Moratoire contre des partenaires de Développement et Paix

Des Philippins fustigent l'opacité du processus d'enquête

Une rue de Tacloban, aux Philippines. Des dirigeants bien en vue de l'Église des Philippines ainsi que d’organismes dénoncent le moratoire imposé par l'organisme canadien Développement et Paix à au moins quatre associations de ce pays, accusées «de violer l'enseignement social de l'Église».
Une rue de Tacloban, aux Philippines. Des dirigeants bien en vue de l'Église des Philippines ainsi que d’organismes dénoncent le moratoire imposé par l'organisme canadien Développement et Paix à au moins quatre associations de ce pays, accusées «de violer l'enseignement social de l'Église».   (CNS/Tyler Orsburn)
François Gloutnay | Journaliste
Journaliste
2019-04-08 12:00 || Canada Canada

Dans une longue lettre remise au président de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC), des dirigeants bien en vue de l'Église catholique des Philippines ainsi que d’organismes influents de la société civile dénoncent le moratoire qu'a imposé l'organisme catholique canadien Développement et Paix à au moins quatre associations de ce pays, accusées «de violer l'enseignement social de l'Église».

Les signataires de la lettre - rédigée en anglais - déplorent aussi que le personnel de la CECC - appelé un «comité ad hoc opaque» - ait mené une enquête, entourée du plus grand secret, sur les partenaires de Développement et Paix aux Philippines, sans que ces derniers ne puissent jamais répliquer aux reproches qui leur sont faits.

Les quatre partenaires des Philippines qui subissent maintenant le moratoire décrété par Développement et Paix n'ont même jamais été informés des raisons pour lesquelles on a cessé de les financer «en raison d'un accord de confidentialité entre Développement et Paix et la Conférence des évêques catholiques du Canada», regrettent amèrement les onze signataires de cette lettre de sept pages.

Les groupes philippins visés n'ont de plus «aucun moyen de connaître les accusations retenues contre eux», indiquent les signataires, outrés de constater que «la véracité des accusations est déterminée par un comité ad hoc opaque dont nous n’avons été informés que récemment».

Cette enquête est «profondément injuste», estiment-ils. Elle est aussi «incompatible avec les principes et les pratiques de partenariat auxquels Développement et Paix dit fièrement adhérer».

«Danger extrême»

Le moratoire temporaire décrété par Développement et Paix contre quatre partenaires des Philippines affecte déjà des initiatives «de consolidation de la paix, de réforme agraire, de logement urbain et de développement communautaire» dans ce pays.

«Qu'un comité distant et anonyme, sans aucune connaissance de notre situation, de notre quotidien ou des défis qui nous attendent» porte de tels «jugements sommaires» sur les projets auxquels les partenaires travaillent les place dans un état de «danger extrême» dans une époque où «l'autoritarisme grandit».

La lettre, datée du mercredi 3 avril 2019, a été acheminée par courriel à Mgr Lionel Gendron, le président de la Conférence des évêques catholiques du Canada, ainsi qu'à Évelyne Beaudoin, la présidente du conseil national de Développement et Paix.

Tous les membres du conseil national de Développement et Paix l'ont également reçue, ainsi que tous les évêques canadiens.

Elle devançait de quelques jours le dimanche 7 avril, date à laquelle les paroisses du Canada faisaient activement la promotion de la campagne de collecte Campagne de partage. Dans la documentation distribuée dans les paroisses canadiennes à cette occasion, le moratoire n'était mentionné nulle part.

Signataires influents

Parmi les signataires de la missive, on trouve le nom de deux religieux très influents aux Philippines. Il s'agit du père Edwin Gariguez, secrétaire général du Secrétariat national pour l'action sociale (NASSA)/Caritas Philippines, et du rédemptoriste Leo Armada, président du conseil d'administration de Francesco Inc., un consortium qui a inauguré récemment le 'Village du pape François', une agglomération où vivent dorénavant 1300 survivants du meurtrier typhon Haiyan qui a frappé les Philippines en novembre 2013.

Le Secrétariat national pour l'action sociale (NASSA)/Caritas Philippines est une agence de la Conférence des évêques catholiques des Philippines, spécialisée dans les questions sociales. L'organisme est très proche du cardinal Luis Antonio Tagle, archevêque de Manille, un des cardinaux les plus influents de l'Église catholique et actuel président de la puissante Caritas Internationalis.

Dimanche matin, Présence a demandé au président de la CECC, Mgr Lionel Gendron, et au directeur général de Développement et Paix, Serge Langlois, de commenter le contenu de cette lettre. Cette demande a aussi été transmise au service des communications des deux institutions. Développement et Paix a répondu peu avant midi lundi, indiquant simplement ne vouloir émettre aucun commentaire tant que le processus de révision des partenaires ne serait pas complété. Aucune date butoir n'a encore été avancée en ce qui a trait à ce processus.

Une impasse persistante

Rappelons que l'an dernier, des informations parcellaires au sujet des partenaires de Développement et Paix avaient incité des évêques canadiens à retenir les dons amassés lors de la campagne Carême de partage. Ce n'est que lorsque l'organisme s'est engagé à ne pas envoyer cet argent aux 52 partenaires visés par les allégations de la conférence épiscopale canadienne qu'il a pu récupérer ces fonds. Développement et Paix avait pourtant rejeté la grande majorité de ces allégation, les jugeant infondées.

Il y a quelques jours, l'organisme a discrètement annoncé que le moratoire serait maintenu pour les fonds amassés lors de la campagne 2019 de Carême de partage.

Le mois dernier, ce sont les jésuites du Canada qui faisaient part de leur agacement devant la décision de Développement et Paix de suspendre son financement pour deux organismes soutenus par les jésuites au Honduras. En janvier, une vingtaine de communautés religieuses canadiennes avaient déjà signalé leur stupéfaction devant une impasse qui pénalise des démunis à travers le monde.

Philippe Vaillancourt a contribué à ce reportage

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