Abus spirituels, physiques et psychologiques

Marie-Jeunesse : l'action collective peut aller de l'avant

La Cour supérieure du Québec, vient d'autoriser un recours collectif contre la Famille Marie-Jeunesse. Toute personne, domiciliée au Québec, qui aurait été victime d'abus physiques, spirituels ou psychologiques au sein de cette communauté peut joindre cette action collective.
La Cour supérieure du Québec, vient d'autoriser un recours collectif contre la Famille Marie-Jeunesse. Toute personne, domiciliée au Québec, qui aurait été victime d'abus physiques, spirituels ou psychologiques au sein de cette communauté peut joindre cette action collective.   (Archives Présence/P. Vaillancourt)
François Gloutnay | Journaliste
Journaliste
2021-09-13 14:07 || Québec Québec

La juge Alicia Soldevila, de la Cour supérieure du Québec, vient d'autoriser un recours collectif contre la Famille Marie-Jeunesse (FMJ). Toute personne, domiciliée au Québec, qui aurait été victime d'abus physiques, spirituels ou psychologiques au sein de cette communauté peut joindre cette action collective.

C'est un membre de la FMJ durant 17 ans, Pascal Perron, qui représentera les victimes. Il a quitté le groupe en 2014, à l'âge de 36 ans, après avoir vécu dans les maisons de la communauté au Québec ainsi qu’à l’île de la Réunion.

Le représentant des victimes reproche notamment à la communauté et à ses dirigeants d'avoir mis en place des règles « à ce point strictes et rigoureuses » qui ont eu pour effet de « détruire l'identité des individus qui en faisaient partie », « d'empêcher leur développement » et de rendre « leur réintégration dans la société civile extrêmement difficile ».

Il se déclare aussi victime d'abus spirituel, qu'une experte a défini, explique la juge Soldevila, comme l'utilisation du besoin spirituel d'une personne « dans le but de la manipuler et de la contrôler à mauvais escient ». Dans le cas de Pascal Perron, cet abus a eu comme conséquence « une perte de foi ».

Le fondateur de Marie-Jeunesse, Réal Lavoie, ordonné prêtre en 2005, est mentionné à de nombreuses reprises dans ce jugement publié le 13 septembre 2021. On lui reproche d'avoir « élaboré et mis en application un système fermé ou un stratagème sectaire qui a eu pour effet de rendre les membres du groupe complètement vulnérables et asservis à ses dirigeants et à la secte ». Ce dernier terme est régulièrement utilisé par les avocats de Pascal Perron afin de désigner la Famille Marie-Jeunesse.

Vie en communauté

Dans son jugement de 39 pages, la juge Soldevila précise que « la vie en communauté est un choix de vie qui peut comporter des règles rigoureuses et strictes ». Certaines congrégations ont des règles « encore plus sévères que celles adoptées par la Famille Marie-Jeunesse ». Elle donne en exemple les règlements auxquels seraient soumis les « religieux cloîtrés ».

Ainsi, elle reconnaît que ce n'est pas le rôle d'un tribunal d'évaluer ces règles puisque toute personne adulte « a le droit et la liberté d'adhérer à des règles imposées par un groupe religieux ». Ce droit est fondamental, écrit-elle, et il est protégé par les chartes québécoise et canadienne des droits et libertés. Dans le recours qu'elle autorise aujourd'hui, elle explique que le Tribunal devra plutôt « examiner la question de l'existence ou non d'un système ayant privé le demandeur de sa liberté de choisir librement d'adhérer à la communauté, alors qu'il était vulnérable, et de l'y avoir maintenu contre sa volonté pendant 17 ans, le rendant incapable de se réinsérer dans la société civile et en ne lui procurant pas l'aide nécessaire à sa réinsertion ».

Description du groupe

Alors que Pascal Perron a présenté sa demande au nom de toutes les personnes qui ont été victimes d'abus physiques, spirituels et psychologiques au sein de la Famille Marie-Jeunesse « entre 1982 et aujourd'hui », la juge Soldevila a décidé de restreindre la composition du groupe des victimes afin d'éviter, à l'étape de son autorisation, « le rejet de la demande ».

Elle rappelle d'abord que la Famille Marie-Jeunesse jouit d'une existence légale depuis 1986 et non pas depuis 1982. La juge note ensuite que cette communauté compte trois types de membres. Les membres internes habitent dans les maisons de la communauté alors que les membres externes « conservent la gestion de leurs biens ». La Famille Marie-Jeunesse a aussi des membres qui sont prêtres et qui relèvent « de l'autorité ecclésiastique compétente », donc extérieure à la communauté. Enfin, elle estime que « le groupe proposé doit se limiter aux membres internes québécois » et non pas aux membres qui ont joint la communauté à l'Île de la Réunion, en Belgique ou à Tahiti, où la FMJ avait des maisons jusqu'en décembre 2017.

