3e Assises de la spiritualité

Un coup d’envoi chargé en émotions

Les Assises de la spiritualité avaient lieu au Montmartre canadien, à Québec.
Les Assises de la spiritualité avaient lieu au Montmartre canadien, à Québec.   (Présence/Philippe Vaillancourt)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2015-08-31 00:00 || Québec Québec

La consolation était cette année le thème principal de la troisième édition des Assises de la spiritualité qui se tenaient au Montmartre canadien à Québec les 28 et 29 août. Philosophie, médecine, exégèse et spiritualité étaient autant de voie proposées aux participants dans l’exploration de cette question, mais le ton a été donné dès le vendredi soir par l’intellectuel belge Gabriel Ringlet, dont l’intervention était chargée en émotions.

Le conférencier invité, habitué des séjours au Québec, posait cette question aux participants : « peut-on consoler quand la vie n’a plus de sens ? ». Il a livré pendant une heure un discours tout en douceur, ponctué d’histoires dramatiques, voire déchirantes, racontées sans concession mais avec une grande sobriété. Dans ses paroles et ses gestes, dans le calme de sa voix, il s’appuyait sur son expérience et sur les arts pour explorer le sens de la souffrance.

Accompagnateur en soins palliatifs depuis plusieurs années dans une Belgique où l’euthanasie est permise depuis 2002, ce prêtre catholique, professeur émérite de l’Université catholique de Louvain, a choisi d’intituler sa conférence « Et au ciel Dieu se mit à pleurer ».

« Il arrive plus souvent qu’on le voudrait qu’on se retrouve dans l’impasse. À ce moment, le pouvoir de la consolation consiste d’abord à reconnaître l’impasse », a-t-il noté, avant de donner quelques exemples vécus de cas d’impasse, face à la souffrance, aux abus et à la mort.

« Je suis sûr d’une chose : la consolation doit plonger dans l’impasse, a-t-il insisté, reconnaissant son propre désarroi devant certains des cas évoqués. Dans cette condition seulement, elle aura peut-être un pouvoir. »

Trois chemins de consolation

L’homme qui accompagne des gens jusqu’à la mort a alors exposé trois « chemins » possibles, trois « consolations  qui lui tiennent à cœur » : la consolation poétique, la consolation jardinière et la consolation eucharistique.

Pour évoquer la consolation poétique, le père Ringlet a rappelé que la poésie a été une manière d’exprimer la douleur pour les enfants et les familles après l’accident d’autocar belge survenu en Suisse en 2012 et qui a décimé un groupe d’enfants.

« [La poésie] n’est pas un chemin réservé aux intellos, un vernis, une culture. Non, c’est un en dedans. La poésie, c’est donner chair à sa propre parole. J’ai besoin de parole comme de pain. Dans la vie quotidienne », a-t-il soutenu. « Une parole pleine, la vôtre, pas une parole rapportée. Dans les lieux de grande souffrance, le poème est une médecine fondamentale. »

Le second chemin était celui de la consolation dite « jardinière ». Après la force de la parole personnelle et poétique, Gabriel Ringlet proposait de se pencher sur l’importance du toucher. « La souffrance a tellement besoin d’être caressée. » Le toucher, rappelait-il, est parfois le sens qui permet le plus de communiquer chez une personne gravement malade.  « Comment ne pas cultiver le jardin des caresses ? Travailler la terre d’un visage, la sarcler délicatement, lui donner une chance de lumière, de frisson ? »

Vint le troisième chemin, eucharistique, qui fut l’occasion pour le prêtre et auteur à succès de préciser davantage le titre de sa conférence. Les pleurs de Dieu, a-t-il rappelé, ne se trouvent qu’à un seul endroit dans la Bible, chez Jérémie. Mais les traducteurs grecs avaient, par pudeur, modifié ce passage afin que ce ne soit pas Dieu qui pleure. « Censurer les larmes de Dieu, quel dommage pour la théologie ! », a-t-il lancé, suscitant des sourires dans l’assemblée. « Je vous propose de ne pas sous-estimer la force de l’impuissance divine. »

Gabriel Ringlet se lança alors dans ce qui fut peut-être le récit le plus bouleversant de la soirée : l’histoire d’une religieuse âgée qui demandait à mourir. Une rencontre intense, avec cette sœur dont la souffrance morale excédait une souffrance physique déjà très grande.

« Mais l’euthanasie, qu’est-ce que Dieu en pense ? », lui a-t-elle demandé au bout d’un moment. « Dieu, ma sœur, je crois qu’il est dans votre lit à cet instant, plié en deux comme vous, il est perdu, il appelle au secours, il ne sait pas. Peut-être… qu’il demande l’euthanasie. »

Elle est devenue rayonnante, n’a plus parlé d’euthanasie, s’est endormie paisiblement quelques semaines plus tard.

Dans la salle de conférence, le silence était absolu. Certains participants, saisis aux tripes par cette tranche de vie, hochent de la tête. Pour certains, c’était de l’approbation. Pour d’autres, c’était le contraire.

« Il n’est pas rare, même fréquent, qu’une demande ferme et insistante s’estompe après une écoute attentive. Elle a su que son médecin et moi lui avons donné notre parole et que nous serions fidèles jusqu’au bout. »

« Une écoute inconditionnelle qui ose se laisser conduire peut avoir un effet de consolation. Je n’en fais pas une règle. Le pouvoir de la consolation peut aller jusque-là », a alors conclu Gabriel Ringlet.

La table était mise pour les assises.

 

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