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Entrevue avec le théologien Michel Vandeleene

«Mets-toi à aimer les autres et tu vas trouver Dieu»

Le théologien belge Michel Vandeleene est un expert de la pensée de Chiara Lubich, une mystique italienne décédée en 2008.
Le théologien belge Michel Vandeleene est un expert de la pensée de Chiara Lubich, une mystique italienne décédée en 2008.   (Présence/Philippe Vaillancourt)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2018-06-15 11:44 || Monde Monde

Un idéal? Certes. Une utopie? Pourquoi pas, quand on a Dieu avec soi. Michel Vandeleene ne recule devant rien pour proposer au monde la révolution de l’amour réciproque mise en branle par Chiara Lubich, une mystique italienne décédée il y a dix ans et dont le mouvement qu’elle a fondé, les Focolari, continue de proposer une approche de la spiritualité chrétienne adaptée à notre époque. C'est cette même Chiara Lubich qui est honorée ce samedi 16 juin à Ottawa dans le cadre de la Semaine italienne parrainée par l'ambassade d'Italie au Canada.

Psychologue de formation, le Belge Michel Vandeleene est aujourd’hui l’un des plus grands experts de la pensée de Chiara Lubich, à qui il a consacré son doctorat en théologie. C’est lui qui a dirigé l’ouvrage Pensée et spiritualité (Nouvelle Cité, 2003), véritable anthologie des nombreux écrits et déclarations de la dame originaire de Trente. Le livre, traduit en neuf langues, est devenu une «carte de visite» pour quiconque se soucie de rendre concrète la spiritualité chrétienne dans le monde actuel en l’axant sur la communion et le vivre-ensemble.

[CE TEXTE A D'ABORD ÉTÉ PUBLIÉ DANS LES PAGES DE LA REVUE NOTRE-DAME DU CAP]

Car pour Michel Vandeleene, Lubich répond de manière tout à fait originale à un problème formulé clairement dès les lendemains du concile Vatican II par le futur cardinal allemand Walter Kasper.

«Le drame de l’Église après le concile tel que le décrit Kasper en 1969, explique le théologien belge, c’est d’avoir d’un côté des forces de dialogue et d’ouverture au monde qui risquent de perdre leur enracinement profond dans la foi chrétienne, et de l’autre des forces identitaires qui risquent de faire que l’Église ne rencontre plus le monde et se replie comme une troupe assiégée dans un donjon avec la peur. Il disait : ce qu’il manque, c’est un charisme qui fait de façon nouvelle l’unité entre l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Cela devrait faire naître une nouvelle forme de sainteté qui devrait nous permettre d’être dans le monde sans être du monde, donc de vivre ensemble, en Dieu, dans le monde.»

«Il y a un charisme qui met ensemble la grande ouverture au monde, dans le dialogue et la fermeté dans la foi. Une identité très forte et une très grande ouverture. C’est celui de Chiara Lubich», dit-il.

Michel Vandeleene fait ici référence à la spiritualité de communion vécue dès 1943 par Chiara Lubich et quelques compagnes. Ces tertiaires franciscaines, femmes et laïques, étaient alors bien peu considérées par l’Église pré-conciliaire. Pourtant, ce qu’elles vivaient allait devenir central pour l’Église dans le monde postmoderne. Pendant la guerre, ce groupe de jeunes filles a fait naître un mouvement de solidarité et d’amour réciproque dans une ville marquée par la peur et les bombardements. Au terme du conflit, ce mouvement s’est amplifié, élargi, et a eu un rayonnement international.

«Dans les années 50, elle a eu des difficultés avec l’Église «officielle». Des évêques et des cardinaux disaient: mais enfin, qu’est-ce que des prêtres ou des religieux peuvent recevoir de femmes laïques ? Déjà, qu’est-ce qu’on pourrait recevoir de laïcs. Mais en plus de femmes laïques!», lance Michel Vandeleene en rappelant les mentalités d’alors. «Donc ce mouvement n’entrait pas du tout dans les cadres de l’Église pré-conciliaire, voire dans les structures canoniques. On ne savait pas où le mettre. Mais c’était prophétique.»

En 1985, les évêques réunis pour le synode extraordinaire marquant le 20e anniversaire de Vatican II, ont affirmé que l’idée principale du concile était de considérer l’Église comme communion.

«Eh bien, Chiara Lubich en a eu l’intuition 20 ans plus tôt, en 1943. La spiritualité de communion répond à une attente de l’Église d’aujourd’hui», soutient Michel Vandeleene.

Unité et Jésus abandonné

Pour elle, précise-t-il, cette spiritualité s’enracine dans «les deux faces d’une même médaille»: l’unité et ce qu’elle appelait «Jésus abandonné».

«L’unité est un don de Dieu. Mais pour que ce don de Dieu puisse devenir réel, il faut que les personnes qui s’unissent au nom de Jésus le fassent dans le don de son amour, dans l’amour réciproque. L’amour réciproque, c’est le commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé. L’amour de Dieu et l’amour du prochain sont indissociables.»

