Entrevue avec Claire Lesegretain

Célibataires: sortir du no man’s land ecclésial

La journaliste Claire Lesegretain signe un nouveau document de l'épiscopat français sur la question des célibataires dans l'Église.
La journaliste Claire Lesegretain signe un nouveau document de l'épiscopat français sur la question des célibataires dans l'Église.   (Présence/Philippe Vaillancourt)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2017-11-08 14:44 || Monde Monde

Les célibataires, parent pauvre de l’Église? Si la parole ecclésiale est abondante sur les familles, les couples, les prêtres, les religieux et religieuses, force est d’admettre qu’elle est quasi inexistante lorsqu’il est question du célibat. Or l’Église de France vient de faire un pas en la matière en publiant un nouveau document qui leur est entièrement consacré. Rédigé par Claire Lesegretain, une journaliste catholique qui a développé une expertise sur cette question au cours des 20 dernières années, il pourrait paver la voie à un changement de mentalité ecclésiale.

«Les célibataire sont de plus en plus nombreux, ils ne sont pratiquement jamais évoqués dans l’Église, on les oublie complètement», confie Claire Lesegretain, grand reporter au service religion du journal La Croix.

Depuis la parution de son livre Être ou ne pas être célibataire en 1998, elle donne des sessions où les questions relatives au célibat dans l’Église catholique sont abordées de front. «C’est l’angle mort de l’Église. C’est là, bien présent, mais personne n’en parle, on ne les voit pas», explique-t-elle lors d’une entrevue dans le cadre d’une récente tournée de conférences et sessions au Québec et en Ontario.

Au fil des années, elle estime avoir rencontré pas moins de 2000 célibataires laïcs qui cherchent un sens à leur célibat et une place dans l’Église.

«Pendant des siècles, il y a eu une exagération sur les consacrés. Dans l’après-guerre, on a mis l’accent pastoral sur la famille, le couple, la spiritualité conjugale. Mais du coup on a complètement oublié qu’il y a des gens qui ne sont ni mariés ni religieux, qui sont pourtant pleinement chrétiens, vivent pleinement leur foi et qui ont besoin aussi d’avoir des lieux de partage, de reconnaissance, de gratitude», poursuit-elle.

«C’est l’angle mort de l’Église. C’est là, bien présent, mais personne n’en parle, on ne les voit pas.»

Son intérêt pour cet enjeu lui vient de son expérience personnelle, puisqu’elle a elle-même été aux prises avec les questions de foi posées par son propre célibat dans les années 90. Comme elle ne trouvait pas de livre sur le sujet, elle en a écrit un, sans se douter de l’impact qu’elle aurait.

«Je ne voyais pas le sens du célibat comme chrétienne. Qu’est-ce que le Seigneur attend de moi ?» se demandait-elle alors. Elle sentait une pression sociale face à son célibat, mais aussi une pression personnelle. Pour plusieurs célibataires, ces questions et pressions se transposent en souffrance.

«Il y a la question de la fécondité: à qui je sers, à qui suis-je utile? Comme chrétien, on a été élevé dans l’idée de se donner, d’aimer sa vie. Or à qui je donne ma vie?» évoque-t-elle.

«Il y a aussi la souffrance sociale, qui est plus facile à gérer. Si l’autre porte un regard négatif sur moi, c’est son problème, pas le mien. En tant que célibataire, on entend des trucs pas sympas. On sent un opprobre, un mépris. J’ai entendu plein de fois des cas de célibataires qui se retrouvent à la table des enfants lors des fêtes familiales: c’est l’humiliation. Ce sont les personnes restantes, qui ne comptent pas.»

«En plus de ça, on finit souvent par culpabiliser. On se dit que c’est de notre faute, on se sent en échec. Je ne suis pas assez ceci ou cela. On pense toujours que c’est de notre faute. Et le discours extérieur renforce ça: tu es trop difficile, trop exigeante, tu mets la barre trop haut, tu as des critères trop sélectifs...»

