Lettre ouverte

«La spiritualité a sa place en éducation, monsieur le ministre!»

«Quoi qu’en pense le ministre de l’Éducation, l’expérience spirituelle est partie prenante du processus de construction de l’identité personnelle qui est au cœur même du projet éducatif», estiment les auteurs.
«Quoi qu’en pense le ministre de l’Éducation, l’expérience spirituelle est partie prenante du processus de construction de l’identité personnelle qui est au cœur même du projet éducatif», estiment les auteurs.   (Pixabay)
2020-01-29 14:47 || Québec Québec

Quoi qu’en pense le ministre de l’Éducation, l’expérience spirituelle est partie prenante du processus de construction de l’identité personnelle qui est au cœur même du projet éducatif.

Le projet de loi 40, déposé en octobre 2019 par le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, comporte des modifications à des articles de la Loi sur l’instruction publique qui y feraient disparaître toute référence à la spiritualité. C’est le cas de l’article 36, dont on  abrogerait la mention que «(l’école) doit, notamment, faciliter le cheminement spirituel de l’élève afin de favoriser son épanouissement». Cette suppression suggère que la spiritualité, plus ou moins assimilée à la religion, n’a plus sa place dans l’école de l’État laïque québécois. Mais cette façon d’associer spiritualité et religion relève d’une conception dépassée.

L’expérience spirituelle

Certes la spiritualité s’est souvent vécue en liens avec les religions, mais nous constatons aujourd’hui qu’elle naît et se développe à partir d’expériences humaines diverses. Depuis les cinquante dernières années, elle a largement débordé ses lieux d’ancrage traditionnels religieux et théologiques: elle s’est imposée comme objet d’étude et de pratique dans divers milieux et de nombreuses disciplines qui vont de la psychologie au service social en passant par les sciences infirmières, la médecine, la philosophie, les arts, le management et, bien sûr, les sciences de l’éducation. Une littérature abondante existe sur le sujet, émanant aussi bien de croyants que de non-croyants. Des programmes de formation en spiritualité sont offerts dans plusieurs universités d’Europe et d’Amérique. Des chercheurs s’intéressent aux rapports entre spiritualité et santé dans des instituts comme le Center for Spirituality, Theology and Health de l’Université Duke ou le Center for Spirituality and Health de l’Université de Floride.

Quelle que soit la manière dont on l’aborde, on reconnaît généralement à l’expérience spirituelle son caractère universel, sa référence aux interrogations des femmes et des hommes quant au sens de la vie, de l’amour, de la souffrance et de la mort, le fait qu’elle porte sur les valeurs, la relation à soi, aux autres et à son monde, et qu’elle comporte une référence à l’Ultime que celui-ci soit religieux ou non. À la suite de Sandra Schneiders, on définit alors la spiritualité comme «l’expérience d’un effort conscient pour intégrer sa vie en termes, non pas d’isolement et de repliement sur soi, mais de transcendance de soi à l’égard d’une valeur perçue comme ultime».

Ainsi comprise, l’expérience spirituelle est partie prenante du processus de construction de l’identité personnelle qui est au cœur même du projet éducatif. C’est pourquoi, en juin 2000, les législateurs ont fait de la spiritualité une responsabilité de l’école «dans le cheminement de l’élève».

Spiritualité et éducation

En février 2007, le Comité sur les affaires religieuses adressait au ministre de l’Éducation un avis intitulé Le cheminement spirituel des élèves. Un défi pour l’école laïque. Il y proposait une analyse, toujours pertinente, de l’énoncé de l’article 36 de la Loi sur l’instruction publique en le situant dans la tâche d’humanisation de l’école: «Faciliter le cheminement spirituel de l’élève, c’est activer en lui cette prédisposition à entrer en lui-même pour y découvrir ce qui le fait vivre en tant qu’être humain à part entière. Le Comité croit que, pour l’essentiel, cette tâche consiste à travailler au développement de "l’humanité" de l’élève, de ce qui fait sa dignité et sa valeur.»

Le Comité rappelait également que la responsabilité de l’école à l’égard du cheminement spirituel des élèves incombe à l’ensemble du personnel enseignant et des gestionnaires, supportés par les animateurs et animatrices à la vie spirituelle et à l’engagement communautaire.

