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Entrevue avec Frédéric Barriault

Les 5 ans de François: l’impact d’un pape jésuite

Le pape François, le 5 octobre 2015.
Le pape François, le 5 octobre 2015.   (CNS photo/Paul Haring)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2018-03-12 15:02 || Vatican Vatican

L’historien Frédéric Barriault est adjoint aux communications chez les Jésuites du Canada français et d’Haïti et chargé de projets pour le Centre justice et foi. Pour souligner les cinq ans de pontificat du premier pape jésuite, il a été invité par le Forum André-Naud de Nicolet/Trois-Rivières à donner une conférence sur le pape François le 13 mars. Il répond aux questions de Présence au sujet de l’impact du pape François.

Quelles principales continuités et ruptures observez-vous dans ce pontificat?

Au plan doctrinal, François est tout, sauf un novateur, me semble-t-il. Sur les questions bioéthiques, tout comme sur celles relatives au mariage, à la famille et à la sexualité, il se situe dans le sillage de ses prédécesseurs. Son originalité est ici toute «jésuite», si j'ose dire: tout en refusant de transformer radicalement la doctrine, il adopte un style pastoral désarçonnant pour les pasteurs rigoristes et les défenseurs tatillons de l'orthodoxie/praxie doctrinale. En insistant sur le cas par cas, le discernement spirituel et l'accompagnement pastoral individualisé, il s'inscrit clairement dans une vision optimiste de la théologie morale, empreinte de compassion à l'égard de la faiblesse humaine. Ce qui est conforme, du reste, à la place centrale qu'occupe la miséricorde dans son pontificat. Tout comme son apparent refus de condamner sans réserve et sans nuance (pensons ici à son célèbre «qui suis-je pour juger?» au sujet des personnes LGBTQ mais aussi à son étonnante défense de Mgr Juan Barros, se disant incapable de le condamner au vu des preuves en sa possession). Et ce, sans être le moindrement laxiste dans sa façon de défendre l'enseignement traditionnel de l'Église.      

Jorge Bergoglio demeure donc un homme de fidélité dans la tradition. Encore qu'il se prête volontiers à un processus de tri à l'égard de cette tradition. Au plan liturgique et ecclésiologique, il est clairement un homme de Vatican II. D'où son opposition au traditionalisme liturgique et son allergie aux fastueux Princes de l'Église vivant encore à l'heure du Concile de Trente.

En matière de justice sociale et environnementale, il affirme être fidèle à la doctrine sociale de l'Église et poursuivre l'œuvre de ses prédécesseurs. À mon avis, ici, il est clairement un novateur: sa critique implacable du capitalisme néolibéral financiarisé et mondialisé tranche avec le discours de Jean-Paul II, resté un homme de la Guerre froide. François regarde le néolibéralisme en homme de l'hémisphère sud, qui n'a pas connu les régimes communistes d'Europe de l'Est mais qui a cependant connu, comme Argentin, diverses crises financières, de même que l'arrogance des technocrates du Fonds monétaire international, et l'impact des mesures d'austérité néolibérales sur ses propres diocésains, notamment en 2001 et en 2008. D'où les mots très durs qu'il emploie pour parler du capitalisme financier: une «économie qui tue», soumise à la «dictature de finance» et au service du «dieu argent», ce «fumier du diable».

Sa prise en compte des changements climatiques dans Laudato si’, est au diapason de cette capacité à penser les enjeux de justice socio-économique en regardant le monde à travers le regard des pauvres et plus encore ceux de l'hémisphère sud. Notons d'ailleurs le rôle qu'il a joué dans la réhabilitation de la théologie de la libération. La canonisation imminente de Mgr Romero va dans ce sens.

Y a-t-il un moment particulier qui illustre son pontificat jusqu’ici?

Je crois que son discours à Lampedusa, en 2013, sur la mondialisation de l'indifférence a structuré durablement son pontificat. Là-encore s'affirme son regard d'homme de l'hémisphère sud, qui regarde les drames migratoires et humains à partir de la situation des pauvres et avec les yeux d'un homme du sud. C'est un moment fondateur car il vient à peine d'arriver dans la Ville éternelle, avec son faste et sa dolce vita à l'italienne. Puis surgit cette crise des migrants en partie causée par les changements climatiques, puis l'implosion de la Syrie et de l'Irak, puis cette marée humaine fuyant les bombes, les violences des milices armées et des djihadistes; puis la noyade du petit Aylan Kurdi, et ainsi de suite.

