Lettre ouverte

Éthique et culture religieuse: pourquoi pas d’abord une évaluation rigoureuse?

Lettre ouverte d'experts qui estiment que le gouvernement doit mieux s'y prendre pour revoir le programme Éthique et culture religieuse.
Lettre ouverte d'experts qui estiment que le gouvernement doit mieux s'y prendre pour revoir le programme Éthique et culture religieuse.   (Pixabay)
2020-01-28 09:31 || Québec Québec

Précipitation, absence de consultation, experts ignorés tout autant que les acteurs et actrices du terrain. Cela rappelle quelque chose? N’est-ce pas la méthode Jolin-Barrette? N’est-ce pas ce manque d’écoute que François Legault a reproché à son ministre à quelques reprises? Et pourtant, c’est exactement la même manie que nous voyons à l’œuvre avec le ministre Roberge dans le dossier de la réforme ou l’abolition du programme Éthique et culture religieuse (ECR).

Un sondage en ligne, à remplir en 15 minutes, avec des groupes de questions qui trahissent déjà les choix – pour ne pas dire les réponses – du gouvernement. Questions avec choix de réponses défectueux (impossible de répondre «je ne sais pas» à des questions qui supposent une connaissance précise du programme). Possibilité pour une même personne de répondre au sondage 10 fois, 50 fois si elle le souhaite. Est-ce sérieux?

Et qu’on ne nous rappelle pas ici la possibilité d’envoyer un mémoire d’ici le 21 février. On en trouve bien une brève mention sur la page Internet d’accès au sondage – presque vers la fin. Mais en l’absence de commission parlementaire ou de commission de consultation, qui lira ces mémoires? Pour en faire quoi? Selon les informations reçues à notre demande, là aussi la délibération sera opaque: ni les experts ni les enseignants n’y participeront.

Plusieurs sont d’avis que le programme ECR nécessite une évaluation depuis longtemps, une évaluation rigoureuse qui sait aussi reconnaître ce qu’il comporte d’innovations et d’intuitions justes. Dès le début cependant, d’aucuns le trouvaient à la fois éclaté, trop chargé, affligé d’angles morts tels celui sur l’athéisme. D’autres ont critiqué une approche complaisante des religions.

Le cours d'ECR avait été créé à partir du travail de fond, documenté, collégial, fait par le Groupe de travail sur la place de la religion à l'école (1999). C’est ce qu’il fallait pour créer quelque chose de novateur. Malheureusement, par la suite, l’évaluation d’une première version, l’expérimentation en classe, et la formation des enseignants furent réalisés à la hâte dans la majorité des commissions scolaires. De plus, ce programme n’a jamais obtenu qu’un statut marginal dans l’ensemble des cycles du primaire et du secondaire, ce qui ne s’annonce pas autrement pour la réforme envisagée. Faire valoir qu'avec la manière actuelle on aboutira à un meilleur cours – à implanter en 2022 s’il vous plaît! – c’est se bercer d’illusions. Mais au moment des bilans et de la relance, l'occasion est donnée à ce gouvernement de faire un travail approfondi, qui serait à son crédit.

L’intuition du rapport Proulx (1999) était à l’effet que la culture religieuse forme une composante importante de la culture générale, qui est reflet du monde dont nous avons hérité. Ce que le rapport n’avait pas considéré, c’est une école publique d’où se dégage si peu de préoccupation pour une culture générale, sinon de manière éclatée, comme l’ont montré divers travaux dont ceux de Paul Inchauspé (1997, 2007). À quoi bon, dans cette perspective, une culture religieuse? Mais trêve d’ironie. Ce qu’il faudrait, ce n’est pas réduire la culture religieuse mais rehausser l’enseignement de la culture générale, y compris dans ses dimensions religieuses. À cet effet, il faudrait former un nouveau groupe de travail sur la culture générale à l’école, regroupant des experts issus des arts, lettres et sciences humaines.

