Mgr Marcel Damphousse

Cartes sur table avec l'évêque d'Alexandria-Cornwall

L'évêque d'Alexandria-Cornwall, Marcel Damphousse.
L'évêque d'Alexandria-Cornwall, Marcel Damphousse.   (Philippe Vaillancourt/Présence)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2015-08-14 09:23 || Canada Canada

À 52 ans, il fait partie des évêques canadiens de la relève. Ce franco-manitobain, ancien curé de la cathédrale de Saint-Boniface, est à la tête du diocèse ontarien d’Alexandria-Cornwall depuis 2012. Cet été, les Québécois ont pu faire plus amplement connaissance avec lui alors qu’il prêchait la neuvaine en français à Sainte-Anne-de-Beaupré. Politique, vocations, synode sur la famille : tête-à-tête avec Marcel Damphousse.

Comment s’est passée votre arrivée à Alexandria-Cornwall ?
J’ai eu un bel accueil. Les gens ont été un peu surpris de voir que c’était quelqu’un qui venait des Prairies, ils s’attendaient peut-être à quelqu’un d’Ottawa, ou de Montréal, enfin… Ce qu’ils souhaitaient sans doute, c’était quelqu’un de bilingue. Et ce que j’ai pu comprendre, c’est qu’à la nonciature, on cherchait non seulement quelqu’un de bilingue, mais quelqu’un qui avait l’expérience d’un diocèse bilingue. Ce qui fait que je connais un peu les réalités d’un diocèse bilingue, les tensions qui peuvent exister entre les cultures, les langues. Je suis sensible à cela. Comme à Saint-Boniface, je me retrouve chez nous à Alexandria-Cornwall. Je retrouve les mêmes noms de famille. Puis ayant grandi sur la terre au Manitoba – mon père était agriculteur – Alexandria-Cornwall est un diocèse très rural, un petit diocèse qui fait bien mon bonheur.

Comment se vit la relation entre les francophones et les anglophones à Alexandria-Cornwall ?
Je ne dirais pas que c’est difficile. Il y a eu probablement des temps plus tendus. On n’avait pas de guerres de clochers, mais on ne voulait pas de français dans une paroisse anglaise et pas d’anglais dans une paroisse française. Alors qu’aujourd’hui, avec les cours d’immersion, et le fait qu’on a un Canada plus ouvert à la réalité bilingue, on voit moins de ces réalités chez les jeunes générations.

Quel impact a encore aujourd’hui l’Enquête publique sur Cornwall (2005-2009) qui a démontré qu’il n’existait pas de complot d’abus contre des enfants mais qui a écorché plusieurs institutions publiques de Cornwall, dont le diocèse, dans sa gestion des allégations ?
C’est certain que c’est une réalité qui a beaucoup touché la vie des gens. Ce n’est pas loin en arrière. Ils sont sensibles au fait qu’il y a eu de l’abus. Mon rôle dans tout ça, c’est de rétablir la confiance entre l’Église et son peuple, entre le clergé et le peuple. Et je pense que ça passe très bien. Le clergé aussi a été très traumatisé : la plupart des accusations visant le clergé étaient fausses.

Alors il y a des prêtres qui ont été passés au moulin à viande. Ils en sont sortis marqués et très sensibles…

Ça a fait une réaction où les prêtres étaient devenus gênés de se présenter publiquement – avec le col romain par exemple – parce qu’on leur lançait des bêtises.

Et c’est encore le cas aujourd’hui ?
À ma connaissance, c’est fini.

Combien de prêtres avez-vous ?
Vingt-cinq ou vingt-six, mais j’ai environ 18 prêtres actifs qui font du ministère. Les autres sont à la retraite.

Comment entrevoyez-vous l’avenir de votre clergé ?
J’ai présentement sept prêtres africains chez moi. Ils viennent du Nigeria, du Congo, du Cameroun, du Rwanda. Les francophones sont pas mal tous bilingues. J’ai trois jeunes présentement en philosophie.

Le défi, c’est qu’on souhaiterait avoir du monde de chez nous qui connait un peu notre réalité, notre culture, notre monde. Ça ne veut pas dire que nous ne sommes pas ouverts à la richesse que peuvent apporter des prêtres d’outremer. Mais c’est un signe que l’Église est en santé quand elle produit elle-même des vocations religieuses. Quand elle ne le fait pas, c’est une alerte. Il faut être aux aguets : qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’on fait qui n’est pas complet pour assurer qu’on produise tous les fruits qu’une Église devrait produire ?

On vit dans une culture qui étouffe beaucoup les vocations religieuses.

