La pasteure Jordan Cantwell à Québec

Une première entrevue en français pour un modérateur de l’Église Unie

La pasteure Jordan Cantwell.
La pasteure Jordan Cantwell.   (Présence/Philippe Vaillancourt)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2016-03-16 10:56 || Canada Canada

Peu après son élection comme modératrice de la plus grande Église protestante au Canada en août dernier, la pasteure Jordan Cantwell avait promis d’améliorer son français afin de mieux communiquer avec les francophones au sein d’une Église qui, bien qu’officiellement bilingue, demeure majoritairement anglophone. Non seulement a-t-elle tenu sa promesse, mais elle a pu accorder à Présence une entrevue en français, une première historique pour un modérateur de l’Église Unie du Canada.

***

À Québec, Jordan Cantwell fait le point sur la situation des protestants francophones de la Vieille Capitale. Depuis quelques jours déjà, elle est plongée dans une découverte culturelle et linguistique de la ville, de son histoire et de ses habitants. Après des journées de francisation intense, elle trouve un peu de répit dans sa famille d’accueil le soir en dévorant quelques Tintin. «C’est bon, parce que je peux comprendre 80%», dit-elle en riant.

En ce mercredi soir, malgré la fatigue, elle insiste pour faire l’entrevue en français.

S'imprégner de la dynamique québécoise

Elle est déjà venue à Québec avec son épouse et leur fille à l’été 2014. Mais cette fois, le tourisme fait place au contact pastoral avec la paroisse francophone Saint-Pierre qui se rassemble au temple Chalmers-Wesley, dans le Vieux-Québec. Elle se dit «frappée» par les tensions qui existent entre certains membres des paroisses anglophone et francophone qui partagent ce même lieu de culte.

«Ça ne va pas ici! Ça me frappe comme étant étrange. Mais comme nous avons appris l’histoire des paroisses et aussi de Québec, je comprends plus pourquoi cette réalité existe», explique-t-elle. «Au Québec, l’identité protestante est entremêlée avec l’identité anglophone. Et pour les francophones, c’est [l’identité] catholique. Mais si vous êtes francophone et protestant, vous êtes dans un espace liminal.»

Elle souhaite qu’une ville comme Québec puisse être le théâtre de relations harmonieuses entre les deux communautés de l’Église Unie.

«C’est triste pour moi, parce que nous sommes des ambassadeurs de Jésus-Christ. Et il dit qu’il est dans le monde pour faire la réconciliation. Alors, notre vie, comme chrétien, est de faire des réconciliations. Mais dans notre vie, dans l’Église, nous avons quelques divisions que nous n’avons pas résolues. En ce moment, ça perdure…», reconnaît-elle.

Des soucis nationaux

Selon elle, de la même manière que des efforts considérables ont été faits au sein de l’Église depuis plusieurs années pour améliorer les relations avec les peuples des Premières Nations, il est possible d’améliorer les relations entre anglophones et francophones. La pasteure Cantwell précise qu’il s’agit toutefois d’une situation dont une grande partie de l’Église n’a pas conscience, à commencer par les fidèles de sa ville – Saskatoon – qui ne côtoient pour ainsi dire jamais de francophones.

Par ailleurs, elle est bien consciente que les difficultés financières de l’Église nationale amènent d’autres soucis aux fidèles à travers le Canada.

«Il n’y a pas de jeunes dans l’Église! Il n’y a pas d’argent dans l’Église!», lance-t-elle, parodiant d’une voix grave les prophètes de malheur.

«Alors le problème pour l’Église francophone est au bas [de la liste] pour l’Église. Mais je pense que c’est un problème auquel nous devons accorder de l’attention. Parce que c’est un problème à la base de quelques autres problèmes et questions dans notre pays, dit-elle. L’Église a une responsabilité ou un rôle pour faire la réconciliation entre les personnes. C’est notre appel: être des gens de réconciliation. Il y a une grande division dans notre pays. Et cette division est évidente dans notre Église. Et on doit faire quelque chose.»

Attention aux marges

Au cours des derniers mois, elle a publiquement évoqué à quelques reprises la nécessité de s’intéresser à tous ceux qui sont dans «les marges», qui sont souvent les premiers à écoper lorsque des coupures budgétaires doivent être faites. À ses yeux, les protestants francophones sont dans ces marges, et l’Église ne peut les abandonner, même si elle doit procéder à des coupures de plusieurs millions de dollars au cours des prochaines années.

«Je pense que quand on a un sens de pénurie, on ne voit pas l’abondance de Dieu. Mais si nous voyons l’abondance de Dieu et que nous agissons en fonction, on découvre qu’il y a assez pour faire ce qui doit être fait. Je crois ça.»

Oser repenser la communauté

La modératrice est convaincue que même si la question financière reste un grand défi à relever pour la paroisse Saint-Pierre, celle-ci peut compter sur sa force de caractère pour s’en sortir, quitte à trouver d’autres manières de poursuivre sa mission.

«Il faut voir que Dieu est à l’œuvre ici et se demander comment faire les choses différemment pour s’assurer que nous avons les ressources pour soutenir cela. Mais nous devons avoir un grand changement de cœur et d’esprit parce que cela nécessite de repenser et de laisser aller des choses que nous croyons essentielles mais qui ne le sont pas et qui sont probablement notre mort! Plusieurs de nos bâtiments sont bien utilisés et sont un cadeau pour nous, et plusieurs sont notre mort. Et ils annihileront les communautés qui les habitent. Mais cette ressource peut être libérée et transformée en mission», croit-elle.

«Il y a tellement de choses que nous avons que nous ne voyons pas, parce que nous nous concentrons sur ce que nous n’avons pas. Alors nous devons utiliser ce qui est devant nous: l’énergie des gens, la passion, la communauté, les voisins, nous ne l’utilisons pas car nous ne le voyons pas, parce que nous sommes obnubilés par le budget qui montre du rouge», poursuit la modératrice.

«C’est juste difficile de dire aux gens de mettre de côté le budget et de vraiment voir ce qui est ici. C’est ce que Jésus disait constamment: vous regardez mais ne voyez pas. Et la dernière semaine de sa vie, les gens disaient: tu es le messie ! Et il disait: oui, mais non! Vous dites les bonnes choses mais faites les mauvaises choses. Vous voyez que je suis le messie mais ne voyez pas ce qu’est le messie.»

Comme modératrice, c’est un message qu’elle veut lancer à l’ensemble des communautés qu'elle visite à travers le Canada: vous êtes assis sur un gigantesque capital, c’est à vous de le libérer.

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