Dans ce «comme je vous ai aimé», l’Italienne y lit «jusqu’à l’abandon du Père». Elle donne ainsi à repenser ce que la spiritualité traditionnelle appelle «la croix».

«Avant l’abandon du Père, Jésus est trahi par Judas, renié par Pierre, abandonné par les disciples. Il donne sa mère à Jean. Il donne le pardon aux disciples, aux bourreaux. Il est abandonné par son peuple. Il est crucifié hors de Jérusalem. Et au comble de ses souffrances, il y a ce cri mystérieux: mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?», rappelle M. Vandeleene.

«Dans la foi chrétienne, Jésus est quand même le Fils, le Verbe. L’homme-Jésus qui a révélé le Père, qui a fait les œuvres du Père, qui a donné les Paroles du Père, l’Évangile, la puissance et la sagesse de Dieu, et qui, à la fin de sa vie, se retrouve crucifié. Il est identifié au péché et il éprouve la séparation de Dieu: il n’appelle plus Dieu «papa (abba)», mais «mon Dieu». Il nous rejoint dans notre misère. Quelque part, c’est comme s’il fait l’expérience de l’athéisme, de l’abandon. C’est le comble des souffrances», poursuit-il. «Il fait siennes toutes les souffrances humaines et spirituelles de l’homme. Le Père permet que le Fils se sente séparé de lui pour qu’il soit vraiment comme nous et que nous sentions que Dieu est avec nous. Et le Père répond au Fils dans la Résurrection.»

«Si je m’abandonne au Père, si je crois à l’amour, il va me ressusciter. Et ça c’est l’expérience de Chiara. Elle a découvert en Jésus abandonné le trésor, la clé de l’unité avec Dieu et entre nous.»

Mais par-delà la théorie, Michel Vandeleene a lui-même été bouleversé par la découverte de cet amour réciproque. À l’âge de 17 ans, peu de temps après avoir découvert qu’il était croyant, il rencontre des jeunes façonnés par la spiritualité de Chiara Lubich.

«Je me suis dit: ce sont des jeunes qui vivent l’Évangile. Ils vont pouvoir m’aider à tirer les conséquences de la foi que j’ai reçue. J’étais devenu croyant. Mais qu’est-ce que je dois faire ? Ils m’ont appris qu’on ne peut pas aimer Dieu sans aimer son frère. Aimer Dieu, c’est mettre en pratique sa parole, observer ses commandements. Mets-toi à aimer les autres et tu vas trouver Dieu», dit-il.

Depuis ce jour, il se réveille en se demandant comment il pourra aimer au cours de la journée.

«Extérieurement, ma vie n’a pas changé. Mais intérieurement, tout est devenu une occasion d’aimer Dieu en aimant les autres. Je voyais qu’en le faisant, il y avait la joie. Je comprenais mieux l’Évangile. J’ai compris que je devais tout laisser pour suivre Jésus.»

Il s’est engagé comme Focolarino il y a 35 ans, c’est-à-dire comme laïc qui consacre sa vie au mouvement fondé par Lubich. Relativement peu connu au Québec, le mouvement est l’un des plus grands au sein de l’Église et compte des millions d’adhérents dans le monde. Il accorde une grande place aux dialogues œcuméniques et interreligieux et est derrière l’initiative dite «d’économie de communion», qui encourage des entreprises à partager une juste part de leurs profits. Fait exceptionnel dans le monde catholique, il demeure dirigé par une femme, Maria Voce.

Un saint pour notre monde

Dix ans après la mort de Lubich, le monde est toujours aux prises avec de graves défis. M. Vandeleene rappelle qu’elle estimait que Dieu avait toujours suscité des saints pour répondre aux défis de chaque époque: saint Benoît pour la stabilité de l’Europe, saint François devant les somptuosités ecclésiales, saint Dominique contre les hérésies, etc.

«Alors elle disait: il faudrait un saint qui soit à la mesure des besoins de notre époque. En fait, à travers les saints, c’est toujours Jésus qui répondait aux besoins de l’époque. Le saint dont le monde a besoin aujourd’hui, c’est le Saint. C’est-à-dire le Ressuscité. Le Ressuscité, le Vivant, au milieu d’un peuple. Mais comment est-ce que je peux le percevoir?», continue-t-il.

«Saint Jean dit: si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour est accompli en nous. On a souvent vécu chacun pour Dieu, les uns à côté des autres, une spiritualité un peu individualiste. Moi et Dieu. Par contre, si on se met vraiment dans l’amour réciproque, si on se réunit vraiment au nom de Jésus, si on veut vraiment faire place à Dieu ensemble pour qu’Il puisse régner au milieu de nous, alors là, ça change tout!»

Mais croit-il aussi que Chiara Lubich, déjà vénérable et dont le procès de béatification suit son cours, puisse un jour devenir elle aussi une «sainte pour notre époque»?

«Oui. Même si elle avait dit: si l’Église me fait sainte seule, ce serait l’échec de mon idéal. Je veux être sainte avec les autres. On doit être saints ensemble.»

 

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