Réactions à l'enquête interne de L'Arche

«Jean Vanier est mort symboliquement»

«On devra vivre maintenant avec le souvenir d'une personne fragmentée. D'un côté, de bonnes choses comme L'Arche, mais de l'autre côté, une double vie, de l'hypocrisie», estime une experte.
«On devra vivre maintenant avec le souvenir d'une personne fragmentée. D'un côté, de bonnes choses comme L'Arche, mais de l'autre côté, une double vie, de l'hypocrisie», estime une experte.   (CNS photo/courtoisie Jean Vanier Association)
François Gloutnay | Journaliste
Journaliste
2020-02-24 14:29 || Monde Monde

«C'est comme une trahison.» Ce sont les premiers mots que lance Jacques Gauthier lorsqu'on lui demande ses réactions devant les révélations faites vendredi soir sur son ami Jean Vanier.

«C'était une icône, une inspiration. Il était lumineux. Mais, on doit le reconnaître dorénavant, il y a un côté sombre de Jean Vanier que personne n'a vu. Et cet aspect d'ombre, ce côté sombre, devient encore plus éclatant aujourd'hui.»

«Je vis, comme tant d'autres, une douleur incommensurable», affrme le poète, écrivain et conférencier. «J'ai beaucoup pleuré et j'unis ma peine à celle de toutes les victimes.»

Il se dit trahi «parce que Jean était un ami» avec qui il échangeait régulièrement par lettre. «J'avais 21 ans quand je l'ai rencontré à Québec lors d'une conférence. Il avait un charisme incroyable.» Il le suivra même en France, durant six mois.

«C'était le témoin qu'il me fallait, un témoin que le Seigneur m'envoyait. Je ne renie pas cela, bien sûr. Mais tu comprends que la statue a vraiment déboulé», confie, encore ému, l'auteur du livre Les Saints, ces fous admirables (Novalis, 2018).

Lors du décès de Jean Vanier, il y a moins d'un an, il prédisait même qu'«un jour l'Église le canonisera peut-être». Mais, à son avis, il était «déjà saint dans le cœur des gens, de cette sainteté de la classe moyenne, de "la porte d’à côté", selon l’expression du pape François».

La déchéance de Jean Vanier «est un deuil beaucoup plus difficile à vivre que sa mort», concède aujourd'hui Jacques Gauthier, prenant une pause pour bien peser les mots qu'il utilise.

«C'est une mort symbolique. C'est l'image qu'on se faisait de Jean qui meurt cette fois. C'est terrible. Comment a-t-on pu être bernés ainsi. Comment a-t-il pu nous berner ainsi?»

Jacques Gauthier est un familier de la spiritualité qu'a développée Jean Vanier dans son travail à L'Arche et auprès des personnes handicapées mentales. «C'était un apôtre de la vulnérabilité. Il a beaucoup mis l'accent sur notre pauvreté intérieure qui nous permet d'accueillir le pauvre, le petit, le faible. C'est lui le premier qui a sorti les malades d'institutions pour qu'ils puissent vivre ensemble, en communauté.»

Pour lui, il est dorénavant nécessaire de dissocier le fondateur, qui est un être faillible, «un manipulateur», lâche-t-il même, de L’Arche qui continue «avec ses valeurs de justice et de respect de la dignité des personnes handicapées».

«On doit faire le deuil de l'homme. Mais on doit toujours soutenir l’œuvre», dit Jacques Gauthier qui, en 1973, a séjourné six mois à L’Arche de Trosly-Breuil, aux côtés de Jean Vanier.

Abus sexuels et spirituels

«Le choc m'apparaît plus brutal que lorsqu'on a appris pour le cardinal américain Theodore McCarrick» (accusé d'abus sexuels sur mineurs et renvoyé de l'état clérical en 2019), n'hésite pas à dire Karlijn Demasure, la directrice du Centre interdisciplinaire pour la protection des personnes mineures et des adultes vulnérables de l'Université Saint-Paul à Ottawa.

Le cardinal McCarrick avait été nommé par le Vatican. Mais dans le cas de Jean Vanier, sa «nomination» venait d'en bas, souligne l'universitaire. «Ce sont les catholiques, c'est le peuple de Dieu qui l'a choisi et reconnu comme leader.»

«En arrivant à l'université ce matin, les gens me disaient que c'était comme un tremblement de terre, ce qui a été vécu ces dernières heures.»

«C'est une véritable trahison», reconnaît plutôt la professeure, une des plus grandes spécialistes mondiales de la question des abus sexuels commis par des prêtres et des religieux au sein de l'Église catholique.

«On devra vivre maintenant avec le souvenir d'une personne fragmentée. D'un côté, de bonnes choses comme L'Arche, mais de l'autre côté, une double vie, de l'hypocrisie.»

