Mgr Luigi Bonazzi, nouveau nonce en Albanie

Le nonce refuse de commenter le rapport Capriolo

Nommé en Albanie le jeudi 10 décembre 2020, le nonce apostolique Luigi Bonazzi fait partie des hauts responsables nommés dans le rapport Capriolo sur les défaillances de l'Église de Montréal entourant son prêtre Brian Boucher.
Nommé en Albanie le jeudi 10 décembre 2020, le nonce apostolique Luigi Bonazzi fait partie des hauts responsables nommés dans le rapport Capriolo sur les défaillances de l'Église de Montréal entourant son prêtre Brian Boucher.   (Archives Présence/P. Vaillancourt)
François Gloutnay | Journaliste
Journaliste
2020-12-14 18:44 || Vatican Vatican

C’est le 2 septembre 2020 que la juge à la retraite Pepita G. Capriolo a remis un imposant rapport sur les différents manquements, silences et pertes de documents compromettants commis ou perpétrés par prêtres et par des évêques – dont le nonce apostolique au Canada Luigi Bonazzi – dans l’affaire de ce prêtre montréalais, l’abbé Brian Boucher, récemment condamné à huit années de prison pour abus sexuels puis laïcisé au terme d’un procès canonique.

La veille de la publication de la note du Vatican du 10 décembre 2020 annonçant sa «nouvelle mission», Mgr Bonazzi, via un membre du secrétariat de la nonciature, a refusé de répondre aux questions de Présence au sujet du rapport Capriolo, les renvoyant vers l'archevêque de Montréal, Christian Lépine. C’est la «procédure» que les journalistes doivent respecter, a-t-on expliqué. Les questions, que le nonce a bien reçues et lues, doivent d’abord être transmises «à votre évêque», a répété trois fois la nonciature.

Du côté de l’archevêché de Montréal, on a également refusé de commenter le départ du nonce apostolique. «Les nonces apostoliques sont les ambassadeurs du Saint-Siège. C’est le Saint-Siège qui prend les décisions à leur sujet», a expliqué le 14 décembre le service des communications de l'archidiocèse de Montréal. «Mgr Lépine n’est pas en mesure d’émettre de commentaire relativement à ce processus décisionnel.»

Bref, tant la nonciature que l'archevêché refuse d'indiquer s'il faut voir un lien entre le rapport Capriolo et le départ du nonce.

De compétence romaine

Le mercredi 25 novembre 2020, lorsque le rapport qu’a rédigé la juge à la retraite Pepita G. Capriolo sur l’affaire Boucher a été rendu public, Mgr Lépine a bien indiqué l’avoir remis à la Congrégation pour la doctrine de la foi et à la Congrégation pour les évêques afin que ces deux instances évaluent quelles sanctions canoniques recevront les prêtres ou les évêques qui ont caché des documents ou des informations tout au long de cette affaire.

«Au moment où l'on se parle, je me suis assuré qu'aucune des personnes sérieusement présentes dans ce dossier ne soient en poste. Certains sont décédés, d'autres sont à la retraite», avait alors indiqué Mgr Lépine.

Seuls les prêtres aujourd'hui sous la juridiction de l’archevêque de Montréal étaient évidemment concernés par cette dernière déclaration. Les évêques d’autres diocèses ou encore les représentants du Vatican qui sont intervenus dans cette affaire qui a duré plus de 20 ans sont plutôt sous la responsabilité des congrégations romaines.

Est-il plausible que le départ du Canada de Mgr Bonazzi, nonce durant sept années, soit lié au rapport Capriolo? Tout dépend du moment où les dirigeants du Vatican ont pris connaissance des faits et des gestes qui sont reprochés au diplomate dans le rapport Capriolo. Et à la condition que les responsables des congrégations romaines jugent que les erreurs ou les fautes commise méritent des sanctions.

