Décryptage

Enjeux éthiques autour des vaccins contre la COVID-19

Une volontaire reçoit le vaccin chinois en développement, Sinovac, à l'hôpital Sao Lucas de Porto Alegre le 8 août 2020.
Une volontaire reçoit le vaccin chinois en développement, Sinovac, à l'hôpital Sao Lucas de Porto Alegre le 8 août 2020.   (CNS photo/Diego Vara, Reuters)
Miriane Demers-Lemay | Journaliste
Journaliste
2020-11-17 18:03 || Monde Monde

Les récentes annonces de l’efficacité de vaccins développés par les pharmaceutiques américaines Pfizer et Moderna ont relancé les espoirs de trouver une porte de sortie à une pandémie qui a déjà plus d'un million de morts dans le monde. Argent, santé, équité: la course au vaccin entraîne toutefois son lot d’enjeux éthiques. Décryptage.

Un vaccin conçu dans l'urgence peut-il être dangereux?

Il n’est pas rare de voir le développement d’un vaccin s’échelonner sur plus de 10 ans, une période qui permet généralement de réaliser diverses études et de détecter si le vaccin engendre des effets secondaires trop risqués. Devant l’urgence de la situation, universités et compagnies pharmaceutiques sont engagées dans une course contre la montre pour développer un vaccin.  Dix vaccins potentiels sont déjà en phase 3, la dernière phase des essais cliniques avant une possible mise en marché. Des dizaines de milliers de volontaires ont rapidement accepté de participer aux tests.

Certains vaccins sur le marché peuvent provoquer des effets secondaires comme un choc anaphylactique; tandis que des volontaires de la méthode challenge sont plus à risque de subir des séquelles et même de mourir des suites de la COVID-19. Alors que, le 9 novembre, le géant pharmaceutique Pfizer annonçait que son vaccin avait une efficacité de 90%, le Brésil suspendait les essais cliniques du vaccin d’un laboratoire chinois après un incident grave chez un volontaire.

Dans ce contexte d’urgence, comment jauger les risques chez les volontaires?

«Tous les essais cliniques comportent des risques; pour réaliser une étude clinique, il faut trouver un équilibre entre les bénéfices et les risques», estime Vardit Ravitsky, professeure aux programmes de bioéthiques de l'Université de Montréal et présidente du comité sur les impacts de la COVID-19 de la Fondation Pierre Elliott Trudeau. «Comme c'est si important de trouver ce vaccin [contre la COVID-19], on accepte un degré de risques.»

Il y a toutefois des limites à respecter, selon la bioéthicienne, qui donne comme exemple la technique challenge prévue au Royaume-Uni, à laquelle s’opposent plusieurs bioéthiciens. Avec cette méthode controversée, le Royaume-Uni souhaite inoculer le virus chez des volontaires ayant reçu des doses de vaccins et de placebo dès janvier 2021, afin d’accélérer les essais cliniques.

D’autres approches font également sourciller. Ainsi, la Chine a déjà commencé à vacciner des citoyens avant même la fin des essais cliniques. Certains ont même dû signer des ententes de confidentialité les soumettant au silence sur leur expérience, selon les révélations d’une enquête du Los Angeles Times. La Chine, qui développe la moitié des dix vaccins actuellement en phase 3, a recruté des dizaines de milliers de volontaires dans des pays comme le Brésil, l’Argentine, le Pérou, l’Égypte, le Pakistan, le Bangladesh, la Turquie ou l’Indonésie. La plupart sont des pays en voie de développement où le taux d’infection est très élevé, ce qui amène à se demander s’il y a un gradient économique lors du choix des participants des études.

Qui aura le vaccin en premier?

Selon certaines estimations, on pourrait devoir attendre jusqu’en 2024 avant de produire le nombre de doses nécessaires pour vacciner la population mondiale. Au Canada, l’Agence de la santé publique du Canada donnera la priorité aux personnes atteintes de maladies à haut risque ou pouvant développer une forme grave de la COVID-19, aux personnes âgées, aux travailleurs de la santé, ainsi qu'aux travailleurs de services essentiels – une catégorie dont la définition reste à clarifier.

Dans un contexte de rivalité entre pays pour sécuriser l’accès aux premières doses de vaccins auprès du secteur privé, le Canada pourrait devoir attendre plusieurs mois après les États-Unis et le Royaume-Uni avant d’avoir accès à certains vaccins.

Le Canada s’est engagé à fournir 440 millions de dollars au programme mondial COVAX, la moitié de ce montant visant à aider les pays à plus faible revenus à acheter des doses de vaccins. Ottawa a parallèlement signé plus de cinq ententes avec des compagnies pharmaceutiques, réservant près de 300 millions de doses de vaccins potentiels, au coût attendu d’un milliard de dollars.

«Ce faisant, le Canada rejoint la première ligue des ‘nationalistes du vaccin’, une poignée de pays riches qui ont pré-acheté plus de la moitié de loffre mondiale de vaccins à court terme», observent quatre experts canadiens de la santé dans The Conversation.

