Un documentaire de Manon Cousin

Les Fils, des prêtres hors normes

À la veille de la diffusion publique de son documentaire, Manon Cousin estime que les Fils de la Charité représentent « l'aspect religieux de la Révolution tranquille ». De la Pointe-Saint-Charles, ils ont voulu « brasser toute l'Église », dit-elle.
À la veille de la diffusion publique de son documentaire, Manon Cousin estime que les Fils de la Charité représentent « l'aspect religieux de la Révolution tranquille ». De la Pointe-Saint-Charles, ils ont voulu « brasser toute l'Église », dit-elle.   (Présence/François Gloutnay)
François Gloutnay | Journaliste
Journaliste
2021-08-11 17:15 || Québec Québec

En avril 1978, la revue Dossiers Vie ouvrière, une publication « au service des militants chrétiens du monde ouvrier »,  publie un texte de 10 pages intitulé Cheminement d'un prêtre-ouvrier. Le signataire de ce témoignage, identifié seulement par les initiales G.C., raconte que ses confrères prêtres et lui, nommés dans une paroisse ouvrière de Pointe-Saint-Charles, avaient manifesté leur « volonté d'être non pas des curés et vicaires à l'état pur » mais de simples citoyens d'un quartier pauvre.

Cela nous a conduits, écrit-il, « à louer nos grands presbytères à des organismes de promotion sociale et à vivre dans des logements très simples, tout comme ceux des travailleurs » et à « nous inscrire dans les luttes des travailleurs pour des meilleures conditions de logement, de santé et d'éducation».

La documentariste Manon Cousin n'a pas eu beaucoup de difficultés à reconnaître dans les mots de G.C. ceux de son oncle, Guy Cousin, un prêtre membre de la congrégation des Fils de la Charité. Jusqu’à son décès, en 2001, elle lui a souvent rendu visite.

« Je connais donc les Fils depuis que je suis toute petite. Par mon oncle, je savais que sa communauté avait eu un grand impact sur Pointe-Saint-Charles. Mais je n'en connaissais pas toute l'histoire, ni l'étendue », confie-t-elle avant que son tout premier film documentaire, Les Fils, ne prenne l'affiche, le vendredi 13 août 2021, au cinéma Beaubien de Montréal.

Dans ce documentaire, serti d'archives visuelles passablement inconnues mais surtout très émouvantes sur la vie quotidienne dans ce quartier défavorisé du Montréal des années 1960 et 1970, Manon Cousin reprend de larges extraits du témoignage écrit de son oncle afin de raconter l'histoire de cette petite poignée de prêtres. « J'ai voulu raconter l'impact qu'ils ont eu sur tout un quartier montréalais.» Leur impact a été tel, estime-t-elle, qu'ils ont «donné naissance au Québec social de l'après-Révolution tranquille ».

Pour discuter de son documentaire, Manon Cousin nous donne rendez-vous devant les locaux de la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles, « la première du Québec, celle qui a donné naissance aux CLSC ». Elle rappelle que les Fils de la Charité, en quittant les presbytères des paroisses qu'on leur avait confiées afin d'aller vivre en logement, les ont offerts à des groupes communautaires, dont cette clinique de santé contrôlée par les citoyens.

« Ça été tout un choc, dans Pointe-Saint-Charles, quand les Fils de la Charité sont arrivés », raconte Serge Wagner, qui est longuement interrogé dans le documentaire Les Fils. Aujourd'hui retraité, il était enfant de chœur quand les premiers Fils de la Charité, dont le père Frédy Kunz, sont nommés dans la paroisse Saint-Jean. (Ce lieu de culte, coin Fortune et Wellington, est dorénavant une église adventiste).

« Personne n'avait connu des prêtres de ce genre-là, des prêtres qui s'intéressaient à toute la population, aux ouvriers et aux assistés sociaux, et pas seulement aux notables et aux marguilliers », se souvient M. Wagner qui, en 1968, sera à l'origine du Carrefour d'éducation populaire de Pointe-Saint-Charles, encore là un organisme fortement appuyé par les Fils de la Charité.

Le quartier et l'usine

Rapidement, les Fils de la Charité ont pris une grande décision. « On était mal à l'aide de vivre dans ces presbytères qui nous isolaient de la réalité des gens. C'est à ce moment qu'on a pris la décision d'aller vivre en quartier », a raconté Ugo Benfante, un Fils de la Charité, à Manon Cousin. Ugo Benfante, décédé le 15 janvier 2021, a pu visionner son documentaire. « Il l'a apprécié. Il a pleuré », dit Serge Wagner qui a bien connu celui qui aura été le tout premier prêtre-ouvrier du Québec.

C'est que les Fils ne se sont pas contentés de vivre, comme tout le monde de leur paroisse, dans des logements souvent misérables. Ils ont aussi décidé de se chercher du travail dans les usines du quartier tout en continuant, le dimanche, de prêcher dans leurs paroisses.

Dans son documentaire, Manon Cousin reprend souvent le témoignage écrit de Guy Cousin afin d'illustrer leur démarche commune. Ses mots sont directs et bouleversants.