La conception québécoise de l’école laïque, en vigueur depuis juin 2000, se démarque du modèle français de laïcité par sa dimension inclusive. Elle fait l’envie de plusieurs de nos contemporains européens. Nous avons alors rompu avec l’héritage confessionnel qui avait perdu sa pertinence en raison de la sécularisation de la société et de la diversité de la population québécoise. Mais la conception humaniste de l’éducation qui a été adoptée au cours de ce passage reconnaît la spiritualité comme un aspect essentiel de la personne, au développement duquel l’école a le devoir de contribuer.

Penser que la spiritualité n’a pas sa place à l’école c’est se condamner à une vision technocratique de l’éducation où la «gestion de classe», l’acquisition de compétences «utiles» et la transmission des savoirs l’emportent sur la formation de futurs adultes en quête d’une définition du sens de leur propre existence.

Jean-Marc Charron, professeur associé en Études religieuses, Université de Montréal
Texte rédigé avec la collaboration de Jean Duhaime (professeur émérite, Études religieuses, Université de Montréal) et appuyé par

Léonard Audet, Professeur honoraire, Études religieuses, Université de Montréal
Lucie Baril, Animatrice de vie spirituelle et d'engagement communautaire, Commission scolaire des Découvreurs
Lise Baroni, Professeure honoraire, Études religieuses, Université de Montréal
Jean-Marc Barreau, Professeur invité, Études religieuses, Université de Montréal
Michel Beaudin, Professeur honoraire, Études religieuses, Université de Montréal
Marie-Noëlle Bélanger-Lévêque, Doctorante, Études du religieux contemporain, Université de Sherbrooke
Alain Besner, Conseiller spirituel, Société Saint-Vincent de Paul
Jean-Claude Breton, Professeur honoraire, Études religieuses, Université de Montréal
Patrice Brodeur, Professeur agrégé, Études religieuses, Université de Montréal
Christine Cadrin-Pelletier, Secrétaire aux affaires religieuses, MEQ (2000-2005)
Chantal Cara, Professeure titulaire, Sciences infirmières, Université de Montréal
Thérèse Caron, Diplômée, Théologie, Université de Montréal
Élaine Champagne, Professeure agrégée, Théologie et sciences religieuses, Université Laval
André Charron, Professeur honoraire, Études religieuses, Université de Montréal
Jacques Cherblanc, Professeur agrégé, Études religieuses, éthique et philosophie, Université du Québec à Chicoutimi
Denise Couture, Professeure associée, Études religieuses, Université de Montréal
Robert David, Professeur honoraire, Études religieuses, Université de Montréal
Thomas De Konninck, Professeur émérite, Philosophie, Université Laval
Mireille Desroches Beauchemin, Administratrice
Hubert Doucet, Professeur honoraire, Bioéthique, Université de Montréal
Guy Durand, Professeur émérite, Études religieuses, Université de Montréal
Jean-Marc Gauthier, Professeur honoraire, Études religieuses, Université de Montréal
Alain Gignac, Professeur titulaire, Études religieuses, Université de Montréal
Margo Gravel-Provencher, Théologienne
Véronique Jacques, Commissaire, Commission scolaire Beauce-Etchemin
Guy Jobin, Professeur titulaire, Théologie et sciences religieuses, Université Laval
Guy Lapointe, Professeur honoraire, Études religieuses, Université de Montréal
Alain Legault, Professeur honoraire, Sciences infirmières, Université de Montréal
Frank Lofeodo, Retired Education Consultant to Spiritual and Community Animators, English Montreal School Board (EMSB)
Georges Leroux, Professeur émérite, Philosophie, Université du Québec à Montréal