On fait la promotion de l’individualisme, la consommation, l’argent, les promotions et le monde sexuel : on ne peut pas être heureux si on n’a pas eu des « expériences »… Ce qui fait que le célibat est une réalité qui n’est pas alléchante. Alors quand un jeune se sent appelé – et je suis convaincu que Dieu appelle sans cesse – le jeune doit être entouré d’une culture qui va favoriser sa réponse à l’appel. Quand c’est absent, on manque notre coup. Donc il faut créer un environnement propice pour que le jeune soit nourri dans sa vocation, pour qu’on puisse l’aider à discerner et à aller jusqu’au bout de sa réponse.

Comment créer un tel environnement ?
Il faut en parler, tout simplement. Après l’enquête publique, on a fait le silence là-dessus : les prêtres ne se sentaient pas appelés à faire la promotion des vocations, alors on a arrêté tout simplement d’en parler pendant plusieurs années. Le témoignage d’un prêtre joyeux était vraiment… attaqué. Ce qui fait qu’un tel témoignage n’était pas là. Un jeune n’optera pas pour une telle vocation s’il voit des prêtres malheureux, traumatisés et incertains.

La différence d’âge avec un clergé vieillissant peut-elle jouer aussi sur la vocation d’un jeune ?
En partie. Je l’ai moi-même vécu. Ce qui me faisait peur quand j’ai reçu cet appel, c’était de me retrouver seul dans 20 ou 25 ans. Je me disais : vais-je être le seul prêtre avec toutes les paroisses devant moi ? Ça me faisait peur. Ce que le Seigneur m’a expliqué un jour, c’est : ‘je ne te demande pas de prendre la responsabilité de tout ça, mais de donner le meilleur de toi-même tandis que je m’occupe du reste’. J’ai dit : ‘Seigneur, je peux vivre avec ça.  Je vais dire mon oui, et donner le meilleur de moi-même’. Et c’est ce qui est arrivé. Comme évêque, je trouve que c’est une bénédiction de ne pas me faire du souci au point de me rendre malade et de ne plus dormir parce qu’on n’a pas les séminaristes qu’il nous faut. Je crois beaucoup en un Dieu providentiel.

Quel rôle pour les laïcs – et notamment les femmes – dans votre diocèse ?
L’Esprit est à l’œuvre dans chacun des baptisés. C’est clair et net dans mon esprit. Je l’ai vu de maintes façons. L’Église, ce n’est pas juste le clergé : c’est tout le monde qui travaille ensemble. Le clergé a une place bien importante, mais ce n’est pas toute l’Église. Et quand on pense à ce que les femmes ont fait tout au long de l’histoire de l’Église, nous ne serions jamais rendus où nous sommes maintenant sans leur contribution. L’essentiel est de saisir comment chacun peut donner le meilleur de lui-même. Je suis tout ouvert à leur accorder cette place-là, dans l’esprit de l’Église qui reconnait présentement l’ordination pour les hommes. Ça ne veut pas dire que les femmes ne font pas de contribution. Elles le font très bien lorsqu’elles savent assumer qui elles sont comme femmes au cœur de notre Église. Leur contribution est énorme et appréciée.

Quel regard portez-vous sur les dynamiques actuelles au sein de l’Église canadienne ? Qu’est-ce qui vous frappe ?
Je ne connais pas toute l’histoire de la Révolution tranquille au Québec, mais je constate une grosse différence : aussitôt que tu rentres en Ontario, l’esprit, la culture, la mentalité des gens en Église est très différente. Je ne saurais expliquer tout ça.

Différente de quelle manière ?
Moins révolutionnaire ? Au Québec, il y a eu une allergie à quelque chose… Et j’entends encore du monde me parler de ce qu’ils comprennent comme leur Dieu, ce qu’on leur a enseigné, et c’est juste de l’enfer et de l’abus de pouvoir : ce n’est pas mon Église et le Dieu que j’ai connu ! Mais il y a encore du monde très imprégné de ça ici au Québec. Je vois cette différence-là.

En Ontario, on a peut-être conservé davantage les traditions. On n’a pas été aussi révolutionnaires. Il y a des gens qui poussent l’enveloppe, qui cherchent à faire avancer des choses : ce n’est pas mauvais, ça fait partie des tensions dans la vie de l’Église et c’est bon. Mais il faut aussi avoir un certain respect et chercher cet équilibre pour garder une santé dans notre vie d’Église.

Donc, quel équilibre pour l’Église canadienne ?
Il y a du monde à droite, il y a du monde à gauche…

Et où vous situez-vous ?
Au centre.

Je ne suis ni d’un bord ni de l’autre. J’apprécie des éléments des deux côtés. Je ne suis pas du genre à célébrer la messe en latin, ni à faire la promotion de l’ordination des femmes et du mariage des prêtres.

Je suis bien où je suis présentement, et je sais écouter les deux côtés de la médaille, car c’est important d’écouter les gens dans ce qu’ils ont à dire et ce qu’ils vivent. Je veux plutôt jouer un rôle de conciliateur, de médiateur, notamment chez mes prêtres.

