"/>

Les évêques catholique et anglican de Québec ont vécu sous le même toit pendant un an

Monseigneur coloc

L'évêque anglican de Québec, Bruce Myers (gauche) et l'archevêque catholique de Québec, le cardinal Gérald Lacroix.
L'évêque anglican de Québec, Bruce Myers (gauche) et l'archevêque catholique de Québec, le cardinal Gérald Lacroix.   (Présence/Philippe Vaillancourt)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2018-03-26 20:12 || Québec Québec

«Vrai ?!» Sourire en coin, le cardinal Gérald Lacroix évoque la réaction des gens lorsqu’ils apprenaient que l’évêque anglican de Québec vivait chez lui, à l’archevêché.

«Et comment ça se passe?», lui demandait-on souvent. «Bien, sais-tu, répondait-il avec une pointe d’humour, il mange des céréales comme nous autres. Il prie le Bon Dieu comme nous autres.»

Pendant un peu plus d’un an, de mai 2016 à juillet 2017, Mgr Bruce Myers, évêque anglican de Québec, a habité avec l’archevêque catholique. L’évêché anglican, situé quelques rues plus loin dans le Vieux-Québec, était occupé par Mgr Dennis Drainville, l’évêque sortant. C’est lui qui a demandé à son ami le cardinal Lacroix s’il pouvait héberger son successeur, Mgr Myers, chez lui.

«Certainement, pourquoi pas?»

►REPORTAGE D'ABORD PUBLIÉ DANS LE NUMÉRO DE MARS 2018 DE LA REVUE NOTRE-DAME DU CAP◄

C’est ainsi que les deux évêques de Québec sont devenus colocs. Et qu’ils ont à leur tour repris la longue tradition de bonne entente entre les Églises catholique et anglicane dans la Vieille Capitale.

«J’ai été reçu comme un confrère en totalité», confie Mgr Myers. «J’ai partagé des moments de prière, les repas quotidiens, la vie sociale. Je me suis senti complètement intégré dans la vie de cette résidence.»

«Il était un des nôtres, un de notre famille, renchérit le cardinal Lacroix. Ici, c’est une communauté. On vit en famille avec tout ce que cela suppose. Certains sont plus jeunes, d’autres plus âgés, certains de passage», explique-t-il au sujet de sa résidence. «C’est une famille. Et Mgr Bruce, on l’a accueilli comme un frère.»

Dans les locaux de l’archevêché, la complicité entre les deux hommes saute aux yeux. Une connivence qu’ils attribuent en grande partie au fait d’avoir eu l’occasion de prier ensemble si souvent, notamment lors des laudes et des messes. Mgr Myers, cependant, se gardait de recevoir la communion, respectant ainsi «l’enseignement et la tradition» de l’Église catholique.

«J’ai reçu l’eucharistie spirituellement avec mes confrères, dit-il. Pour moi, c’était parmi les moments les plus importants de chaque journée. D’être présent, même si je n’étais pas capable de recevoir le Saint Sacrement avec mes confrères. Ça m’a donné chaque jour un petit élan en direction de la réconciliation, plus d’énergie vers le jour où nous pourrons nous rassembler à la même table du Seigneur et partager le même sacrement. C’est une manifestation de la communion réelle, mais imparfaite, entre nos deux Églises. Être présent, pour moi, c’est un témoignage vers la communion et l’unité visible», explique-t-il.

«C’était souffrant pour lui, mais pour nous aussi», convient le cardinal.

Pour lui, le fait qu’il puisse participer aux célébrations mais ne pas recevoir la communion montre «qu’il y a encore du chemin à faire» vers l’unité. «Et ça c’est important que ce soit visible aussi. On voulait être vrais. Et c’est bon que ce soit souffrant. Parce qu’on veut pas que ça reste comme ça. On veut en arriver à une pleine unité. Et comment ça va se faire? Il y a des pas, on prie, on travaille», assure l’archevêque catholique.