Robert Mager, Professeur retraité, Théologie et sciences religieuses, Université Laval
Odette Mainville, Professeur honoraire, Études religieuses, Université de Montréal
Deirdre Meintel, Professeure titulaire, Anthropologie, Université de Montréal
Géraldine Mossière, Professeure agrégée, Études religieuses, Université de Montréal
Jean-Guy Nadeau, Professeur honoraire, Études religieuses, Université de Montréal
Gerben Oegema, Professor of Biblical Studies, Études religieuses, Université McGill
Jean-Claude Petit, Professeur honoraire, Études religieuses, Université de Montréal
Michel Pouliot, AVSEC retraité, Collège Saint-Charles Garnier (Québec)
Étienne Pouliot, Chargé d'enseignement, Théologie et sciences religieuses, Université Laval
Jean-Pierre Proulx, Professeur honoraire, Sciences de l’éducation, Université de Montréal
Jacques Racine, Professeur émérite, Théologie et sciences religieuses, Université Laval
Louis Rousseau, Professeur émérite, Sciences des religions, Université du Québec à Montréal

Isabelle Schneider, Étudiante, Études religieuses, Université de Montréal


6 Commentaire(s)

Jean-Pierre Roy || 2020-02-11 22:27:17

NON, la spiritualité est aussi une histoire culturelle personnelle... qui va enseigner quoi ? Peux-tu m'expliquer ? Pour certains la spiritualité passe par le coeur, pour d'autres par l'âme, pour d'autres par l'énergie universelle, pour d'autres encore par un dIeu non relié à la religion ou encore par les besoins fondamentaux de l'humain, par le respect de la nature, etc. Qui fera la part des choses autour de tout ça. On revient avec la même cacophonie que les religions.

Francine Bernier || 2020-02-01 10:32:07

Bravo pour cette excellente analyse que je partage entièrement.

MICHELLE-ANGE PICARD || 2020-01-31 11:47:27

En effet....la spiritualité est le «summum» de l'éducation tout comme l'instruction demeure incomplète sans considérer les valeurs humaines ...et spirituelles vécues dans le respect de la personne humaine... Peut-on s'imaginer l'élève terminant ses études spécialisées...sans pouvoir se réaliser pour les appliquer... exceller...sans pouvoir les mettre au service des autres pour améliorer leurs conditions... voire rendre le monde meilleur.... Il est à se demander si le Québec dans son évolution n'est pas rendu au stade de l'adolescence... en quête de son identité... Nous n'avons qu'à regarder autour de nous pour mieux nous remémorer la façon de procéder de nos ancêtres visant à évaluer une situation...pour construire...bâtir... mieux répondre aux besoins des gens à une époque donnée..... C'était le progrès...alors que maintenant on dirait que ...la réflexion de quelques personnes consiste à démolir et remplacer rapidement une lacune..... comme pour faire preuve d'exclusivité...et ou copier ce qui existe ailleurs ...sans nécessairement arrêter l'objectif visé et ou évaluer la portée d'un tel changement à long terme ....des décisions retenues voire souvent précipitées... Souhaitons que les personnes concernées...les gouvernements ...fassent davantage preuve de discernement et de maturité dans le choix des décisions multiples, essentielles comme existentielles...Est-il nécessaire de supprimer aussi rapidement les programmes en question...pour les remplacer par ce qui n'est pas fondé «cogité» encore ....du moins aux risques de déjà devenir périmés voire dérisoires avant le questionnement de leur raison d'être et le mode d'application favorables au départ... ? «S'il y a un temps pour tout» Ec 3, 1-8. Quel cadeau que celui de prendre le temps de prendre le temps...L'avenir le dira...

Suzanne Blouin || 2020-01-30 18:22:25

Merci pour cette prise de parole collective! Un exemple pour inciter l'APAVECQ* à se tenir debout! *Association Professionnelle des Animateurs de Vie spirituelle et d'Engagement Communautaire de Québec.

Suzanne Rousseau || 2020-01-30 10:53:15

Excellent texte que j'aurai volontiers signé. BRAVO!

Réjeanne Martin || 2020-01-29 16:02:41

J'ai envoyé à monsieur Roberge mes humbles commentaires au titre d'ex-enseignante, et responsable d'animation pastorale, notamment sur l'urgence de fonder les changements envisagés sur l'histoire commune des diverses civilisations depuis les origines. Ma recommandation finale: Relire en toute attention et compréhension la légende des Trois petits cochons. Histoire d'éviter en cette matière qu'autant en emporte le vent entre les récifs de Charybde et Scylla. Ulysse nous sert aussi une belle leçon de recherche du sens de nos vies. Réjeanne

 

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