Lettre ouverte

De Jean-Paul II à Donald Trump, que penser des leaders charismatiques?

Donald Trump s'adressant au Congrès le 28 février 2017.
Donald Trump s'adressant au Congrès le 28 février 2017.   (CNS photo/Jim Lo Scalzo pool via Reuters)
2017-04-04 10:59 || Monde Monde

*L'auteur est professeur émérite de communications sociales à l'Université Saint-Paul, à Ottawa.

Stupéfaction dans presque tous les pays de la planète, autant que dans son propre pays… Qu’y a-t-il à comprendre de l’élection de Donald Trump à la tête des États-Unis d’Amérique? Certains le qualifient de narcissique et même de psychopathe… Se pourrait-il que nous ayons affaire ici à un leader charismatique et magnétique en démocratie, avec les forces et les faiblesses qui se manifestent dans ce type de gouvernance? Peut-on mieux en cerner les grandeurs et limites?

D’abord, qu’entend-on par «charisme»? Le dictionnaire Robert le définit comme étant une «influence suscitée par une personnalité exceptionnelle».

Pour y voir clair, j’ai eu recours à quelques penseurs qui ont tenté de mieux cerner les comportements typiques de ceux qu’on pourrait qualifier de «leaders charismatiques». Mes réflexions se fondent sur des articles ou livres de Raymond Lemieux, sociologue; David Aberbach, psychologue; Jay Mechling, anthropologue; Daniel Dayan et Elihu Katz, communicologues; ainsi que Nick Couldry, chercheur.

À partir de leurs lumières, reprenons un portrait-synthèse de ce type de leadership, en s’appuyant sur deux personnages archétypaux reconnus dorénavant partout: un pape, Jean-Paul II; et le nouveau président des États-Unis d’Amérique, Donald Trump.

À partir d’une sociologie de la représentation

Il importe, selon Raymond Lemieux, d’analyser surtout la «mise en scène» rattachée au leader charismatique: «C’est souvent le travail médiatique qui devient finalement le cœur de l’événement, par-delà les personnes en cause». Voilà des propos qui s’ajustent bien à Donald Trump, je crois, si l’on se rappelle les couvertures médiatiques de ses discours pré-électoraux et de ce qu’on qualifie de ses pseudo-conférences de presse.

Alors, analysons rapidement le type de «mises en scène» organisées par Trump et son équipe. Elles relèvent de l’usage voulu de la provocation verbale, typique des rencontres pré-électorales du futur président: «utiliser» les médias généraux avides de spectaculaire en les aiguillant à ses propres fins, complété par l’usage que Trump lui-même fait en même temps des médias sociaux. Suivons ici Lemieux, en nous permettant de transposer ce qu’il disait jadis du pape à ce qui se produit maintenant aux États-Unis.

Or, il est évident que nous sommes en présence d’un immense spectacle; il est évident que ses organisateurs ont su utiliser d’une façon extrêmement efficace des ressources à la fine pointe de la technologie des communications. […] Cette fois-ci, elle a réussi: et cela non seulement en termes de techniques de communication mais en termes de manipulation de foule. (16)

Et Lemieux de conclure (en ce qui concerne le pape) que nous avons affaire à un personnage charismatique bien «cadré», fait pour une «mise en scène» orientée vers la manipulation. De même en est-il pour Trump, a fortiori, pourrions-nous dire.

D’un point de vue psychologique

À partir des commentaires du psychologue Aberbach, comparons maintenant nos deux leaders-références (Jean-Paul II et Donald Trump) sous différents angles révélateurs.

1) Les deux ont vécu des traumatismes importants dans leur jeunesse. Jean-Paul II a perdu sa mère très jeune, son frère qu’il admirait tant, puis son père adoré; il a vécu les malheurs du nazisme et du communisme. Donald Trump a connu des moments bien difficiles dans sa jeunesse, surtout dans ses relations très tendues avec son père, ainsi que dans ses attitudes agressives avec ses camarades de classe.

2) Un rôle de sauveur de la nation. C’était vrai pour Jean-Paul II, alors que la Pologne gémissait sous le joug soviétique. Ce l’est maintenant pour Donald Trump dans des États-Unis d’Amérique où l’inégalité sociale, tant citadine que rurale, provoque des situations économiques désespérées chez une grande partie de la population.

3) Le chaos social montre au leader qu’un destin de sauveur l’attend. Pour Jean-Paul II, c’était la sécularisation exaspérante de la chrétienté en Occident. Pour Donald Trump, c’est le désespoir touchant une partie de l’électorat de son pays. Évidemment, Jean-Paul II demeurait nettement plus nuancé. Ce qui les rapproche, toutefois, c’est le rôle que les médias de communication vont jouer dans l’inflorescence de leur charisme.

