Chronique littéraire de Louis Cornellier

Le feu qui console

« Dans l’épreuve, la musique, la littérature et la foi, qui souvent se rejoignent, peuvent nous venir en aide », écrit Louis Cornellier.
« Dans l’épreuve, la musique, la littérature et la foi, qui souvent se rejoignent, peuvent nous venir en aide », écrit Louis Cornellier.   (Ander Burdain/Unsplash)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2021-09-03 16:24 || Québec Québec

Une des critiques philosophiques les plus fréquemment formulées contre la foi en un Dieu bon vise son caractère illusoire. C’est l’argument de Marx, de Nietzsche et de Freud, ainsi résumé par André Comte-Sponville dans L’esprit de l’athéisme (Albin Michel, 2006) : « Dieu est trop désirable pour être vrai ; la religion, trop réconfortante pour être crédible. »

Dans Comment peut-on être catholique ? (Seuil, 2018), le philosophe Denis Moreau réplique à cette objection, dont il reconnaît néanmoins la pertinence. La vérité, concède Moreau, est toujours préférable, d’un point de vue philosophique, à l’illusion, et la lucidité impose, le cas échéant, d’opter « pour une mauvaise nouvelle vraie plutôt que pour une bonne fausse ».

Or, en ce qui concerne certaines des promesses fondamentales du christianisme — je retiens ici l’idée d’un Dieu qui nous écoute et nous accompagne dans la prière et celle d’une vie après la mort —, la vérité objective nous échappe. Il est donc impossible de conclure, explique Moreau, que ceux qui nient l’existence de Dieu et pour qui la mort n’a pas de suite font preuve d’une courageuse lucidité, alors que ceux qui parlent à Dieu en prière et qui placent leur espérance en la résurrection se complairaient dans un aveuglement consolateur. Il ne s’agit pas, ici, d’une opposition entre ceux qui savent et ceux qui croient, mais « d’un face-à-face entre deux croyances ». Par conséquent, continue Moreau, en l’absence d’une vérité objective permettant de trancher la question, on peut faire appel à des « critères pragmatiques, existentiels », pour choisir notre camp.

Dans cette logique, Moreau fait le pari du catholicisme. « En ce qui me concerne, écrit-il avec force, quand je suis triste, j’ai besoin d’être consolé, et j’apprécie qu’on le fasse. » L’idée d’un Dieu attentif et bienveillant qui nous promet une victoire sur la mort console et réjouit, c’est vrai, mais au nom de quoi devrait-on s’en priver ? « Pourquoi, demande Moreau, faudrait-il postuler ou affirmer, sans preuve, qu’en ce genre de question il faut nécessairement adhérer aux thèses et visions du monde tristes, anxiogènes, déprimantes ? Ne peut-on raisonnablement, au nom du type de rationalité pratique évoqué plus haut, réaliser le pari contraire ? » Ce pari, c’est le sien, et le mien aussi.

Des sources de consolation

Moreau, refusant la posture du fanfaron, admet son besoin d’être consolé. Qui pourrait, en toute honnêteté, sans crâner, dire le contraire ? Dans l’épreuve, un tel besoin témoigne de notre humanité. Or, les sources saines de consolation sont rares. Il y a, bien sûr, les autres, nos frères et sœurs humains, qui nous écoutent et nous accompagnent, mais ils ne sont pas toujours là, à toute heure. Nous devons, inévitablement, franchir des bouts par nous-mêmes. La musique, la littérature et la foi, qui souvent se rejoignent, peuvent alors nous venir en aide.

Je parle ici par expérience. Ma mère est malade, très malade. Mon père est dans son monde, plutôt opaque, dans un CHSLD. Cela me bouleverse et j’ai besoin d’être consolé. J’écoute Tehillim (ECM, 1982), une œuvre remarquable du compositeur américain Steve Reich. Brillant et savant mélange de musique occidentale sacrée et de musique percussive africaine, cette œuvre chante des psaumes (« tehillim » en hébreu) avec une saisissante intensité. Le « Alléluia » exalté du finale dit la grandeur d’un Dieu juste et la beauté de vivre, malgré tout. Ça me console.