Dans le rapport d'enquête préparé pour L'Arche et rendu public vendredi soir, on retrouve une lettre écrite par Jean Vanier au lendemain des accusations portées contre son père spirituel, le dominicain Thomas Philippe, décédé en 1993.

La professeure Demasure a relu cette lettre en fin de semaine. «Jean Vanier insiste beaucoup sur les bonnes choses que Thomas Philippe avait réalisées. En relisant ces lignes, moi, j'ai eu l'impression qu'il préparait déjà sa propre défense. Cela m'a donné un goût amer.»

Ce qui la trouble dans toute cette affaire, ce sont les abus dits spirituels qui ont été commis par Jean Vanier, des gestes répétés et inconnus durant 35 ans mais qu'une première victime n'a dénoncés qu'en 2016.

«Les abus spirituels, c'est l'antichambre des abus sexuels», dit-elle. «Tous les abus spirituels ne mènent pas nécessairement à des abus sexuels. Mais il arrive, et c'est le cas ici, qu'on utilise des éléments spirituels pour convaincre l'autre, pour le garder en son pouvoir, ou même pour obtenir des relations sexuelles.»

«Quand on est au coeur de cette toile tissée par une personne, tout en son pouvoir, on sent peut-être que ce n'est pas correct, mais on lui fait confiance, une confiance aveugle, au moins un certain temps.»

«Les victimes de Jean Vanier, ce sont des adultes en état de fragilité, des personnes vulnérables», fait remarquer la professeure de l'Université Saint-Paul. «Ce sont des personnes à la recherche de reconnaissance, d'attachement affectif, d'une communauté d'appartenance. Et c'est sans doute ce qu'elles ont trouvé au début.»

«Mais imaginez ce que tous ces gens qui ont été conseillés spirituellement par Jean Vanier vont ressentir lorsqu'ils vont apprendre que Jean Vanier a abusé certaines personnes qui avaient placé en lui toute leur confiance.»

Un héritage dorénavant chargé

«Quand tout le monde traitait Jean Vanier de saint à son décès, que ressentaient ses victimes, qu'est-ce qui se passait en elles?», demande le théologien Jean-Guy Nadeau qui éprouve aujourd'hui «une grande tristesse pour ces femmes qui ont été abusées, des femmes qui ont cru en lui».

Professeur honoraire à l'Institut d'études religieuses de l'Université de Montréal, Jean-Guy Nadeau est un expert sur la question des abus sexuels, dans l’Église et dans la société. Pour lui, «Jean Vanier est mort symboliquement» ces derniers jours. «C'est bien pire que la mort physique, qui est attendue.»

Que restera-t-il de l'héritage de Jean Vanier après ces révélations?

«Cet héritage est encore là», opine Jean-Guy Nadeau. «Il n'a pas été mal acquis. La provenance de cet héritage, c'est ce qu'il a fait pour les personnes qui vivent avec un handicap mental.»

D'ailleurs, argumente-t-il, «si on apprend que l'ingénieur en chef du nouveau pont Champlain a connu des moments dans sa vie condamnables, va-t-on détruire le pont? Non! Mais sa statue, on va la jeter par terre.»

«Tout ce que Jean a écrit vaut autant que ce que ça valait il y a un mois», ajoute le théologien. «Mais je ne lirai plus de la même façon ses livres.

«Je pense à Ta faiblesse est ma force, qui a été un temps mon livre de chevet. Ce titre ou encore Ton silence m'appelle sont beaucoup plus chargés aujourd'hui qu'il y a un mois.»

Le spécialiste sur la question des abus sexuels dans l'Église salue «l'indépendance des enquêteurs» dans cette affaire. Ils ont eu un «accès total aux dossiers», ce qui n'est pas toujours le cas dans les institutions ecclésiales. L'indépendance et la transparence sont pourtant des conditions essentielles «pour la crédibilité et pour le changement», dit-il.

Il note aussi que les gens qui ont commandé cette enquête sont des laïques, et avant tout des «laïques sensibles aux gens vulnérables».

«En ce sens, ils ont appliqué l'héritage de Jean Vanier.» Ils ont décidé «d'aller au fond des choses, de respecter la parole des femmes, de faire la vérité et de nommer les blessures que les victimes ont subies».

Il se dit frappé par les questions que les dirigeants de L'Arche posent encore. «Y a-t-il d'autres victimes? Cette perversion spirituelle, a-t-elle été transmise? Est-ce que le père Thomas et Jean Vanier ont fait des disciples? Ces questions, ils ne les posent pas en termes intellectuels. Mais ils les posent à cause de leur sensibilité pour les gens vulnérables.»

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