Les deux hommes étaient souvent vus ensemble à l’archevêché, mais aussi lors des célébrations aux cathédrales Notre-Dame et Holy Trinity. En 2016, les anglicans ont d’ailleurs inauguré une cathèdre spécialement réservée à l’archevêque catholique de Québec dans le chœur de la cathédrale.

Lors de l’intronisation du ministère épiscopal de Bruce Myers en avril 2017, le cardinal Lacroix prenait place sur sa cathèdre. Très souvent, l’évêque auxiliaire Marc Pelchat est invité à s’asseoir parmi les autres évêques anglicans présents dans le chœur. L’inverse est vrai aussi chez les catholiques, alors que Mgr Myers est fréquemment invité à prendre part à des célébrations importantes en siégeant dans le chœur, que ce soit à la cathédrale Notre-Dame ou ailleurs. Il était ainsi présent dans le chœur de la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré pour l’ordination épiscopale des évêques auxiliaires Marc Pelchat et Louis Corriveau en décembre 2016, par exemple.

«Il ne s’agit pas de juste prier en se regardant de loin! On partage la prière. Il y a de bonnes chances, si on se rapproche du Seigneur ensemble, qu’il y a des pas qui vont se faire», croit le cardinal. Il confie d’ailleurs en avoir parlé ouvertement avec le pape. «Il est heureux de ça», indique-t-il.

Mgr Myers écarte alors les rabats de son veston afin de bien montrer la croix pectorale qu’il porte autour du cou.

«Les signes, les gestes, le symboles sont très importants. Aujourd’hui, je porte la croix pectorale donnée par Mgr Lacroix et les deux évêques auxiliaires de Québec. C’est un cadeau d’intronisation qu’ils m’ont trouvé à Rome. Elle a été bénie par le Saint-Père », dit-il en la prenant entre ses mains. «Même s’il n’y a pas encore une pleine reconnaissance officielle de nos ministères respectifs, c’est un signe tangible que nous sommes confrères dans le ministère épiscopal au Québec dans notre contexte actuel.»

Les deux évêques ont partagé des repas et des moments de prière, mais aussi leur expertise. À cet égard, le cardinal Lacroix est particulièrement élogieux avec Mgr Myers. Lui qui a vécu des expériences missionnaires en Colombie affirme qu’il a beaucoup appris sur la mission au contact de Bruce Myers.

«Mgr Myers est un missionnaire. Il a un esprit et un zèle missionnaires très édifiants. Il a un très grand diocèse qui va des Cantons-de-l’Est jusqu’aux Îles-de-la-Madeleine!» Il s’arrête un instant, se tourne vers l’évêque anglican et lui dit tout bas: «En passant, la dernière fois t’es pas revenu avec du homard… », lui lance-t-il à la blague. «Il se donne à ce peuple-là qui lui est confié, poursuit-il. Ça nous édifie tous! C’est un homme de relations. C’est encourageant, ça fait du bien de voir ça.»

«Comme nouvel évêque, j’ai appris beaucoup de choses pendant mon année ici», enchaîne Mgr Myers, qui se réjouit d’avoir pu côtoyer plusieurs évêques à l’archevêché, dont les évêques auxiliaires Marc Pelchat et Louis Corriveau, mais aussi Gaétan Proulx, avant sa nomination comme ordinaire de Gaspé.

«Ce sont de bons modèles épiscopaux. Chaque jour nous parlions de choses qui se passent dans nos diocèses: les défis pastoraux, les fabriques, les défis financiers. Et le plus important: comment on peut être témoins de l’Évangile et de la lumière du Christ au Québec, à Québec, dans notre contexte actuel du XXIe siècle. Parce que c’est le même contexte qu’on vit ensemble», dit-il.

Il soutient avoir bénéficié grandement de la réflexion déjà bien entamée au sein du catholicisme québécois sur les défis du christianisme dans le monde actuel. «J’ai beaucoup profité de l’exemple et des essais de l’Église catholique à Québec. J’ai appris beaucoup de choses, j’ai reçu une grande formation épiscopale chez mes voisins.»