Et que dire de l'éthique? C’est la délibération sur les finalités des actes et sur les possibilités qu’offre le réel. C’est aussi une délibération sur les questions qui concernent le bien commun. Cela suppose un apprentissage. Or, dans le projet, ou ce qui s'en dessine, il est à craindre que la part faite à l'éthique soit rognée au profit de la morale: inculquer une vision du bien et du mal, des codes de vie, en termes juridiques, écologiques, sexuels, numériques, etc. C’est sans doute important, mais est-ce de l’éthique à proprement parler, ce qui peut le mieux forger le jugement d’êtres libres et critiques?

Nous, signataires de cette lettre, croyants ou incroyants, sommes aussi citoyens et citoyennes, parents, grands-parents et bien d’autres choses encore. À travers notre prise de parole, notre préoccupation n'est pas la transmission d’une religion, mais la capacité à former des citoyen.ne.s cultivé.e.s, en matière religieuse comme dans le reste, et responsables, ce qui suppose la formation du jugement éthique.

Le gouvernement de François Legault a entrepris un travail nécessaire à propos du programme d’ECR. Mais il lui faudra de nouveau renvoyer son ministre à ses devoirs pour la méthode de consultation et pour le temps consacré à l’élaboration d’un nouveau programme ainsi qu’à son implantation. Ce n’est qu’à ce prix qu’il se donnera les moyens de réussir son pari.

Ont signé:

  1. Jean-François Roussel, professeur, Institut d’études religieuses, Université de Montréal, rédacteur principal
  2. Jocelyn Girard, professeur, IFTP Chicoutimi, et chargé de cours, UQAC
  3. Mireille Estivalèzes, professeure, Faculté des sciences de l’éducation, Université de Montréal
  4. Louis Rousseau, professeur émérite, UQAM
  5. Sébastien Doane, professeur adjoint, Faculté de théologie et de sciences religieuses - Université Laval
  6. Marc Dumas, professeur, Centre en études du religieux contemporain, Université de Sherbrooke
  7. Elaine Champagne, professeure, Faculté de théologie et de sciences religieuses, Université Laval
  8. Simon Maltais, éditeur adjoint, Édition Novalis
  9. Marc Jean, professeur en éthique, UQAC
  10. Robert Mager, professeur retraité, Université Laval
  11. Denise Couture, Professeure retraitée, Institut d’études religieuses, Université de Montréal
  12. Alain Ratté, membre du Secrétariat aux affaires religieuses de 2005 à sa dissolution (rattaché au ministère de l’Éducation)
  13. Patrice Bergeron, professeur, Faculté de théologie et de sciences religieuses, Université Laval
  14. Étienne Pouliot, chargé d’enseignement, Faculté de théologie et de sciences religieuses, Université Laval
  15. Pierrette Daviau, professeure retraitée, Université St-Paul, Gatineau
  16. Francis Daoust, directeur général de la Société catholique de la Bible
  17. Jean Grou, rédacteur en chef, Vie liturgique - Prions en Église
  18. Alain Ambeault, CSV Directeur général, Conférence religieuse canadienne
  19. Alain Gignac, professeur, Institut d’Études religieuses, Université de Montréal
  20. Martin Bellerose Professeur et directeur de l’Institut de pastorale, Collège universitaire dominicain
  21. Anne-Marie Chapleau, bibliste, professeure, Institut de formation théologique et pastorale, Chicoutimi
  22. Patrice Brodeur, professeur, Institut d’études religieuses, Université de Montréal
  23. Jacques Cherblanc, professeur agrégé, Unité d’enseignement en études religieuses, en éthique et en philosophie, directeur du LERARS, UQAC
  24. Suzanne Desrochers, adjointe au directeur de l’Office de catéchèse du Québec
  25. Stéphanie Gravel, Ph.D., chargée de cours en éducation, UQAC et Université de Montréal
  26. Marie-Noëlle Bélanger-Lévesque, doctorante en études du religieux contemporain, Université de Sherbrooke, intervenante en soins spirituels, CHUS
  27. Louis-Marie Beaumont, modérateur de l’unité pastorale des Deux-Rives, Saguenay
  28. André Fortin, citoyen engagé, Saguenay
  29. Marc Fournier, agent de pastorale, Alma
  30. André Bergeron, superviseur en entreprise, étudiant en théologie, Saguenay
  31. Isabelle Schneider, étudiante, Institut d’Études religieuses, Université de Montréal
  32. Élisabeth St-Pierre, étudiante au bacc. en enseignement secondaire et développement personnel (ECR), UQAC
  33. Robert Gaudin, psychologue honoraire, retraité et pratiquant, Saguenay
  34. Claude Gilbert, retraité, responsable de communauté
  35. Lise Gravel, enseignante retraitée en sciences religieuses et éthique
  36. René Lapointe, président de conseil de fabrique, Jonquière
  37. Réjean Bergeron, président de conseil de fabrique, St-Charles-Borromée
  38. Jocelyn Claveau, marguillier, Jonquière
  39. Renée Lepage, coach et formatrice, Institut de formation théologique et pastorale, Chicoutimi
  40. Denise St-Pierre, responsable de la formation à la vie chrétienne, Baie-Comeau
  41. Jimmy Delalin, prêtre et conseiller théologique, Baie-Comeau
  42. Suzanne Lévesque
  43. Daniel Desmarquis, concepteur pédagogique
  44. Jacques Marcotte, O.P., retraité de pastorale scolaire et paroissiale, Gatineau et Québec
  45. Réjeanne Martin, retraitée de l’enseignement et chargée d’activités pastorales
  46. Claude Deschenes, agent de pastorale, Sacré-Coeur-Tadoussac
  47. Édith Savard, citoyenne, responsable de communauté chrétienne
  48. Éliette Girard, citoyenne
  49. Mirianne Hamel, intervenante sociale retraitée
  50. Anne-Marie Ricard, conseillère d’orientation et psychothérapeute, Québec
  51. Roger Boisvert, citoyen
  52. Isabelle Tremblay, enseignante ECR, Roberval
  53. Frédéric Tremblay, formateur, IFTP Chicoutimi
 