Ces derniers rapportent que, selon une modélisation récente, un scénario «non-coopératif» dans lequel deux tiers des doses sont distribués aux pays à revenu élevé, entraînerait près de 30% plus de décès qu’un scénario coopératif dans lequel les doses seraient distribuées dans le monde entier, proportionnellement à la taille de la population.

«Il est naturel que les pays veuillent d'abord protéger leurs citoyens, si et quand nous disposerons d'un vaccin efficace, nous devrons également l'utiliser efficacement. Et la meilleure façon d'y parvenir est de vacciner certaines personnes dans tous les pays plutôt que toutes les personnes en certains pays», a avisé, à la fin octobre, Tedros Adhanom Ghebreyesus, le chef de lOrganisation mondiale de la Santé (OMS). «Le nationalisme vaccinal prolongera la pandémie, ne la raccourcira pas.»

L’initiative COVAX est-elle la solution pour la juste répartition des doses?

À la fin septembre, le programme n’avait reçu que 3 des 38 milliards de dollars nécessaires pour financer deux milliards de doses pour les pays à revenus faibles ou moyens d’ici la fin de 2021. De même, «les États riches impliqués suivent une logique de charité plutôt que de solidarité», commentait la chargée de plaidoyer Santé mondiale d’Oxfam-France, Julia Heres Garcia, dans La Croix.

À la fin octobre, les chefs de lUNESCO, de lOMS et du Haut-Commissariat aux droits de lhomme, agences de lOrganisation des Nations Unies (ONU), ont lancé un appel conjoint aux États en faveur de la «science ouverte», la coopération scientifique, la libre circulation des données et résultats scientifiques entre les pays, ainsi qu’un partage de technologies sur les tests et vaccins. Leur appel sera-t-il entendu?

Rendre obligatoire ou non la vaccination?

L’efficacité de la lutte contre la pandémie repose notamment sur la proportion de la population qui sera vaccinée. Or, les États pourraient faire face à un défi de taille lorsqu’un vaccin sera disponible: convaincre leur population de se faire vacciner.

Avant le début de la pandémie, l’hésitation à se faire vacciner était déjà considérée comme l’une des dix plus grandes menaces à la santé mondiale selon l’OMS. De fait, les habitants des pays les plus touchés par la pandémie sont relativement réfractaires à cette vaccination. Selon un sondage mené en octobre par Ipsos, à peine un peu plus de la moitié des Français seraient prêts à se faire vacciner pour prévenir la COVID-19, contre environ 65% de la population aux États-Unis, en Espagne et en Italie. Au niveau global, les intentions de se faire vacciner ont baissé au cours du dernier trimestre. Davantage de répondants se sont dits inquiets de la précipitation des tests cliniques et des effets secondaires possibles d’un vaccin.

«Il y a des questions [que le public se pose] sur le développement du vaccin: est-ce que les essais sont faits de façon responsable en dépit des profits énormes sur la table ou des pressions politiques de certains leaders?» contextualise Vardit Ravitsky sur cette perte de confiance observée au sein des populations. «Par contre, si l’on force la population à se faire vacciner, ça touche lautonomie individuelle et ça peut mener à un backlash, au moment où la confiance du public est l’élément le plus important pour la santé publique», ajoute la bioéthicienne.

Cette dernière estime que la transparence des données et l’éducation sont les meilleurs moyens pour sassurer de conserver la confiance et la liberté daction de la population face à la vaccination.

Laisser le développement des vaccins au secteur privé?

L’austérité des dernières décennies a affecté le secteur de la santé dans plusieurs pays ainsi que des budgets en recherche fondamentale en virologie et en bactériologie. Résultat: lorsque la pandémie a été déclarée, on en connaissait relativement peu sur les coronavirus et les manières de les contrer.

«LEurope sest désengagée de ces grands projets danticipation au nom de la satisfaction du contribuable. Désormais, quand un virus émerge, on demande aux chercheurs de se mobiliser en urgence et de trouver une solution pour le lendemain. La science ne marche pas dans lurgence et la réponse immédiate», observait Bruno Canard, un spécialiste des coronavirus, sur le site Academia en mars. Cet expert a vu ses conditions de travail et les financements alloués à ses travaux fondre comme neige au soleil. Aujourd’hui, les États se bousculent autour de vaccins développés par un secteur privé en mesure de fixer les coûts.

Alors qu’à la mi-mars, les Bourses s’effondraient, les actions de laboratoires pharmaceutiques grimpaient en flèche, observait Quentin Ravelli, chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique dans un article paru dans Le Monde diplomatique en avril. Il y questionnait la logique mercantile observée dans le secteur privé.

«La pandémie a accru les injustices structurelles et systématiques, qui font en sorte que les populations plus vulnérables et marginalisées sont les plus touchées», affirme Vardit Ravitsky. «Je pense que c’est un moment opportun pour mettre en lumière les injustices dans la société et les mesures à prendre pour les corriger», ajoute celle qui espère que la pandémie entraînera des changements politiques rapides vers plus d’équité.

Mais les États ne sont pas les seuls concernés par des questions éthiques qui touchent tout un chacun, selon la bioéthicienne. «On est loin de la fin de la pandémie et la responsabilité personnelle [de respecter les mesures de distanciation sociale et de protection] est indispensable.»

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