Selon elle, chaque célibataire doit être lucide et regarder son histoire de vie et comprendre s’il une partie de lui est blessée. Il faut parfois faire un travail d’ouverture ou de confiance sur soi. «Il faut être en vérité par rapport à ça.»

En matière de rapport à l’Église, elle aborde la question du célibat à travers l’angle de la vocation. Car, insiste-t-elle, le célibat n’est pas une «sous-vocation».

«Cette vocation n’est pas liée à l’état de vie. Cet état est un moyen pour vivre cette vocation.»

«Depuis des siècles on a un discours où on dit en gros qu’il y a deux vocations: la majorité appelée au mariage, et une minorité appelée à la vie sacerdotale ou religieuse. Quand on est ni dans un état de vie ni dans l’autre, on se dit qu’on n’a pas de vocation. Et ça c’est terrible,  complètement faux et extrêmement dévalorisant. Dès qu’on est baptisé, on a une vocation», rappelle-t-elle. «Cette vocation n’est pas liée à l’état de vie. Cet état est un moyen pour vivre cette vocation. Très souvent, on a laissé penser que l’état de vie est un but à atteindre et que quand on est marié ou ordonné, on a trouvé. Or ce n’est pas ça.»

Elle estime que l’Église doit rejeter la tentation plus ou moins consciente de répartir les baptisés en «classes», où certains états de vie seraient plus nobles que d’autres, puisque c’est «contraire à Vatican II et à la vie de l’Esprit».

Il est plutôt temps, croit-elle, que l’Église se mette en mode solution. Déjà, il y a aujourd’hui davantage de sessions et de pèlerinages consacrés aux célibataires. Mais il reste beaucoup de chemin à parcourir.

«À une époque où les vocations presbytérales ou à la vie religieuse sont en chute, des célibataires laïcs ça peut être une chance pour l’Église», croit Claire Lesegretain. À condition que l’on sache faire face aux questions fondamentales du rapport à Dieu posées par cet état de vie.

«C’est une question délicate, parce qu’on en veut à Dieu. Suis-je oublié de Dieu? On a de la colère envers Dieu et quelque fois on n’ose pas la dire parce qu’on se dit qu’il nous aime et que ça doit être bien ce qu'on vis... Donc on est pris dans un paradoxe. Comment je me laisse regarder par Dieu dans mon état de vie? Est-ce que j’accepte d’être regardé tel que je suis, dans cette pauvreté-là? Parce que le célibat est une fragilité, une pauvreté: ce n’est pas marqué sur votre front, mais presque. On sait bien qu’on n’a pas de partenaire. On apparait dans notre vulnérabilité aux yeux de tous. Mais dès lors qu’on se reconnait pauvre, il y a quelque chose qui est donné. Le Seigneur le dit dans l’Évangile: bienheureux les pauvres de cœur, ils sont comblés par Dieu dès à présent. Comme il n’a pas cette aide assortie, comme c’est promis dans la Genèse, alors il a le Seigneur qui devient son aide, son partenaire. Spirituellement, il peut y avoir quelque chose de très fort. Ça ne se met pas en place tout de suite; ça peut se construire au fil des années. Quelque chose se comble: je me sens aimé du Seigneur, et je peux aimer à travers lui.»

Selon elle, Marie-Madeleine, qui vient verser un parfum sur les pieds de Jésus, peut même devenir un personnage inspirant pour les célibataires.

«La personne célibataire qui souffre de ne pouvoir aimer, son parfum le plus précieux, c’est son cœur et cette capacité d’aimer. Plutôt que de se morfondre dans la tristesse, ce que propose le Seigneur c’est de venir déposer cette capacité d’aimer sur son corps, dans l’intimité de la relation avec le Christ», dit-elle. «Être célibataire, c’est disposer d’un parfum très pur, très coûteux, qui a beaucoup de valeur. Et l’Église a besoin de ce parfum, de ce trésor.»

***
«Célibat, célibataires: Quelles perspectives en Église ? » - Document épiscopat
Claire Lesegretain
Conférence des évêques de France (n° 8 /2017).

 

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