Baptême

Une transgenre peut-elle devenir marraine? La question guette l’Église du Québec

Il semble pratiquement impossible pour une personne transgenre de devenir parrain ou marraine. Cependant, la discussion n'est pas pour autant terminée.
Il semble pratiquement impossible pour une personne transgenre de devenir parrain ou marraine. Cependant, la discussion n'est pas pour autant terminée.   (Pixabay/keskieve)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2017-10-03 20:40 || Québec Québec

Andréa a la foi. Mais elle était bien embêtée lorsque son amie l’a approchée pour être la marraine de son bébé âgé de quelques mois. «Bien sûr», voulait-elle répondre. Mais les choses ne sont pas aussi simples dans son cas. Car Andréa n’est officiellement une femme que depuis l’an dernier.

Andréa, qui préfère taire son nom de famille par respect pour la vie privée de son amie et de l’enfant, a longtemps été mal dans sa peau. Née garçon, la dame de la région de Québec a vécu un long processus de changement avant de se trouver.

«Mon histoire est particulière par rapport aux autres. J’avais un handicap physique, c’est peut-être pour ça que je me trouvais différente. J’ai grandi avec ça», dit-elle. Anxiété, crises de panique et colère occupaient une grande place dans sa vie. «Je n’ai jamais été un homme. Et si j’avais continué avec mon identité ancienne….» Elle s’arrête. Elle préfère parler de qui elle est vraiment.

[LIRE AUSSI: Transgenre et catéchumène?]

Elle a commencé sa transition en 2013, avant de faire son coming out en 2014.

«J’ai fait une évaluation psychologique pour avoir le droit de prendre des hormones. On a vu que je n’avais pas une maladie mentale, mais que mon cerveau et mon corps ne vont pas ensemble. J’ai donc débuté un traitement hormonal en 2015 et ça m’a aidée. En décembre 2015, j’ai fait ma demande de changement de sexe à l’état civil. Elle a été acceptée en avril 2016», précise-t-elle.

Parallèlement, elle s’est toujours considérée comme croyante. Tous ses sacrements de l’initiation chrétienne ont été faits lorsqu’elle était plus jeune et elle participait occasionnellement à des activités pastorales. Son premier emploi d’été fut à l’oratoire Notre-Dame-du-Mont-Saint-Joseph, en Gaspésie.

«Beaucoup de transgenres rejettent la foi. Il y a une entente non-écrite entre l’Église et les transgenres pour s’exclure mutuellement. L’Église nous regarde de haut et les trans disent ‘on va aller se faire regarder ailleurs’ ! Mais je ne peux pas faire ça. Pour être la vraie moi, je ne peux pas me promener avec un bras en moins, le bras étant la foi», dit-elle.

Mais face à la demande de son amie, elle était prise au dépourvue: l’Église lui permettra-t-elle d’être marraine ?

De nouvelles questions posées à l'Église

Cette question jadis théorique frappe de plus en plus à la porte de l’Église. Surtout depuis qu’un cas a retenu l’attention en Espagne il y a deux ans. Pris de court par la demande d’un jeune transgenre de 21 ans et par la controverse publique entourant cette affaire, Mgr Rafael Zornoza Boy, évêque du diocèse de Cádiz et Ceuta, a sollicité l’avis de la Congrégation pour la doctrine de la foi. La réponse était sans équivoque: «impossible».

Pour la congrégation, adopter un «comportement» transgenre dénote «publiquement» une «attitude opposée à l'exigence morale de résoudre son problème d'identité sexuelle selon la vérité de son sexe». Elle jugeait donc que l’un des critères pour être parrain ou marraine – c’est-à-dire avoir une vie conforme à la foi catholique – n’est pas rencontré. On précisait alors qu’il ne s’agit pas d’une «discrimination» mais bien de la «reconnaissance objective de l'absence des conditions nécessaires» pour être parrain ou marraine.

Au Canada, face à l’évolution des mœurs sexuelles dans la société, l’Église se prépare à faire face à de telles demandes.

«Si on regarde comment la société civile évolue, ça pourrait venir plus souvent», estime Chantal Labrèche, professeure adjointe à la Faculté de droit canonique de l’Université Saint-Paul et spécialiste du droit canonique. Pour l’instant, elle note que la plupart des cas qui aboutissent dans les chancelleries diocésaines concernent surtout les cas de futurs parrains ou marraine qui n’ont pas fait leur confirmation.

Elle précise que même si Andréa est légalement reconnue comme une femme, la loi ne pourrait pas contraindre l’Église à accepter sa demande pour cause de discrimination.

«Ce n’est pas un droit d’être parrain ou marraine. L’Église ne pourrait pas être poursuivie au niveau civil pour un tel refus», explique-t-elle.