Ça donne triplement le ton à son pontificat: son engagement en faveur de l'accueil des migrants et des réfugiés, son engagement en faveur de la paix et dialogue interreligieux, son engagement en faveur d'une «mondialisation de la solidarité», c'est-à-dire sa promotion du multilatéralisme, en contexte de dérives autoritaires et ultra-nationalistes. Sur les questions d'immigration, de changements climatiques, de coexistence pacifique, il mise sur la nécessité du dialogue et de solutions concertées, et corollairement, sur le rejet de l'égoïsme et de la préférence nationale/confessionnelle, face à un monde en crise et qui souffre.

Quel impact François a-t-il sur les jésuites dans le monde et au Canada?

Ce qui est clair, c'est que Jorge Bergoglio a lui-même été structuré par la Compagnie et que cela se reflète dans son action pastorale. J'ai évoqué plus tôt la place centrale du discernement spirituel et de l'accompagnement pastoral, de même que sa théologie morale résolument optimiste et empreinte de miséricorde. C'est, je crois, typiquement ignacien et  jésuite.

La place de choix qu'occupent le souffle missionnaire et l'inculturation de l'Évangile (cf. La joie de l'Évangile) dans son action pastorale sont eux aussi assez clairement jésuites. Son regard résolument mondial et sa capacité à faire écho aux préoccupations des catholiques de l'hémisphère sud est également au diapason de son insertion dans cette «internationale» jésuite.

Ici, François a d’abord un impact sur le dynamisme du Service jésuite des réfugiés, qui est sans doute galvanisé par l'appui sans équivoque de François à cette mission essentielle. J'ajouterais aussi que la place centrale de la réconciliation dans l'action de François jusqu'ici, qui est en totale résonance avec l'action des deux Provinces jésuites du Canada à ce sujet, notamment sur la question autochtone.

En quoi ce pape influence-t-il l’Église du Québec?

François a clairement eu un impact positif sur l'Église d'ici, qui est sortie de sa torpeur et de son immobilisme. Le tournant missionnaire en est une illustration éloquente. Bien des catholiques sont sortis de leur timidité et assument plus volontiers leur identité confessionnelle.

Le pape est devenu une coqueluche médiatique, encore que ce soit à géométrie variable. Laudato si’ passe bien, ses déclarations sur le capitalisme et la finance également. Son discours tolérant sur les personnes LGBT aussi. D'autres éléments passent évidement moins bien mais ce sont des invariants: la place des femmes dans l'Église, ou encore la défense de l'avortement. François n'y est pour «rien»: l'Église part de loin au plan médiatique et socioculturel.

Je ne suis pas sûr que les catholiques d'ici «suivent» le pape sur tous les enjeux. Sur les réfugiés, l'immigration et la dialogue avec l'islam, force est de constater que les thèses xénophobes et islamophobes font florès, y compris dans nos paroisses et diocèses. Ce qui hélas n'a rien d'exceptionnel quand on sait le nombre très élevé de catholiques français et américains ayant voté pour Marine Le Pen en France et Donald Trump aux États-Unis. La même chose vient d'ailleurs de se produire dans «l'arrière-cour» du pape, en Italie. C'est aussi ça hélas la mondialisation de l'indifférence.

Je ne suis pas davantage certain que les catholiques d'ici ont mesuré le caractère révolutionnaire et contre-culturel de ce que propose le pape dans Laudato si’. On est loin de la cueillette sélective, des toits verts et des panneaux solaires: c'est d'un changement de paradigme dont il est question dans l'encyclique. L'Église d'ici en est encore aux vœux pieux à ce sujet, me semble-t-il.

***
CONFÉRENCE ÉCHANGE avec Frédéric Barriault - historien
13 mars 2018, église Jean-XXIII, Trois-Rivières, 18 h 45
Contribution volontaire
819-693-5963

 

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