« Je suis entré sur le marché du travail à 45 ans. Il n'est pas facile de trouver un emploi quand on commence à grisonner. Après avoir quadrillé sans résultat tous les recoins industriels de mon quartier, j'ai finalement décidé, avec une insécurité à m'en donner des coliques, de faire la queue avec les travailleurs les plus démolis ou les plus malchanceux au guichet d'une agence temporaire de travail. »

« Il s'agissait d'aller boucher les trous dans les usines où les patrons se trouvent un jour ou deux à court de personnel. Il fallait se présenter à ces bordels de la main-d’œuvre à 6 h le matin pour ne pas être le dernier de la file et attendre parfois quelques heures avant que le proxénète de l'embauche crie votre nom », ajoute-t-il.

Guy Cousin sera d'abord manutentionnaire dans une compagnie de transport. « Dès la première journée, je me suis rendu compte que j'étais tombé dans une véritable jungle. Le contremaître en chef, un paranoïaque avancé, gueule après nous et nous traite comme des chiens », entend-on ce prêtre raconter. Son oncle travaillera, se rappelle Manon Cousin, pour J&P Coats, Daily Freight Forwarders – « tout près d’ici » – et Zellers. Des emplois difficiles, éreintants, humiliants même, qui l'amèneront à participer à de nombreuses luttes syndicales, tout comme ses confrères prêtres.

À la veille de la diffusion publique de son documentaire, Manon Cousin estime que les Fils de la Charité représentent « l'aspect religieux de la Révolution tranquille ». De la Pointe-Saint-Charles, ils ont voulu « brasser toute l'Église », dit-elle.

« Dans notre quartier, il y avait deux grandes institutions, l'école et l'Église », ajoute Serge Wagner. « Les deux déconsidéraient les pauvres. Le clergé était acoquiné avec les notables qui avaient le contrôle, notamment, de la Caisse populaire. Avec l'arrivée des Fils, l'école n'a pas changé », déplore-t-il. « L'Église, oui. » Les Fils de la Charité « se sont mis à croire dans cette population de pauvres et de laissés pour compte. Ils ont cherché de diverses façons d'associer les gens à une cheminement sur leurs conditions de vie. Ils ont redonné de la dignité à des centaines de personnes en les considérant comme des êtres humains, en leur faisant confiance, en tentant de les accompagner. »

Expulsion

Mais voilà, « les notables de Pointe-Saint-Charles et une partie du clergé séculier se sont mis à protester contre le rôle joué par ces prêtres. Ils ont ultimement obtenu leur expulsion de Pointe-Saint-Charles », dit, en haussant le ton, Serge Wagner, toujours indigné par une série d'événements qui se sont produits en 1973, il y a 48 ans.

À l'intérieur de l'église Saint-Charles, dont il a été un moment responsable, le père Ugo Benfante, explique aussi, dans le documentaire Les Fils, que les autorités religieuses montréalaise « nous ont reproché d'être trop impliqués avec les pauvres et de ne pas assez nous occuper des notables du coin ».

« En juin 1973, tout a basculé en quelques minutes », dit alors, en serrant les dents, Claude Julien, un autre Fils de la Charité. Puis apparaît à l'écran une coupure de presse tirée du quotidien Le Devoir. « Mgr Grégoire ordonne le départ de deux prêtres de St-Charles », titre le journal. L'archevêque de Montréal « nous reproche de nous servir de la paroisse comme rampe de lancement d’expériences ambiguës et d’importer ici des méthodes pastorales européennes », confie Claude Julien au journaliste Jean-Pierre Proulx.

« L'évêque ne se rend pas compte qu'il est au service de cette minorité possédante. Il est inconscient de son état de prisonnier. Prisonnier de la petite bourgeoisie préoccupée de la défense de ses intérêts. Il se refuse, comme le reste de la classe bourgeoise, d'admettre qu'il y a des classes sociales, qu'il y a exploitation d'une classe par une autre. » À la fin du film Les Fils, Claude Julien, un des deux derniers Fils de la Charité au Québec, lit à haute voix ces mots qu'il avait alors rédigés, en colère, il y a un demi-siècle, après avoir appris la décision de Mgr Paul Grégoire de les chasser, « une décision politique » puisque « cela fait longtemps qu'on veut se débarrasser de nous au diocèse ».

Assise devant la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles, là où son oncle et les autres Fils de la Charité ont participé à tant d'assemblées et de réunions, Manon Cousin reconnaît qu'ils ont « brassé l'Église, mais que l'Église n'a pas suivi. En fait, elle n'a pas voulu suivre l'évolution du Québec. Les gens l'ont alors délaissée... et je doute qu'ils y retournent tant l'Église m'apparaît aujourd'hui déconnectée ».

Tant mieux, ajoute alors la documentariste, si le fait de raconter l'histoire de cette poignée de prêtres militants hors normes peut réhabiliter la réputation de l'Église, du moins auprès de ceux et celles qui côtoieront de nouveau, grâce à son film, les Fils de la Charité.

* * *

Les Fils
Un film de Manon Cousin
96 minutes

Dès le 13 août 2021, à Montréal, au Cinéma du Musée et au Cinéma Beaubien. Également à l’affiche à Trois Rivières (Cinéma Le Tapis Rouge) et à Québec (Cinéma Le Clap).

 

 

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