Entrevue avec Mgr Noël Simard

«Ma peur, c’est que l’euthanasie ne devienne un devoir»

Mgr Noël Simard lors d'une célébration à Sainte-Anne-de-Beaupré le 8 décembre 2016.
Mgr Noël Simard lors d'une célébration à Sainte-Anne-de-Beaupré le 8 décembre 2016.   (Présence/Philippe Vaillancourt)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2017-01-26 14:54 || Québec Québec

«L’euthanasie est une fausse solution.» Bien que l’aide à mourir soit légale au Québec depuis un an, et au Canada depuis quelques mois, Mgr Noël Simard n’en démord pas. D’ailleurs, il n’aime pas le terme «aide à mourir». Il préfère simplement parler d’euthanasie.

Joint chez lui à Valleyfield, il en avait long à dire sur le bilan de cette première année d’application de la Loi concernant les soins de fin de vie au Québec.

Mgr Simard agit comme porte-parole des évêques québécois et canadiens en matière de questions morales touchant à la vie. Sur ce terrain souvent monopolisé par les débats sur l’avortement, il consacre pourtant l’essentiel de ses interventions aux enjeux de fin de vie.

Tant au Québec qu’au Canada, les appels épiscopaux n’ont pas influencé les législateurs au point de les dissuader de s’engager sur cette nouvelle voie. Malgré ses interventions répétées, il a assisté impuissant à ce changement de paradigme dans l’univers médical canadien.

«Cette ‘aide médicale à mourir’ vient menacer les fondements mêmes de notre société», déplore-t-il, faisant valoir qu’elle modifie à la fois l’interdiction de tuer et le rapport entre le personnel médical et les malades.

Une expérience personnelle

Depuis plusieurs années, l’évêque de Valleyfield fait partie des évêques francophones les plus volubiles dans ce dossier. Il n’hésite pas à employer des termes parfois durs. Mais le qualifier d’idéologue serait assurément réducteur. S’il est arrivé au Québec en 2012 où il était surtout connu pour son rôle de professeur d’éthique à l’Université Saint-Paul d’Ottawa, il avait déjà vécu une expérience déterminante qui allait le préparer à prendre l’enjeu des soins de fin de vie à bras-le-corps.

Dans les années 1990, alors jeune prêtre, il accompagnait des mourants atteints du sida à Sudbury, en Ontario. C’est fort de cette expérience qu’il a par la suite cofondé une maison de soins palliatifs. Lorsqu’il évoque ces années passées auprès des sidéens, douceur et pudeur se perçoivent dans sa voix.

«J’en ai vu mourir, du monde. Ces malades, on pense qu’ils veulent mourir. Mais ils veulent surtout être accompagnés, qu’on leur tienne la main», dit-il. Ils avaient, précise-t-il, trouvé un sens à leur souffrance, une forme de dignité.

«On limite trop souvent la dignité d’une personne à sa capacité d’interagir, de dialoguer, d’être consciente. Mais sa dignité n’est pas rattachée à une capacité: elle est inhérente au fait qu’elle est une personne. Cette dignité inhérente demeure», soutient-il.

«Attention à l’euthanasie sociale»

À ses yeux, le monde actuel accorde bien peu de place à la souffrance. «L’individu devient sa propre norme. On lui présente des valeurs de satisfaction de soi dans le plaisir. Ce n’est pas étonnant que la souffrance prenne le bord. Elle devient un obstacle à la jouissance et aux plaisirs de la vie. Dans une société qui prône l’hédonisme et l’épicurisme, ce n’est pas étonnant que la souffrance soit un non-sens qu’il faut éliminer. Quand je n’aurai plus de capacité de jouir, qu’on m’aide à lever les pieds.»

Parallèlement, il s’inquiète d’une société qui tend à accorder de la valeur aux individus en fonction de ce qu’ils produisent. « Quand on ne produit plus rien selon les visées de la société actuelle, nous devenons un poids », affirme l’évêque. «Voilà ce que dit notre société: tu vaux pour contribuer et produire. Dans ce contexte, le malade, l’handicapé et le faible sont menacés.»

Le porte-parole sourcille en prenant connaissance d’une étude publiée le 23 janvier par le Journal de l'Association médicale canadienne. Celle-ci indique que l’entrée en vigueur de l’aide à mourir au pays pourrait éventuellement permettre des économies de près de 139 millions $ par année au système de santé canadien. Des projections qui viennent confirmer ses craintes.

«Ma peur, c’est que l’euthanasie – qui est aujourd’hui présentée comme un droit – ne devienne un devoir. On va faire des pressions sur les gens pour qu’ils demandent l’euthanasie, parce qu’ils sont devenus comme un poids, une charge», croit-il. «Au-delà de l’euthanasie dite médicale, il faut porter attention à l’euthanasie sociale. Celle qui laisse de côté des gens et les abandonne, alors qu’on doit les accompagner et venir en aide aux plus vulnérables.»

L'Église canadienne confrontée à une nouvelle réalité

La dernière année a aussi montré une Église catholique canadienne en proie à des débats internes, alors que les réponses pastorales face aux gens ayant recours à l’aide à mourir se modulent différemment selon les régions.

D’un côté, les évêques d’Alberta et des Territoires-du-Nord-Ouest ont clairement indiqué qu’ils préféraient ne pas autoriser de rites funéraires ou de sacrements aux personnes se prévalant des nouvelles dispositions légales. Dans les provinces de l’Atlantique, les évêques laissent la porte ouverte et utilisent même l’expression «aide à mourir» - fait rare pour l’épiscopat – dans un document phare publié en novembre. Au Québec, l’Assemblée des évêques catholiques du Québec a plutôt opté pour un document d’accompagnement plus spirituel centré sur le Christ. Noël Simard affirme qu’il «s’attendait» à de telles divergences pastorales au Canada.

Selon lui, alors que les statistiques montrent que plus de gens que prévu ont eu recours à l’aide à mourir, l’Église doit surtout continuer de réfléchir à la manière «communiquer le message du Christ et l’enseignement de l’Église afin qu’il rejoigne les cœurs et apporte compassion, soulagement et guérison aux cœurs brisés».

Mgr Simard prononcera une conférence publique le mercredi 1er février 2017 à 19h30 à la salle Guy-Bélanger du Centre diocésain, 11, rue de l'Église à Salaberry-de-Valleyfield.

 

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