4) Force surhumaine, résilience, capacité de rebondir. Cette force est tirée des conditions positives qui ont suivi le traumatisme, doublée de dons naturels et de capacités créatives. Dans sa lutte pour dépasser ou maîtriser sa faiblesse, le leader charismatique utilise les médias pour se re-créer lui-même, pour rehausser sa valeur à ses propres yeux et aux yeux de sa société, ou du monde entier. N’ayant pas appartenu à une famille sécurisante dans sa jeunesse, il peut se trouver ou se créer ainsi une «famille» à l’intérieur d’une entité abstraite telle que le Public ou l’Univers… (On croirait que cela a été écrit en prévoyant l’arrivée au pouvoir de Donald Trump!)

À partir d’un point de vue anthropologique et médiatique

Selon Mechling, on peut être en désaccord avec les idées de quelqu’un ou même avec sa personne, mais tout de même être attiré par elle. N’est-ce pas ce qui s’est produit deux fois aux États-Unis? À Jean-Paul II, en septembre 1987, on a fait un triomphe personnel, tout en rejetant clairement ses exhortations morales; pour Trump, on a banalisé ses fredaines personnelles et son langage provocateur pour s’attacher à son personnage comme le symbole du renversement d’un ordre établi injuste.

Somme toute, une adulation, mêlée du rejet de ses idées pour le pape; une adulation, et l’acceptation naïve de ses idées pour Trump. À noter: autant Trump que Jean-Paul II se sont montrés charismatiques, à la fois dans leurs fonctions et dans leurs personnes. Cette remarque significative de Mechling disant du pape que ‘les médias ont mentionné sa carrière d’acteur et se sont émerveillés de son habileté à galvaniser une large panoplie d’auditoires: «The pope was still the best act in town»’ ne s’applique-t-elle pas parfaitement à Donald Trump: n’est-il pas «the best act in town», et même in the world?

À partir des événements traités médiatiquement

Il existerait, selon Dayan et Katz, trois sortes d’événements-médias: les concours, les conquêtes et les couronnements. Voilà qui s’applique très bien à Donald Trump: il a concouru dans la course à la représentation du parti Républicain: il a gagné. Il a terrassé Hillary Clinton et conquis la Maison Blanche. Le 20 janvier 2017, il a vécu le couronnement de son intronisation face à toute la nation, réalisant les trois facettes du triomphe suggérées par Dayan et Katz: héroïsme, dépassement, gloire. Cette situation ne recoupe-t-elle pas les désirs les plus intimes du charismatique Trump?

Les Primaires aux États-Unis ont certainement joué un rôle tant à la télévision qu’à travers les médias sociaux pour créer un espace-spectacle d’un nouveau type qui a rallié bien des gens en lien avec une nouvelle élite, contestatrice des anciennes (symbolisées par Washington qui en contrôlait le «centre»). Grande différence entre le passé et le présent, cependant: c’est au travers des réseaux sociaux que les publics interagissent principalement avec les événements, tant en faveur du personnage charismatique que contre lui (par exemple, les marches de protestations à travers le monde contre Donald Trump).

La description que font Dayan et Katz au sujet des mythes enfouis dans la société elle-même semble convenir parfaitement aux partisans de Trump. C’est l’une des raisons pour laquelle les leaders charismatiques jouent un rôle si crucial dans les événements-médias, et qu’ils apparaissent si magnétiques. Cela se produirait grâce à deux moments complémentaires: le modeling, les gestes posés; et le framing, les discours. Or, dans le cas de Donald Trump, les deux aspects se trouvent réunis en même temps: le geste-clé, c’est justement son discours, qui déboulonne toutes les conventions. Les médias anticipent ses discours ou ses tweets, ou ses conférences de presse. Le modeling de Trump, au-delà du contenu de ses discours, se joue donc dans sa façon même de présenter ses points de vue. Il a réussi merveilleusement ses présences publiques dans un modeling et un framing qui dérangent les codes établis et suscitent le désir de changement sous forme de rêve utopique dans la population moins favorisée.

Dayan et Katz analysaient déjà la télévision (laquelle a couvert beaucoup les discours de Trump durant sa campagne, notons-le) comme offrant des temps spectaculaires et festifs qui subjuguent les publics et freinent le zèle journalistique. L’aspect festif de tels rassemblements et interventions-médias n’a pas grand-chose à voir avec le ‘vrai’ et le ‘faux’. «On ne se questionne pas ici sur la vérité des faits. Il s’agit d’événements de l’ordre du spectacle, une expérience en soi, fort différente de l’original et probablement plus importante». Pas de surprise alors de voir Trump et son équipe triturer allégrement les faits: ça n’a pas tellement d’importance pour eux, car, ce qui compte, c’est le spectacle, «À tel point que d’y introduire le processus journalistique a l’air d’une violation» (Dayan et Katz). On comprend mieux dès lors l’attitude de Donald Trump vis-à-vis des journalistes.

