Entrevue avec la modératrice de l'Église Unie du Canada

Un vent d'ouest nommé Jordan Cantwell

  • Jordan Cantwell a été élue modératrice de la plus grande Église protestante au Canada le 13 août 2015.
  • Photo prise lors du 10e anniversaire de mariage de Laura Fouhse (gauche) et Jordan Cantwell (droite) en 2014.
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2015-10-08 18:55 || Canada Canada

Elle est jeune, lesbienne, et aborde de front les enjeux les plus délicats de son Église. Élue modératrice de l’Église Unie du Canada il y a un peu plus d’un mois, la pasteure Jordan Cantwell de Saskatoon souffle un vent d'ouest porteur d'un message clair: cessez de vous soucier de la diminution des effectifs et cherchez plutôt l’Esprit.

C’est en partie grâce à ce message qu’elle a pu se démarquer lors de l’élection du modérateur qui avait lieu dans le cadre du 42e Conseil général de l’Église Unie du Canada. L’événement – qui ne survient qu’une fois tous les trois ans – avait lieu à Corner Brook, à Terre-Neuve, à la mi-août.

«J’étais sous le choc», confie la quarantenaire au sujet de son élection par les 356 délégués nationaux. Selon elle, toutes les personnes mises en nomination pour le poste apportaient une richesse à l’Église. Pour sa part, elle espérait offrir «un sens de plénitude, de lumière» à son Église.

Dans la déclaration pré-électorale obligatoire pour les personnes mises en candidature, elle indiquait que l’Église ne doit pas exister pour elle-même mais pour sa mission. Elle accordait une attention soutenue aux marginaux et négligés de la société.

Faire croître l’Église Unie?

Jordan Cantwell se retrouve ainsi à la tête de la plus grande Église protestante au Canada. Fondée en 1925, l’institution compte aujourd’hui 3000 communautés de foi à travers le pays. Cependant, ses membres ne cessent de diminuer, une tendance lourde observée depuis plusieurs années.

«Devant cette diminution, il peut y avoir du désespoir, de la lourdeur. Mais ce n’est pas là-dessus que nous voulons mettre l’accent», explique la pasteure à Présence. Selon elle, l’Église doit plutôt se demander où sont «l’esprit» et «la vie».

«Nous avons un Évangile de vie, d’espoir, et c’est ce que nous pouvons apporter au monde: prenons l’Évangile et allons-y!», lance-t-elle.

Interrogée sur sa capacité à renverser la vapeur et à faire croître son Église, la modératrice s’arrête un instant. Après un long silence, elle poursuit lentement, soupesant chacun de ses mots.

«En tant que gens de foi, nous sommes appelés à être fidèles. Nous ne sommes pas appelés à croître en nombre ou à construire des Églises. Ces aspects peuvent être des conséquences [d’une vie de foi]. Mais si nous suivons véritablement l’Esprit, Dieu travaille en nous pour faire arriver ce qui doit arriver. Parfois, il y aura de la croissance. Parfois, nous serons moins nombreux, mais profondément engagés et en mesure d’avoir un impact sur le monde qui nous entoure», répond-elle.

La pasteure ordonnée en 2010 rappelle que, dans la Bible, Jésus était tantôt suivi de foules immenses, tantôt presque seul.

«Il ne semblait pas se préoccuper de ça, poursuit-elle. Il se préoccupait de l’engagement des gens envers les valeurs du Royaume de Dieu. Or, si nous sommes profondément engagés envers le Royaume de Dieu, les gens verront qu’il y a là quelque chose qui change les vies.»

Puis, reprenant son aplomb initial, elle revient à la question: «Les gens qui veulent quelque chose différent de la culture ambiante seront attirés par ce qui se passe. Donc oui, je pense absolument que l’Église peut croître, pas en raison du nombre de ses membres, mais parce que nous nous concentrons sur un engagement de foi».

Christianisme et homosexualité

Comme son prédécesseur, Jordan Cantwell est homosexuelle. L’élection du pasteur Gary Paterson en 2012 avait un caractère historique: c’était la première fois que l’Église Unie élisait à sa tête une personnes ouvertement homosexuelle. Cet été, la pasteure Cantwell est devenue la première lesbienne à occuper ce poste dans l’histoire de l’Église.

Son épouse, Laura Fouhse, est diacre et exerce son ministère diaconal au sein de l’Église Unie McClure, à Saskatoon. Leur fille, Hope, aura bientôt 18 ans.

« C’est la fille de ma partenaire: elle avait trois ans lorsque nous nous sommes rencontrées. Elle n’a aucun souvenir de moi comme ne faisant pas partie de sa vie. Laura et moi nous sommes mariées quand elle avait 6 ou 7 ans», explique Jordan Cantwell.

Pour elle, son orientation sexuelle n’a pas du tout été un facteur au moment de l’élection. Mais elle est bien consciente dans le christianisme, le sujet reste délicat, notamment pour les relations œcuméniques.

«Au Canada, c’est remarquable de voir que toutes les dénominations en parlent. Il y a 20 ans, la discussion n’était même pas possible», note-t-elle.

Les deux autres grandes Églises chrétiennes canadiennes – l’Église catholique et l’Église anglicane – s’inscrivent dans une réalité internationale différente de la réalité essentiellement nationale de l’Église Unie.

«Le contexte social au Canada a permis à notre Église de bouger rapidement et différemment sur cette question. Nous avons eu la liberté de le faire plus vite. Je crois que c’est un cadeau aux autres Églises qui dit: ‘oui, c’est possible’», croit-elle.

«Il y aura toujours une diversité de vues, d’interprétations bibliques et théologiques sur la question de l’homosexualité. C’est sans doute une bonne chose. Mais ce qui est encourageant, c’est que la discussion ait lieu», se réjouit la modératrice, qui a elle-même une expérience de dialogue œcuménique locale à Saskatoon.

Soutenir les marginaux

À la fin de la décennie 2000, l’Église Unie promettait plus d’argent pour soutenir les ministères francophones au Canada. L’intention n’a pas changé, mais le Conseil général d’août dernier a donné son aval à des coupures drastiques de 11 millions$ dans les budgets nationaux, une diminution de plus de 30% par rapport au budget actuel. Mais Jordan Cantwell assure que quoi qu’il advienne, les minorités – y compris les francophones – et les marginaux ne seront pas les premiers à écoper.

«Nous devons désormais faire plus avec moins à travers toute l’Église. Je constate une tendance dans les institutions: on coupe dans les marges. Mais j’ai espoir que notre écoute de l’Esprit nous donnera le courage d’agir différemment. Quand nous nous sentirons coincés et que nous devrons couper, ces endroits marginaux resteront prioritaires», promet la modératrice.

À ses yeux, accorder la priorité aux marginaux est «central» à la foi chrétienne.

«Jésus était avec les marginaux, et c’est là qu’il nous appelle. C’est un risque énorme de vouloir être ‘bonne nouvelle’ pour ceux qui n’ont pas de bonne nouvelle dans leur monde. Mais les marginaux et les groupes isolés doivent être notre première priorité dans l’Église. Cela ne génère pas d’argent, mais ça génère beaucoup d’espoir», insiste-t-elle.

Parmi ces marges, elle identifie entre autres les peuples des Premières Nations, les enjeux environnementaux et la minorité francophone.

Le modérateur Gary Paterson avait d’ailleurs fait un séjour d’immersion en français à Québec pendant son mandat. Jordan Cantwell compte vivre une expérience similaire. Elle confie vouloir être en mesure d’accorder des entrevues en français et de prêcher en français avant la fin de son mandat, en 2018. «C’est un engagement personnel!»

 

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