Dans le cas d’Andréa, les sacrements de l’initiation – baptême, confirmation, première communion – ont tous été faits. Mais même si elle se faisait discrète sur son changement de genre, elle ne pourrait pas aller signer sur la ligne «parrain»: elle se mettrait en situation de parjure par rapport à l’état civil, où elle n’a plus le droit de s’identifier comme un homme. Ce serait de toute manière «loin de l’esprit du droit canonique» qu’une paroisse propose un tel procédé pour trancher la question, précise la professeure Labrèche.

Des critères à respecter

De son côté, l’abbé Francesco Giordano, vice-chancelier pour le diocèse de Montréal, croit que les critères pour devenir parrain ou marraine sont assez bien définis dans l’Église.

«Dans ce cas particulier, on peut facilement passer à travers la checklist: être baptisé, avoir vécu les sacrements d’initiation et avoir 16 ans. Mais avec le dernier item sur la liste, on peut s’enfarger: est-ce qu’elle vit sa foi de façon conforme à l’Église?», dit-il.

«Ce n’est pas un jugement sur son caractère ou sa moralité, mais la personne témoigne-t-elle de la foi dans sa vie? Et la foi est assez définie. On a le credo, des enseignements qui touchent la vie morale, les disciplines. Alors, il y a des critères plus spécifiques à considérer», explique l’expert en droit canonique.

«Pour une personne transgenre, cela pose problème car il y a une incohérence entre la biologie et l’identification de soi-même. Une personne qui est témoin de sa foi, ce n’est pas juste subjectif: ‘je me sens comme’», poursuit-il.

«Cela dit, si un transgenre est capable de vivre sa foi et continue malgré tout à assumer son identité sexuelle biologique, elle peut répondre aux critères pour devenir parrain ou marraine. On reconnait que des personnes portent des souffrances, vivent des situations difficiles», assure le vice-chancelier.

Dans sa pratique de canoniste, l’abbé Giordano n’a pas encore eu de dossier concret à gérer sur cette question. Il affirme faire confiance aux paroisses pour que les critères de l’Église soient bien respectés.

«Ça va nous être demandé. Qu’est-ce qu’on fait à ce moment-là?»

À la paroisse Saint-Pierre-Apôtre, dans le village gai de Montréal, l’agent de pastorale Yves Côté a accompagné l’hiver dernier une personne transgenre qui avait été approchée pour être parrain. Le baptême, qui devait se dérouler à Brossard, n’a finalement jamais eu lieu et la question est restée en suspens.

«Je crois que la question va émerger davantage au cours des prochaines années», dit M. Côté. «Il faut se préparer. J’en parlais récemment à mon curé. Ça va nous être demandé. Qu’est-ce qu’on fait à ce moment-là?»

À ses yeux, l’Église devrait pouvoir tenir compte du changement de sexe lorsqu’elle est accompagnée d’une démarche auprès du gouvernement. «Par contre, je sais que l’Église est très…» Il s’arrête et prend quelques instants pour bien choisir ses mots. «C’est un gros bateau difficile de faire tourner de bord», ajoute celui qui côtoie la communauté LGBTQ dans son travail pastoral.

Dialogue souhaité

Andréa reste déçue de la position de l’Église sur cet enjeu, mais elle croit que la question mérite d’être scrutée attentivement. «Je trouve ça correct que l’Église ne tourne pas sur un 10 cennes. Les lois humaines, on peut les changer n’importe quand. Mais au niveau de l’Église, c’est une bonne idée de prendre le temps de réfléchir.»

En attendant, elle continue d’explorer sa foi et met cette question au cœur de ses prières.

«Je prie. Mes prières sont très personnalisées. Je demande à Dieu d’être aiguillée. Quels arguments je peux leur amener pour leur dire que je ne suis pas une abomination?», demande-t-elle.

Elle invite l’Église à lui poser des questions pour voir si elle vit effectivement selon la foi catholique. «Je vais répondre, et on verra si je suis une bonne personne. Mais parce que je suis transgenre, il n’y a pas de discussion possible», regrette-t-elle. «Mon identité de genre, c’est ce qui existe au fond de moi. Je ne peux pas arriver à faire abstention de moi-même», dit-elle en réponse à la proposition d’endurer son sexe biologique.

«Certaines personnes s’éloignent de la religion? Oui. Mais parfois, c’est la religion qui les fait fuir.»

L’abbé Giordano assure qu’il sera du devoir des chancelleries qui auront à recevoir ces demandes de faire preuve de sensibilité et de compréhension.

«Ce que je dis aux personnes transgenres, c’est: ‘viens nous en parler’. Si vous avez des questions, on sera contents d’y répondre. Ce n’est pas facile, c’est une nouveauté. Mais la réponse de l’Église est assez claire dans le cas des parrains et marraines: il faut être prêt à assumer une vie catholique. Et ce qui constitue la vie catholique est bien établi.»

 

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