Je lis « Bergère », une nouvelle parue dans le recueil Surtout rester éveillé (Points, 2018), de l’écrivain américain Dan Chaon. Le narrateur, environ 40 ans, se retrouve entre sa mère, qui vient de mourir dans le Nebraska, et sa nouvelle blonde, une fille triste et portée sur la bouteille, qui vient d’être admise dans un hôpital de Los Angeles, après avoir chuté d’un arbre alors qu’elle était ivre.

Il pense à sa mère, qui s’amusait avec lui dans le jardin familial quand il était enfant. Ça l’émeut. À l’hôpital, coincé à l’urgence depuis des heures en attente de nouvelles au sujet de sa blonde, il décide de sortir pour fumer, bien qu’il préfère « l’idée de fumer au fait de fumer ». À l’extérieur, il rejoint des patientes fumeuses, de toute évidence issues d’un milieu défavorisé, comme lui, comme sa mère. Côtoyer cette petite misère lui fait du bien. « J’ai toujours trouvé les cigarettes réconfortantes, avoue-t-il, un goût d’enfance, comme le sont pour certaines personnes les céréales Kellogg’s, la gelée Jell-O ou la pommade Vicks VapoRub. »

Je sors de l’hôpital de Joliette pour vapoter. Des fumeurs sont là, à neuf mètres de la porte. J’ai grandi dans le nuage de fumée de cigarette de mon père travailleur. Je pense à ma mère, humble secrétaire. Le texte de Dan Chaon m’accompagne. « C’est le genre de choses qu’on ne peut jamais expliquer à personne », me dis-je en reprenant les mots de son narrateur.

La Madone de madame Hanson

Je pense aussi à madame Hanson, la vendeuse de corsets de « Merci pour le feu », une des nouvelles inédites de Francis Scott Fitzgerald publiées dans Je me tuerais pour vous (Le livre de poche, 2018).

La dame est vendeuse itinérante. Dans son ancien réseau, elle avait ses habitudes, notamment celle de fumer une cigarette avec ses acheteurs. « Fumer, précise Fitzgerald, était parfois très important pour elle. Elle travaillait dur, et elle y puisait la capacité de se reposer et de se détendre psychologiquement. » Dans son nouveau secteur — l’Iowa, le Kansas et le Missouri —, on ne badine pas avec la fumée. Les clients sont « des hommes au visage en lame de couteau qui n’aimaient pas qu’on se fasse plaisir ».

Madame Hanson est fatiguée. Elle sait que fumer est une mauvaise habitude, mais son désir de cigarette la tenaille. Ces bouffées sont son repos. Passant devant une église, elle a l’idée d’y entrer pour assouvir son désir. « Le bon Dieu, se dit-elle, ne verrait sûrement aucun inconvénient à ce qu’une femme épuisée tirât quelques bouffées dans Son église. » Il accueille, lui, au lieu de juger.

Sans allumette, madame Hanson espère pouvoir trouver du feu sur un cierge ou une bougie, mais le bedeau vient tout juste de les éteindre pour la nuit. Madame Hanson, déconfite, s’agenouille, prie un peu et, se redressant, aperçoit une Madone au mur, au-dessus d’elle. Elle s’assoit sur un banc et part dans les nuages. Elle imagine la Vierge qui prend sa place, qui vend des corsets et qui supporte sa fatigue.

Soudain, une sensation de brûlure aux doigts la réveille. La cigarette qu’elle tenait depuis son entrée dans l’église est allumée. Elle en tire une bouffée, regarde la Vierge et murmure « merci pour le feu ». Ça ne suffit pas, se dit-elle. Elle s’agenouille et dit enfin : « Merci beaucoup pour le feu. »

Un homme assoiffé à qui on offre un verre d’eau fraîche serait fou de le refuser parce que c’est trop beau pour être vrai, écrit Denis Moreau. Dans l’épreuve, devant la mort, celle de mes proches et la mienne, j’ai besoin du feu de la foi qui console. Je ne le refuse pas et, comme madame Hanson, je dis merci.

 

 

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