'hui en s'imaginant qu'ils n'ont rien vécu.

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