L'échec du mouvement écologiste

Écolos chrétiens partagés sur les propos de David Suzuki

  (CNS photo/Narendra Shrestha, EPA)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2016-04-01 10:21 || Canada Canada

«L’avenir de la planète passe par une catastrophe», selon le spécialiste de l’environnement, l’abbé André Beauchamp. «Je suis rempli d’espérance face à l’avenir», affirme de son côté Norman Lévesque, responsable du Réseau des Églises vertes. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les écologistes catholiques ne s’entendent pas sur l’impact de leurs luttes contre la détérioration rapide de l’environnement.

Le 24 mars, le célèbre écologiste canadien David Suzuki confiait à un quotidien montréalais que le mouvement écologiste a échoué. Il estimait que le mouvement n'est pas parvenu à changer la perception des gens face à l'environnement.

Appelé à commenter ces propos, l’abbé André Beauchamp, qui a été président du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) de 1983 à 1987, a dit partager en partie les propos défaitistes de David Suzuki. «Est-ce la faute des mouvements écologistes? Je ne suis pas prêt à leur jeter la pierre. Ils font ce qu’ils peuvent. Cependant, la société s’est développée sans prendre conscience des enjeux écologiques.»

Selon l’abbé Beauchamp, «la responsabilité de cette situation incombe à une aristocratie intellectuelle qui a pris possession de notre société et qui a imposé ses choix qui sont nocifs à long terme. Je n’accuserai pas le milieu écologiste de s’être trompé. C’est plutôt la société qui a évolué dans le mauvais sens.»

L’abbé Beauchamp constate que la population n’a pas changé son rapport à la consommation. «L’appétit de consommation n’a pas diminué. Malgré le fait que le niveau de sensibilisation aux problèmes écologiques a considérablement augmenté au cours des dernières années, surtout dans la jeune génération, la mentalité de la société n’a pas évolué.» Pour lui, il est clair que ce sont maintenant les économistes qui dictent les priorités aux gouvernements. «Ils ont pris possession de la société», affirme-t-il.

André Beauchamp critique aussi les gouvernements qui, depuis quelques années, ont décidé de reporter à plus tard des gestes cruciaux pour l’avenir de l’humanité. «Les dirigeants ont considérablement reculé. Pourtant, en 1992, lors du Sommet de Rio, un agenda avait été établi avec des cibles précises à atteindre. Tout cela a été complètement largué.»

Devant une telle situation, l’abbé Beauchamp ne croit pas que les politiciens et la population seront en mesure de surmonter les problèmes environnementaux par eux-mêmes. «On ne pourra pas y arriver sans une catastrophe! C’est très utopique de croire que les gens vont changer par leur seule volonté. Le changement va s’opérer lorsque le monde va basculer. Et le monde va basculer quand le monde des pauvres va se soulever. Mon optimisme passe par une catastrophe», lance-t-il.

Malgré cette intime conviction, André Beauchamp croit que nous avons le devoir de poursuivre la lutte. «Nous n’avons jamais eu le droit de démissionner!»

En effet, il conserve un certain optimiste. «Si je n’avais pas une forme d’espérance, ma réponse à la situation présente serait le suicide. Cependant, je ne suis pas suicidaire, car je considère que tout est encore possible. Nous devons toujours croire à la valeur de l’action que l’on pose, si minime soit-elle.»

Un langage adapté

Pour sa part, Norman Lévesque, responsable du mouvement œcuménique Église verte, ne partage pas les propos de David Suzuki, tout en disant comprendre sa lassitude. «Écoutez, j’ai 35 ans. Je suis plein d’optimisme face à l’avenir. Cependant, si j’avais, comme David Suzuki, commencé ma lutte environnementale dans les années 70, j’arriverais peut-être aux mêmes conclusions», nuance-t-il.

Norman Lévesque croit que la manière dont les écologistes s’adressent à la population est très importante. «David Suzuki est depuis très longtemps l’animateur de l’émission The Nature of Things. Il utilise un langage très scientifique. Il rejoint un public qui est très demandeur de ce langage et qui le comprend. Pour que le message passe auprès des économistes, des artistes, des croyants, il faut qu’il soit adapté à leur réalité. Les écologistes ne l’ont compris que très récemment.»

Le responsable du Réseau des Églises vertes, réseaux qui s’apprête à souligner son 10e anniversaire, dit que l’écologie n’est devenue une préoccupation populaire qu’à partir de 2006. «Cette année-là, les Canadiens et les Américains se sont intéressés à l’environnement. C’est devenu cool d’acheter des biens de consommation écologiques. De plus, des publicités ont fait leur apparition pour promouvoir la pensée écologique. Pourquoi? Parce qu’Al Gore a diffusé son documentaire Une vérité qui dérange. Tout d’un coup, on voyait un homme en cravate parler de la crise environnementale. D’un seul coup,  on venait de rejoindre plus de monde. Le message avait plus d’autorité. Pour une fois, ce n’étaient pas des marginaux qui parlaient d’écologie. C’était un ancien vice-président des États-Unis. La prise de position d’Al Gore a réveillé beaucoup de personnes.»

Particularité chrétienne

Cependant, Norman Lévesque croit que la position de David Suzuki s’explique également par une différence culturelle. «Les écologistes anglophones sont pragmatiques. Ils veulent voir des résultats. Ils aimeraient bien que la population les imite. Ils sont déçus, car ils constatent que ce n’est pas le cas.»

Cette attitude est différente de celle des écologistes chrétiens, croit-il. «Un écologiste chrétien va plutôt poser des gestes en faveur de l’écologie, car Dieu demande de le faire. Il se dit: "Je pose ces gestes, car je me sens appelé à prendre soin de la création. Peu importe si les autres autour de moi font de même ou pas, je suis appelé à réaliser cette mission. Je vais continuer à militer, car c’est la chose juste à faire." C’est ce qui explique que les discours négatifs et défaitistes ont moins d’emprise sur eux.»

Norman Lévesque souligne que cet optimisme n’empêche pas les écologistes chrétiens de percevoir les difficultés liées à la mission. «Que ce soit en rapport à la pollution, au péché ou encore aux inégalités, nous sommes très réalistes. Nous nous disons: "Oui, il y a du mal dans le monde. Oui, il y a des choses qui sont déséquilibrées. Cependant, ma mission est d’être le levain dans la pâte. Je suis le sel de la Terre. Je contribue à améliorer la situation."»

Mis à jour à 14 h 19 le 1er avril 2016.

 

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