Ces deux tendances sont bien présentes dans votre clergé ?
Ça existe partout. Il faut savoir gérer les deux côtés de la médaille afin de garder une Église en santé.

Nous sommes en campagne électorale fédérale. Quel sujet devrait retenir davantage l’attention des catholiques ?
Le plus marqué serait la décision de la Cour suprême sur le suicide assisté [qui a invalidé les articles du Code criminel portant sur le suicide médicalement assisté], qui représente un grand danger. C’est une pente glissante.  On donne un pouce et on prend…

Une vie ?
Oui. Les gens ne savent pas gérer la peur de la souffrance. Je trouve que notre gouvernement doit favoriser un système où on va pouvoir donner des soins palliatifs et des soins pour les personnes avec des problèmes de santé mentale. Je trouve que c’est là où il faut mettre notre argent et notre énergie : pas pour tuer le monde. C’est une pente glissante très dangereuse.

Lieriez-vous ce phénomène à un individualisme caractéristique de notre époque ?
Oui. L’argent joue là-dedans aussi. On veut économiser de l’argent pour notre système de santé. Ça coûte cher les soins palliatifs et les gens avec des problèmes mentaux. Tu leur donnes une piqure [létale], ça ne coûte pas cher et c’est fini, ils sont partis. C’est un grand danger : si c’est l’économie qui va dicter comment on va se traiter entre humains, c’est fini pour l’humanité.

La famille sera au cœur des discussions cet automne dans l’Église : la rencontre mondiale des familles à Philadelphie à laquelle assistera le pape sera suivie du synode des évêques sur la famille à Rome. Quelle importance cet enjeu a-t-il dans votre diocèse ?
Il y a de grands besoins pastoraux pour nos familles. On constate que beaucoup ne connaissent même pas leur catéchèse ou sont peu évangélisés. Ce qui fait que le niveau de réflexion sur la vie de famille selon l’enseignement de l’Église n’est pas là ! Ça ne leur a jamais été enseigné, ou ce qu’ils savent est très superficiel, alors quand on veut débattre de sujets plus complexes, tout ce qu’ils savent c’est ce qu’ils ont entendu par les médias séculiers. Ce n’est vraiment pas ce que l’Église enseigne. C’est un contre-courant difficile. On essaye de leur véhiculer des valeurs et une façon de vivre comme couple, comme famille. Ils sont déjà tout imbibés d’une autre culture, d’un autre système de valeurs. Ça, c’est très difficile.

On entend toutes sortes d’affaires sur le synode. On pense que ça va être une guerre entre deux clans. Il faut être très prudent dans tout ça. Les médias séculiers vont toujours chercher ce qui crée la nouvelle, le scandale, la friction. Je trouve que ce n’est pas la réalité du vrai synode. Est-ce qu’il y a des tensions ? Oui, il y en a toujours eu. Et le pape François désire qu’on ait des dialogues entre ces tensions-là. C’est ça son approche, peut-être un peu différente des autres papes. Lui, il est ouvert à ce qu’il y ait un dialogue entre les différentes idées, les différentes approches. C’est ça je pense la richesse de son pontificat.

Quelle est votre position sur la question des divorcés-remariés ?
C’est la position de l’Église. Il faut toujours demeurer constant avec la théologie qu’on a sur le sacrement du mariage. On ne peut pas changer notre pratique pastorale en changeant notre théologie. Notre pastorale doit être fidèle à ce qu’on a comme théologie sur le mariage.

Il y a du très bon monde parmi nos divorcés et remariés. Du très bon monde.

Ils ont vécu une brisure dans leur relation de mariage, puis ils ont trouvé quelqu’un d’autre qui fait bien l’affaire. Je ne nie pas du tout cette réalité-là. Mais l’Église est appelée à entrer en communication avec ces couples pour cheminer avec eux et trouver une façon de s’accrocher à ce qu’est vraiment le sacrement du mariage au cœur de la vie de l’Église. C’est ce qu’on doit faire. Il faut trouver une approche pastorale où on chemine avec les gens à partir d’où ils sont pour les amener plus loin dans leur foi, et plus loin dans la façon dont la foi va être exprimée dans leur relation de couple.

Il faut arriver à communiquer la beauté et la richesse du sacrement du mariage et de la vie de famille selon ce que le Christ nous a laissé. En ce moment, ce n’est pas véhiculé et ce n’est pas reçu dans notre population en général. On a manqué notre coup comme Église à quelque part. Au synode, il faut trouver de nouvelles façons pour dire ce message-là au monde d’aujourd’hui, dans la culture qui est la leur. C’est primordial. Sinon, on va toujours avoir nos idées – l’enseignement de l’Église – et la réalité qui est trop loin.

 

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