Éric Laliberté

LETTRE OUVERTE. Pour que la spiritualité ne devienne pas un «service essentiel»

«En revanche, et c’est là où j’ai été mal compris, je crois que la spiritualité est accessible à tous. Peu importe le niveau de vie. C’est sur ce point que j’ai pu susciter des tollés, en ayant été peu nuancé», reconnait l'auteur.
«En revanche, et c’est là où j’ai été mal compris, je crois que la spiritualité est accessible à tous. Peu importe le niveau de vie. C’est sur ce point que j’ai pu susciter des tollés, en ayant été peu nuancé», reconnait l'auteur.   (Pixabay)
2020-04-02 00:00 || Monde Monde

(L'auteur entend réagir à des critiques reçues au sujet de sa lettre du 30 mars. Celles-ci l'accusaient entre autres de dépeindre une «spiritualité bourgeoise».)

Mal interprété par certains lors de ma dernière lettre ouverte, je crois nécessaire de faire une mise au point. En voulant discuter de la spiritualité qui n’est pas reconnue comme service essentiel sur la liste du gouvernement québécois, je me suis retrouvé coincé dans un discours qui prétendait que la spiritualité est réservée aux riches! Ce n’était pas mon propos, loin de là! J’avoue que ma lettre, écrite à chaud, voulant intervenir rapidement, n’était pas très claire sur ce point et pouvait laisser place à toutes sortes d’interprétations. Alors, je me reprends ici en tentant d’aller plus loin et en précisant quelques points.

Tout d’abord, je réitère qu’il serait mal venu de revendiquer la spiritualité comme service essentiel alors qu’elle relève du cheminement. C’est ce qui introduisait ma lettre et en était le point central. Considérer la spiritualité comme un service essentiel, au même titre que : se nourrir, se loger, se vêtir; range la spiritualité à l’enseigne des biens de consommation. Ce qui signifie qu’elle se consomme. Cette attitude, répandue bien avant la pandémie, en fait une «spiritualité de marque»; c’est-à-dire qui se déploie comme paraitre, bien avant d’être. La pandémie actuelle, et tout ce qu’elle occasionne, devrait être l’occasion pour chacun de repenser son rapport à la spiritualité.

En revanche, et c’est là où j’ai été mal compris, je crois que la spiritualité est accessible à tous. Peu importe le niveau de vie. C’est sur ce point que j’ai pu susciter des tollés, en ayant été peu nuancé. À mon avis, la réflexion spirituelle tend à s’épanouir lorsque les besoins de base sont satisfaits. Elle passe par la satisfaction des besoins de base. C’est-à-dire que, en se référant au modèle tout simple qui découle des travaux de Maslow, il y a deux types de besoins: les besoins carencés et les besoins d’épanouissement. Parmi les besoins carencés, nous retrouvons: se nourrir, se loger, se vêtir, être en santé; mais aussi, le besoin de se sentir en sécurité, de développer des amitiés, de se sentir aimé, accepté et reconnu. Tous ces besoins sont carencés. C’est-à-dire qu’ils ne pourront jamais être satisfaits une fois pour toute et en redemandent encore et toujours. Comme je l’écrivais la dernière fois, je ne pourrai jamais dire: «Je vais tellement manger aujourd’hui, que je ne mangerai plus de toute ma vie.» Relevant des besoins carencés, il en va de même pour la sécurité. Elle demandera toujours un minimum d’attention. Il en va également de même pour l’amitié, créer des liens, appartenir à un groupe et être reconnu au sein de ce groupe. Tous sont des besoins carencés et auront toujours besoin d’être nourris. Il est important de le retenir, mais aussi d’en saisir toute la portée: de ces carences découle toute une nécessité qui appelle à prendre soin.

Du côté des besoins dits d’épanouissement, nous retrouverons: l’actualisation de soi et de ses capacités, la créativité, le désir d’apprendre et de comprendre, la spiritualité. Ces besoins se distinguent des besoins carencés et, en quelque sorte, s’y opposent. Si les besoins carencés relèvent du manque et de l’insatisfaction, les besoins d’épanouissement seront, au contraire, de l’ordre de l’abondance et de la satisfaction. Ainsi, l’apprentissage fait ne demande pas à être refait et refait, il se satisfait en lui-même. De même, l’œuvre d’art ne demande à être reproduite sans arrêt. Sur le plan des besoins, la spiritualité relève du même ordre. Agir selon l’esprit, en cohérence avec sa foi, relève de l’abondance et de la satisfaction.