du même auteur

L'auteur estime que les lieux de culte ont su montrer qu'ils ne sont pas des foyers d'éclosion et que le gouvernement doit en tenir compte.
2020-09-29 18:47 || Québec Québec

LETTRE OUVERTE. Établir les critères pour les lieux de culte en fonction des faits

Un enfant se fait baptiser par le pape François le 12 janvier 2020 au Vatican.
2020-09-01 11:16 || Monde Monde

LETTRE OUVERTE. L’invalidité des baptêmes… Une place pour la réflexion par-delà le décret romain?

Des infirmières portant un masque se tiennent devant une statue du pape Jean-Paul II à Wadowice, en Pologne, à l'occasion d'une cérémonie soulignant le 100e anniversaire de naissance du saint le 18 mai 2020.
2020-05-22 15:09 || Monde Monde

Photo du jour - 22 mai 2020

articles récents

L'auteur estime que les lieux de culte ont su montrer qu'ils ne sont pas des foyers d'éclosion et que le gouvernement doit en tenir compte.
2020-09-29 18:47 || Québec Québec

LETTRE OUVERTE. Établir les critères pour les lieux de culte en fonction des faits

Un enfant se fait baptiser par le pape François le 12 janvier 2020 au Vatican.
2020-09-01 11:16 || Monde Monde

LETTRE OUVERTE. L’invalidité des baptêmes… Une place pour la réflexion par-delà le décret romain?

Des gens marchent dans la ville d'Idlib, en Syrie, le 18 avril 2020.
2020-05-20 16:38 || Monde Monde

LETTRE OUVERTE. Soutenir d’autres travailleurs essentiels