Entrevue avec Mgr Paul Lortie

Religion dans la sphère publique: l'État peut faire mieux

L'évêque de Mont-Laurier, Mgr Paul Lortie, président de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec.
L'évêque de Mont-Laurier, Mgr Paul Lortie, président de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec.   (Présence/François Gloutnay)
François Gloutnay | Journaliste
Journaliste
2017-02-06 16:51 || Québec Québec

Le président de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec (AECQ), Mgr Paul Lortie, ne croit pas qu'il faille exclure les religions de la sphère publique.

«La religion se vit, s'exprime et se manifeste tant en public qu'en privé», a dit l'évêque de Mont-Laurier lorsqu'il a témoigné devant les députés chargés d’étudier les différents articles du Projet de loi 62 sur la neutralité religieuse de l’État québécois.

Il a répété cette conviction lorsque, lors d'une rencontre tenue dans un restaurant de Mont-Laurier, il a évoqué trois dossiers qui ont retenu son attention ces derniers mois.

Projet de loi 62

Mgr Lortie continue de croire que le projet de Loi favorisant le respect de la neutralité religieuse de l'État, que le gouvernement libéral de Philippe Couillard entend faire adopter en 2017, devrait être modifié.

Le président de l’AECQ déplore «que la notion de neutralité religieuse de l’État ne soit pas définie» dans ce texte législatif. Il propose notamment de s’inspirer de la Déclaration universelle des droits de l’homme pour garantir le droit d’exprimer une religion aussi bien en public qu’en privé.

Cet ajout viendrait affirmer, hors de tout doute, que «l'État n'est ni pour, ni contre les religions. C’est son devoir de protéger les droits les plus fondamentaux». En ne le faisant pas, «l'État ne se rapproche-t-il pas d'une sorte d'athéisme officiel», demande l’évêque?

Sur la question du pluralisme religieux de la société québécoise, le projet de loi 62 fait référence à des éléments emblématiques ou toponymiques. «C'est très réducteur, à notre avis. On doit enrichir cette notion du pluralisme religieux», estime le président de l’AECQ.

«On traite la question du pluralisme, comme si c'était un phénomène passé et non pas actuel», déplore l’évêque qui dit que plusieurs députés «ont été étonnés d'apprendre que la messe, à Montréal, était célébrée dans quelque quarante langues différentes».

Il a invité les députés à ne pas «voir les réfugiés comme une menace à notre harmonie». Pour lui, l’accueil des gens d’autres pays est un enrichissement. «Ces personnes appartiennent à notre condition humaine.»

Concernant la prestation de services à visage découvert, un élément important du projet de loi sur la neutralité religieuse de l’État québécois, Mgr Lortie estime que c’est correct lorsqu’il s’agit de questions de sécurité, comme le passage aux frontières, par exemple.

Amoris laetitia

Le second sujet discuté avec le président de l'Assemblée des évêques catholique du Québec est le contenu d'Amoris laetitia, l'exhortation sur la famille publiée par le pape François en avril 2016.

Le chapitre 8, celui qui s’intéresse à la participation à l’eucharistie des «divorcés engagés dans une nouvelle union», ne fait pas l’unanimité. Quatre cardinaux ont rendu public au mois de novembre le contenu d’une lettre qu’ils ont remise au pape, lettre dans laquelle ils émettent des doutes sur l’orthodoxie de l’approche de François.

Mgr Lortie n’est guère impressionné par cette sortie publique.

«Il faut mettre les éléments en perspective. Ils sont quatre et il y a quelque 120 cardinaux. Cela ne fait pas une grosse moyenne», lance-t-il.

Il explique qu’Amoris laetitia reflète bien l’enseignement de l’Église. «Le mariage demeure indissoluble, le pape l’a réaffirmé» dans son exhortation. «Mais dans le cas de décisions névralgiques ou délicates, chaque cas doit être évalué séparément puisqu’on ne connaît pas le cheminement d'une personne ou d'un couple», explique-t-il.

L’évêque de Mont-Laurier est d’accord avec la formule que propose le pape François dans son exhortation, soit discerner, accompagner les couples et les intégrer dans l’Église, et non pas les exclure.

Pour Mgr Lortie, ce débat s’inscrivait dans l’Année de la miséricorde, qu’il a vue comme une occasion pour l’Église de cheminer avec les personnes, sur leurs routes pas toujours en ligne droite. Il rappelle aussi que les premiers disciples n’ont pas toujours agi selon les enseignements de Jésus. «Le premier pape, c'est Pierre. Et il l’a renié trois fois. La pierre d'assise de l'Église, ce sont les douze apôtres. Ils l'ont tous abandonné. Je suis appelé à des changements, même quand je me crois parfait.»

Revenant sur la lettre des quatre cardinaux, le président de l’AECQ estime que «l'Église, c'est comme une famille». Si dans un couple, «il y a un différend, il est bon que les membres se parlent. Ils n'ont pas à rendre publique leur querelle».

Si le conflit persiste, les cardinaux auraient dû en parler aux autres cardinaux, ajoute-t-il. «Moi, je vais tout faire pour que les choses évoluent, mais je vais le dire à qui de droit. Je ne prendrai pas la voie publique puisque cette division fait davantage de tort.»

«Mais je suis conscient que les journalistes aiment bien ces situations», lance-t-il, amusé.

Aide à mourir

S’il y a un sujet qui n’amuse par le président de l’AECQ, c’est celui de l’aide médicale à mourir, qu’il appelle l’euthanasie.

«L'euthanasie n'est pas un soin médical. On ne peut pas être d'accord avec cette orientation», répète-t-il. Il sait bien qu’une majorité des députés de l’Assemblée nationale et de la Chambre des communes ont voté, en 2015 et en 2016, majoritairement en faveur de lois autorisant l’aide médicale à mourir.

Le débat sur l’aide médicale à mourir continue de «diviser profondément les familles», a-t-il pu constater après avoir organisé des rencontres publiques dans le diocèse de Mont-Laurier.

«Des gens bien portants m’ont confié qu’ils subissaient des pressions de la part de leurs enfants pour qu'ils demandent l'aide à mourir» s’ils devaient terminer leurs jours à l’hôpital.

«La mort ne nous appartient pas», ajoute l’évêque de Mont-Laurier. «La vie doit être protégée, surtout quand elle est vulnérable. Ce n'est certainement pas le message qu'on envoie avec l'aide médicale à mourir.»

Durant automne, des évêques de l’Ouest canadien ont déclaré qu’une personne qui aurait recours à l'aide médicale à mourir pourrait bien ne pas avoir droit à des funérailles à l'église. Leurs directives ont forcé les évêques des autres provinces à prendre position sur cette question.

Dans ce dossier délicat, Mgr Lortie reprend les mots utilisés par le pape François à propos de l’accès à l’eucharistie pour les divorcés remariés. «L’Église veut accompagner, discerner et intégrer», dit-il.

«Chaque situation est unique. Ce sera toujours du cas par cas», ajoute-t-il. «Des gens qui ont opté pour l’aide médicale à mourir peuvent avoir leurs funérailles à l’église», dit-il.

Lors de rencontres publiques, on lui a demandé s’il accepterait toutefois qu’un prêtre soit présent lorsqu’un patient reçoit l’injection qui entraîne sa mort.

«Je dois respecter la liberté de conscience des gens, celle du patient, et aussi celle du prêtre qui, selon sa conscience, peut refuser».

«Mais si vous le demandez à moi, ce sera non, parce que c'est contraire à mes convictions», dit Mgr Paul Lortie.

 

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