En matière d’œcuménisme, Gérald Lacroix et Bruce Myers se disent convaincus que l’unité ne viendra pas d’un décret, mais d’abord d’une expérience partagée entre les personnes, bien qu’ils reconnaissent l’importance des dialogues et des échanges œcuméniques entre catholiques et anglicans. Avant son ordination, Bruce Myers a d’ailleurs travaillé sur ce dossier au niveau national pour l’Église anglicane du Canada.

«C’est important au plan théologique, pastoral, historique, convient le cardinal Lacroix. Mais on n’attend pas ça, on ne peut pas! Les gens ont besoin d’un témoignage d’unité et de partage missionnaire dès aujourd’hui!»

«J’ai toujours eu l’impression dans mon cœur que ce n’était pas juste moi qui était logé ici à l’archevêché et qui était en communion avec vous autres», rebondit Mgr Myers en se tournant vers le cardinal. «J’ai porté tout le diocèse anglican de Québec avec moi. Alors c’était une relation interpersonnelle, mais ecclésiale en même temps.» Il observe une différence d’attitude chez les fidèles anglicans depuis l’inauguration de la cathèdre de l’archevêque à Holy Trinity. «On vous voit dans la cathédrale presque aussi souvent que moi. Je vois la façon dont les gens vous accueillent: comme un voisin, comme un ami. Et c’est exactement ce que vous êtes chez nous.»

Selon l’évêque anglican de Québec, ses confrères et consœurs au Canada et ailleurs dans le monde sont parfois jaloux de cette relation. Bien humblement, il espère que cette expérience pourra servir de témoignage pour leurs Églises.

Depuis quelques mois, Mgr Myers s’est installé à l’évêché anglican, à quelques minutes de marche seulement de son ami le cardinal. Il partage cette résidence avec un prêtre anglican, qui y vit avec son épouse et ses deux enfants.

Un soir, Gérald Lacroix marchait dans le Vieux-Québec avec des confrères. Il a réalisé qu’il n’avait pas encore rendu visite à Mgr Myers chez lui. Il alla donc cogner à la porte. C’est la jeune famille qui l’accueillit. Tout le monde parlait quand le cardinal fit mine de prendre l’évêque anglican par le bras pour lui dire, taquin: «il est temps que tu reviennes à la maison maintenant».

 

du même auteur

Soeur Cécile Dionne, supérieure générale des ursulines de l'Union canadienne, soeur Pauline Duchesne, présidente du Conseil de gestion, et soeur Céline Bergeron, supérieure d’une communauté locale à l’intérieur du monastère des ursulines dans le Vieux-Québec.
2018-09-19 16:32 || Québec Québec

Ursulines : vieillir, partir, sourire

Le 9e Festival de la Bible se tient les 14 et 15 septembre 2018 à Québec.
2018-09-14 12:16 || Québec Québec

Bible et vivre-ensemble: «On ne cherche pas les réponses, on cherche l’inspiration»

Mgr Marc Pelchat, évêque auxiliaire à Québec, présidait la messe anniversaire du 9 septembre. À droite, le cofondateur de la Fraternité Saint-Alphonse, le père André Morency.
2018-09-10 17:09 || Québec Québec

La Fraternité Saint-Alphonse fête ses 25 ans

articles récents

Mgr Pierre Murray (3e sur la photo), secrétaire général de l'AECQ, auprès de ses adjoints  Norman Lévesque, Chantal Jodoin et Germain Tremblay.
2018-09-17 20:13 || Québec Québec

Évêques du Québec: les défis de la nouvelle équipe du secrétariat général

Des évêques assistant à l'assemblée plénière de la Conférence des évêques catholiques du Canada en septembre 2016.
2018-09-13 14:07 || Canada Canada

Médias: la conférence épiscopale resserre son contrôle

Le pape François lors de l'audience général du 12 septembre 2018, au Vatican.
2018-09-12 14:55 || Vatican Vatican

Abus sexuels: le pape convoque les présidents des conférences épiscopales