Trois heures après que le Vatican ait annoncé sa nouvelle affectation diplomatique, le nonce apostolique a de nouveau refusé de commenter son départ et d’indiquer quelles sont les raisons de sa nomination en Albanie. Le jeudi 10 décembre, en après-midi, une note de la nonciature est parvenue au journaliste par courriel, en réponse à sa nouvelle demande d’entrevue. «Le nonce apostolique vous remercie pour votre intérêt et il vous souhaite bon succès dans votre profession, mais il n’est pas en condition – dans ces jours chargés d’autres activités pour lui – de répondre à votre demande.»

Le lundi 14 novembre, l'archidiocèse de Montréal a réitéré sa déclaration précédente lorsqu’on lui a demandé s’il croyait que le départ du nonce apostolique était lié à la publication du rapport Capriolo. «Le rapport a été communiqué à la Congrégation pour la doctrine de la foi et à la Congrégation pour les évêques à l’automne, afin que ces instances du Vatican évaluent les suites à donner relativement aux clercs hors de la juridiction de l’archevêché de Montréal.»

Le représentant du pape dans quelque pays que ce soit n'est jamais sous la juridiction d'un évêque local. Il relève de la Secrétairerie d'État, le plus important dicastère romain, responsable du gouvernement universel de l'Église catholique et des relations entre le Saint-Siège et les différents pays du monde. Il jouit généralement d'une immunité déplomatique.

L'archidiocèse a aussi refusé d’indiquer à quelle date précise le rapport a été remis aux deux congrégations romaines. Est-ce dès le 2 septembre 2020, jour où la juge Capriolo a remis la version anglaise de son rapport, ou plus tard? «Nous avons envoyé le rapport au Vatican pendant l’automne» a répondu le service des communications de l’archidiocèse.

Le 21 septembre 2020 – le premier jour de l’automne –, Mgr Bonazzi a annoncé à tous les évêques du Canada que le Saint-Père l’avait invité à occuper un nouveau poste. C’est l’archevêque d’Ottawa-Cornwall, Mgr Terrence Prendergast, qui a discrètement dévoilé cette nouvelle, sur Twitter, durant l’assemblée plénière de la Conférence des évêques catholiques du Canada à laquelle les médias n'étaient pas conviés. «Vous allez nous manquer», a gazouillé Mgr Prendergast, qui a aussi indiqué que le lieu de la nouvelle assignation du diplomate n’avait pas été révélé. Un seul évêque canadien a «aimé» le tweet bilingue de l’archevêque d’Ottawa-Cornwall.

Le 10 décembre, la Conférence des évêques catholiques du Canada a confirmé la «fin de la mission au Canada» de Mgr Luigi Bonazzi dans un bref communiqué, sans émettre quelque commentaire que ce soit sur son mandat au Canada.

L'identité du successeur de Mgr Bonazzi au Canada n'a pas encore été annoncée. Il n'est pas rare que plusieurs mois s'écoulent avant la nomination d'un nouveau nonce dans un pays.

Les documents remis au nonce

Le nom de Mgr Luigi Bonazzi, nonce apostolique au Canada depuis 2013, est mentionné à quelques reprises dans le rapport rédigé par la juge Pepita G. Capriolo. Elle démontre qu'il aurait omis de remettre à ses supérieurs des documents importants de l’affaire Boucher.

On explique, à la page 160 du rapport, que le 7 mai 2016, un rapport d’enquête préliminaire sur l’abbé Brian Boucher, rédigé par l’évêque auxiliaire Thomas Dowd, est confié au nonce apostolique au Canada, «le représentant diplomatique du Vatican», pour qu’il soit transmis à la Congrégation pour la doctrine de la foi.