Toute personne qui voudra joindre ce recours devra donc avoir été « membre interne dans la province de Québec » entre les années « 1986 et aujourd'hui », a-t-elle précisé.

Actuellement la communauté compte 21 membres qui vivent à sa maison de Sherbrooke, explique Jean-François Pouliot, le répondant de la FMJ auprès des médias. Des membres, en nombre non précisé, vivent toutefois à l'extérieur de la communauté.

Lors des audiences en vue d'obtenir l'autorisation d'exercer cette action collective, en février 2021, il a été mentionné que, depuis sa fondation, la FMJ a compté « plus d'une centaine de membres » qui auraient prononcé des « engagement définitifs », notamment au Québec et en Belgique. En février 2019, un nombre inconnu de membres « à engagements temporaires ou définitifs », dont les départs de la FMJ « ont pu se vivre plus douloureusement », ont reçu de l’archidiocèse de Sherbrooke une invitation à « démarche de soutien et de médiation ».

En 2002, la FMJ a été reconnue comme une association publique de fidèles de « type communauté nouvelle » par l’archidiocèse de Sherbrooke en 2002. C’est pourquoi l’archidiocèse est l’une des parties mentionnées dans ce recours collectif. Le tribunal devra décider si les autorités diocésaines ont pris les « mesures raisonnables afin de mettre un terme aux abus » que les victimes leur auraient rapporté ou si elles ont « sciemment et consciemment choisis d’ignorer lesdits abus ».

Des réactions

« Je suis très satisfait du jugement », dit Me Jean-Daniel Quessy, l'avocat de Pascal Perron. « Les tribunaux envoient un message fort. Celui que les victimes dans l'affaire Marie-Jeunesse ont une cause défendable et qu'ils ont raison d'aller de l'avant. »

« J'espère que les victimes qui vont prendre connaissance du jugement vont communiquer avec Me Simon St-Gelais ou moi-même afin de donner signe de vie et raconter les expériences qu'elles ont vécues à Marie-Jeunesse. »  Les communications entre les membres ou ex-membres de la FMJ et le cabinet Quessy Henry St-Hilaire sont gratuites et strictement confidentielles, assure l'avocat.

Une dizaine de personnes ont déjà contacté le cabinet à ce sujet au lendemain des audiences de février 2021, lorsque la demande en autorisation a été débattue.

Concernant les remarques de la juge Soldevila sur les règlements que les groupes religieux peuvent adopter, Me Quessy dit que ce n'est pas son intention de « faire le procès des règles des groupes ».

« On regarde plutôt cela sous l'angle de l'abus spirituel. De quelle façon les règles sont-elles appliquées et vécues dans le day to day (le quotidien)? On estime, pour notre part, que des règles ont causé des dommages et qu'elles sont fautives. Pour nous, c'est de l'abus.»

« Alors que la cour accepte favorablement la demande des plaignants à ce stade des procédures, l’archidiocèse de Sherbrooke compte maintenir ses efforts de collaboration avec la justice et assurer sa défense dans le cadre des prochaines étapes du dossier », indique Eliane Thibault, la responsable des communications de l'archidiocèse.

« Les abus de toute nature sont inacceptables. À travers ce processus judiciaire, nous souhaitons que les victimes alléguées puissent trouver la paix et que ces personnes puissent vivre une vie à la hauteur de leurs espérances », ajoute-t-elle. « Par respect pour le processus judiciaire, nous n’émettrons aucun autre commentaire en lien avec l’action collective. »

Du côté de la FMJ, on indique qu'on vient tout juste d'obtenir le jugement. « Nous en sommes à l’étape d’analyser la décision rendue avec nos avocats et d’envisager les suites à donner. Nous communiquerons davantage d’informations dès que possible », dit Jean-François Pouliot, un prêtre et le répondant de la FMJ pour cette action collective.

La suite

Plusieurs étapes devront maintenant être franchies avant que l'action collective contre la FMJ soit approuvée ou rejetée. Un juge sera nommé pour entendre l'affaire, on va décider dans quel district judiciaire la cause sera débattue, les avocats de la victime vont rédiger une demande introductive d'instance officielle, des documents seront échangés entre les parties et, finalement, une date d'audience sera choisie. Ce n'est qu'au terme de ce processus qu'un juge décidera si le recours collectif est approuvé ou rejeté. S'il est accepté, le juge nommera un adjudicateur qui analysera les formulaires de réclamation déposés par les victimes et décidera quelles sommes elles sont en droit de recevoir.

 

 

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