Pour y parvenir, cependant, et c’est là que Maslow et plusieurs autres psychologues seront d’accord, l’individu doit satisfaire ses besoins carencés. Si ceux-ci ne sont pas satisfaits, ses préoccupations pour l’éducation, les arts ou la spiritualité ne seront pas les mêmes. Ainsi, répondre aux services essentiels, tel que le gouvernement le conçoit dans sa proposition, signifie «besoins carencés»: assurer que la base de la vie fonctionne. Une fois cette base assurée, autre chose peut advenir.

Cela dit, les besoins carencés en culture de consommation nord-américaines sont très élevés. Par conséquent, plus difficile à satisfaire. C’est ici que plusieurs ont cru que ma lettre faisait l’apologie d’une spiritualité réservée aux riches. Ce qui n’est pas le cas. Ce type de raisonnement laisse tout simplement entendre que la véritable manière de satisfaire les besoins carencés serait celle véhiculée dans les pays du G7. Pas du tout! Les pauvres ont peut-être plus à enseigner sur ce point, car ils se satisfont de peu. Alors que l’éternelle insatiété des populations du G7 se fait, plus souvent qu’autrement, esclave de ses besoins carencés et y tourne en rond en élaborant une «spiritualité de marque».

Actuellement, et c’est là que la spiritualité se joue autrement qu’en termes de services essentiels, nous pouvons observer que les dernières semaines ont été riches en initiatives pour répondre aux besoins carencés de la population. Celles-ci ont pris des formes multiples: regroupements pour faire les achats des personnes à risque, lignes téléphoniques pour assurer un lien avec les personnes isolées, de même que toutes une panoplie d’activités en ligne pour contrer l’isolement et permettre à la vie de continuer. J’en profite pour mentionner que personne ne s’est indigné du fait que les arts et l’éducation, au même titre que la spiritualité, n’apparaissent pas sur cette liste de services essentiels. Pourquoi? Il est quand même stupéfiant que l’on s’inquiète de la place de la spiritualité parmi les services essentiels, mais pas des arts, ni de l’éducation. Ceci alors que des millions de parents sont aux prises avec l’éducation académique de leurs bambins à la maison. Pourquoi en est-ce ainsi? Très justement parce que l’éducation, les arts et la spiritualité ne sont pas des services essentiels! L’essentiel étant d’assurer la survie en ce moment.

D’ailleurs, nourrir, loger, vêtir, visiter les malades, soutenir les plus pauvres, ont toujours été au cœur du christianisme. Ils sont des actes qui traduisent les effets de la Parole en chacun de nous. En prenant soin, les uns des autres, en prenant soin des besoins carencés que nous éprouvons tous, nous permettons à chacun de tendre vers l’épanouissement. En prenant soin les uns des autres, dans nos besoins carencés, l’humain s’épanouit. En se mettant au service des plus nécessitants, créant et apprenant de cette nouvelle forme de vie, l’humain grandit. S’il est un retour à l’essentiel, il est bien là! Et c’est en cela que l’essentiel précède toute spiritualité.

L’essentiel permet à la spiritualité d’advenir et de se faire cheminement. Prendre soin, fait émerger l’abondance de la satisfaction spirituelle. Elle émerge de cette attitude face à l’autre dans ses besoins carencés. Pas comme satisfaction égotique, mais bien parce qu’elle satisfait tout simplement. Tout comme la satisfaction éprouvée lorsque le regard s’ouvre sur une nouvelle réalité. Le cheminement spirituel apparait dès l’instant où le questionnement s’installe: «Comment allons-nous vivre ensemble? Comment allons-nous vivre cet événement et traverser cette Pâques ensemble?»

En ce moment, la priorité est de prendre soin. Nous avons besoin d’être agit par notre spiritualité pour qu’elle devienne source de vie. La réclamer comme service essentiel serait la réduire à ce qu’elle n’est pas. Ainsi, je me réjouis car la spiritualité transpire, avec force, de partout en ce moment.

Éric Laliberté
Doctorant en théologie, Université Laval


1 Commentaire(s)

Jacques Lalonde || 2020-04-04 06:47:50

Que tout ceci est lourd, M. Laliberté. Vous adressant au nombre, abaissez votre niveau de langage, faite le humble et pauvre et ne craignez pas de dépouiller votre verbe de ses dorures universitaires. Le Christ n'a jamais été aussi percutant qu'en disant des choses simples en termes simples à des gens simples. La spiritualité est plurielle et cette pluralité appelle au partage par le bas, par nos plus petits dénominateurs communs, ceux-là qui signalent notre égalité radicale. Le reste appartient à la représentation, au positionnement, une mise en retrait de la communauté qui distancie le locuteur de son prochain. Bonne Pâques.

 

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