Le même jour, note la juge, Mgr Dowd remet aussi au nonce des documents qui démontrent que «Mgr [Anthony] Mancini avait reçu de nombreuses plaintes ainsi que des indications d'abus sexuels potentiels alors qu'il était encore à Montréal et qu'il n’y avait pas donné suite». Mgr Mancini a été évêque auxiliaire à Montréal avant d’être nommé archevêque de Halifax (aujourd'hui Halifax-Yarmouth). Sa démission, en raison de son âge, a été acceptée le 27 novembre 2020, deux jours après la publication officielle du rapport Capriolo.

Le 15 juin 2016, lors d'une réception donnée à l'occasion de l'ordination épiscopale de Mgr Alain Faubert, nouvel évêque auxiliaire à Montréal, Mgr Mancini, est vu discutant avec le nonce apostolique. «I could see them speaking very seriously», déclare Mgr Dowd. Trois mois plus tard, l'archevêque confie à Mgr Dowd que ce soir-là, il avait offert sa démission. Mais le nonce lui a conseillé de ne pas agir de manière précipitée («had counselled him not to do anything hasty»).

En juin 2018, Mgr Thomas Dowd rencontre à Rome le cardinal québécois Marc Ouellet, l'influent préfet de la Congrégation pour les évêques, et découvre «que le nonce avait omis de l’alerter du traitement fait par Mgr Mancini du dossier Boucher» et qu’il ne lui avait pas transmis le rapport d’enquête qu'il avait rédigé deux ans plus tôt.

«En novembre 2018, Mgr Dowd était de retour à Rome et, une fois de plus, a rencontré le cardinal Ouellet. Il a tenté de lui laisser les documents qu’il avait précédemment montrés au nonce et à l’archevêque Mancini en 2016», raconte la juge Capriolo. Sans succès, comprend-on.

Le cardinal lui a plutôt demandé «de le faire formellement via la nonciature apostolique». Mgr Dowd «n’a pas donné suite» à cette demande, note la juge. Puisque «le nonce n’avait pas transmis les informations données en 2016, pourquoi le ferait-il maintenant?», s’est alors demandé l’évêque auxiliaire, nommé évêque de Sault-Sainte-Marie le 22 octobre 2020.

En janvier 2020, la juge Capriolo a elle aussi rencontré le cardinal Marc Ouellet. Elle lui a demandé de commenter le fait que Mgr Luigi Bonazzi ait omis de lui transmettre des documents importants.

Elle a retranscrit, à la page 166 de son rapport, la réponse, mot pour mot, du cardinal Ouellet: «Alors le nonce, il faut que le nonce, au fond, aussi, ben porte… disons essaye d’évaluer les choses un peu. Alors est-ce qu’il… mais est-ce retient des informations qui devraient m’être transmises? Ça, c’est une autre question. Et ça, je serais malheureux si c’était le cas.»

Le cardinal Ouellet indique aussi à la juge Capriolo qu’un nonce, bien que le représentant du pape dans un pays, n'a aucune autorité sur les évêques.

«Le nonce a un rôle de médiation, euh, d’information, mais il n’a pas d’autorité sur les évêques, à moins de recevoir un mandat de la part du pape, et à travers moi, normalement, ou à travers le secrétaire d’État, que sais-je.»

Dans son rapport, la juge Capriolo indique qu'elle a demandé au cardinal Marc Ouellet s'il souhaitait «que je lui envoie toutes nouvelles informations que je pourrais découvrir au cours de mon enquête».

Le cardinal «a dit oui, via l'archevêque Lépine», écrit-elle, sans préciser quelles «découvertes» elle aurait acheminées au préfet de la Congrégation pour les évêques avant la publication de son rapport final. Mais cette note laisse entendre que le Vatican a reçu, bien avant l'automne 2020, des éléments troublants de l'enquête menée par la juge Capriolo.

Mentionnons enfin que la juge retraitée a interviewé une soixantaine d'évêques, de prêtres, de laïcs, de victimes et d'experts lors de son enquête. Le nom du nonce apostolique au Canada, Mgr Luigi Bonazzi, n'apparaît pas dans la longue liste des personnes interrogées.

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