Depuis l’arrivée des médias sociaux, nous assistons à une bascule importante des voies de communication en information. Les jeunes, en particulier, ne s’intéressent plus aux journalistes traditionnels qui s’érigent en intermédiaires de l’information, prétendant départager le ‘vrai’ du ‘faux’. Donald Trump en a conscience. En conséquence, ces vieux médias sont dorénavant vilipendés sans cesse par Donald Trump et ses assistants.

Pas de surprise que ces derniers utilisent alors à profusion des médias non encadrés par les journalistes, les médias sociaux, où les personnes sont touchées individuellement et manquent souvent de distance critique et de contexte d’interprétation (ce que, en principe, devraient garantir les journalistes). Chez la troupe de Trump, un passage pour atteindre le grand public s’est donc fait, visant un usage moins dépendant des médias généraux… vers les médias sociaux que l’émetteur peut entièrement contrôler, contrairement aux autres, et où on peut atteindre l’individu chez lui, isolé devant son écran. Une manière de faire tout aussi puissante, sinon plus, que la première.

À ne pas oublier, nuance cependant Couldry avec justesse: il convient de compléter la notion d’événement-média par une analyse serrée des puissances sociales et financières tapies derrière elles, qui manipulent les ficelles derrière les décors en vue du marketing.

Les événements-médias, alors, sont des moments privilégiés, non parce qu’ils révèlent la solidarité sous-jacente à la société, mais parce qu’ils révèlent la construction mythique d’un centre médiatisé dans ce qu’il a de plus intense.

On saisit bien ainsi pourquoi Donald Trump – tout en utilisant les médias généraux en vue de choquer pour profiter de leur apport spectaculaire – remet fondamentalement en question le «centre» qui existait jusqu’ici dans la société états-unienne et qui tendait à y faire prévaloir une unité factice…. Ce qui nous amène à poser la question: à partir de ses propres options, Trump et son entourage seraient-ils en train de créer un nouveau type de «centre» social grâce à un fonctionnement différent au niveau des médias, forçant les médias généraux à célébrer ses décisions et nourrissant ses adeptes unilatéralement à travers les médias sociaux?

À partir d’un point de vue d’un physique fort

Enfin, dernier thème, l’aspect physique. Ce fut un point fort chez les deux personnages charismatiques que nous avons retenus en exemples. Jean-Paul II, athlète et sportif, dégageait une attitude de confiance: «N’ayez pas peur!», se plaisait-il à dire souvent.

Dans le cas de Trump, nous avons affaire à un homme au physique impressionnant: solide, bien bâti, il porte un habit d’une pointure trop grande qui le fait paraître plus large que nature; résilient, c’est un battant qui en impose par sa combattivité, sa prestance, sa bonne santé et son caractère agressif, et cela depuis son tout jeune âge, alors que ses compagnons de classe le considéraient déjà comme un «bully».

Conclusion

Faut-il encourager ou craindre de tels leaders charismatiques, à effets magnétiques? Cela dépendra – pourrions-nous dire – du framing et du modeling exercés.

Dans le cas du pape Jean-Paul II, le framing consistait en la promotion internationale de l’Église catholique romaine à travers sa propre personne charismatique, unie à une tentative de type modeling – souvent peu fructueuse, en Occident du moins – visant à transmettre par ses discours les contenus de la foi et surtout de la morale chrétiennes.

Dans le cas de Donald Trump, les apparences laisseraient-elles entrevoir plutôt l’usage du modeling (ses discours contestataires et hargneux) dans le but de mettre en valeur – grâce au framing – ses propres visions «capitalistes» de la société, ainsi que sa propre personne, avide de gloriole? Jusqu’ici, je serais porté à le croire.

Guy Marchessault, Ph. D.

Références: David ABERBACH, Charisma in Politics, Religion and the Media, New York, New York University Press, 1996, 121 p.; Nick COULDRY, Media Rituals. A Critical Approach, London & New York, Routledge, 2003, 173 p.; Daniel DAYAN et Elihu KATZ, Media Events, Cambridge, Mass./London, England, Harvard University Press, 1992, 306 p.; Raymond LEMIEUX, «Charisme, mass-media et religion populaire; le voyage du Pape au Canada», dans Social Compass, XXXIV/.1, 1987, p. 11-31; Jay MECHLING, «The Mass-Mediated Pope», in This World, no 2, Winter 1988, p. 92-103.


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