Marco Veilleux

LETTRE OUVERTE. Un chantier de deuil collectif se dresse devant nous

Devant la COVID-19, l'auteur propose de «commencer à réfléchir à des gestes, à des lieux et à des temps de ritualisation, de guérison et d’apaisement».
Devant la COVID-19, l'auteur propose de «commencer à réfléchir à des gestes, à des lieux et à des temps de ritualisation, de guérison et d’apaisement».   (Pixabay)
2020-05-08 18:25 || Québec Québec

Au cœur de la guerre contre la COVID-19 dans laquelle nous sommes actuellement engagés, commence à poindre l’enjeu du deuil collectif que nous aurons bientôt à assumer comme société.

En effet, à cause de la pandémie, il y a évidemment un très grand nombre de personnes qui auront à vivre des deuils inhabituels par rapport aux cadres normaux de ce processus essentiel sur le plan psychologique, social et spirituel. Pensons à la restriction ou à l’interdiction des visites au chevet des proches en fin de vie. Pensons aussi à l’absence des rituels communautaires qui auraient, d’ordinaire, accompagnés les décès. Pensons, enfin, à l’impossibilité de voir et de toucher les défunts, conjuguée au fait qu’il soit interdit de se rapprocher physiquement – chose pourtant si naturelle aux humains voulant communiquer leur sympathie et leur soutien. Tout cela complexifie énormément la démarche de deuil des proches de personnes décédées dans le contexte de la présente crise.

Il y a toutefois un autre défi à l’horizon, et il est de taille. C’est celui du deuil collectif que nous aurons à «métaboliser» dans notre corps social. Car nous ne pouvons pas vivre une crise sanitaire d’une telle ampleur, avec autant de bouleversements socioéconomiques, la funeste mise à jour quotidienne du nombre de décès et, surtout, la révélation des failles de notre réseau de la santé (surtout de nos milieux d’hébergement pour aînés), sans que cela ne cause de profonds impacts dans la population.

Il y aura, vraisemblablement, un traumatisme collectif dont il faudra tenir compte, et auquel nous aurons à trouver une forme d’expression rituelle, symbolique et sensée. Comment, dans quelques mois, pourrons-nous commémorer les milliers de victimes directes et indirectes de ce virus? Comment, surtout, allons-nous trouver une forme de guérison et de signification à la blessure et au trauma que cette crise aura laissé dans notre corps social? Car sans nul doute il y aura, en plus d’un sentiment de culpabilité collective, un niveau sans précédent d’anxiété, de fatigue physique et psychologique, de détresse spirituelle, de stress et de symptômes divers parmi la population.

Déjà, il nous faut donc commencer à réfléchir à des gestes, à des lieux et à des temps de ritualisation, de guérison et d’apaisement. Au-delà du défi qui se présente pour chaque individu ou famille endeuillés, c’est à un immense chantier de deuil collectif que nous sommes conviés.

Par exemple, pourrions-nous penser à une célébration commémorative nationale, télédiffusée, inclusive de la diversité des sensibilités religieuses et humanistes? Célébration à l’intérieur de laquelle le peuple québécois pourrait communier ensemble, à travers des témoignages, de la musique, des images, des textes et des gestes symboliques? À l’échelle de chaque ville ou région, nous pourrions penser à des formules semblables, mais adaptées à la situation locale. Les églises et communautés de foi seront certainement elles aussi interpellées. Enfin, il serait essentiel, dans chaque hôpital, CHSLD ou milieu d’hébergement, d’inventer des façons de faire mémoire des disparus, tout en réconfortant les survivants, honorant les efforts surhumains des professionnels de la santé et saluant notre mobilisation commune dans cette crise.

L’expertise des personnes formées en spiritualité et en accompagnement du deuil sera précieuse, il me semble, pour réfléchir à cet enjeu, sensibiliser tous les échelons de la société à son importance, et mettre en œuvre des propositions pertinentes pour y faire face.

Marco Veilleux
Etudiant à la maîtrise à l’Université de Montréal et intervenant en soins spirituels en milieu de santé


7 Commentaire(s)

IsaBelle Couillard || 2020-05-15 20:16:58

Salut Marco, Merci pour cette réflexion qui nous plonge dans l'ampleur des deuils vécus par une multitude de personnes, mais isolées dans notre confinement. Il nous faut se mettre ensemble pour créer ces espaces de rituels collectifs pour commencer ensemble les premières étapes du deuil. Qu'on soit à temps plein dans les services essentiels, ou à la maison à faire du pain et à aider ses enfants, qu'on ait perdu sans pouvoir être auprès de l'être cher ou qu'on soit sous le choc impuissant devant notre téléviseur devant l'horreur dans nos CHSLD, tous nous aurons des séquelles à différents niveaux de cette période. Donnons-nous ces espaces de bienveillance et de baumes.

MICHELLE-ANGE PICARD || 2020-05-12 09:53:11

Oui...tout un temps de réflexion...d'ajustement...le jour venu... pour mieux élaborer une pastorale de remise en route dans l'Esprit-Saint dont la nouvelle Pentecôte se vivra pour tous (e) le 31 mai...à l'ère numérique ou pas... « Le vent souffle où il veut....» Jean 3, 8. Ce deuil doit rejoindre «le coeur de l'être»...selon une démarche à la fois individuelle et collective.... «Jésus est la résurrection et la vie» Jean 11, 25-26. L'Esprit Saint toujours dynamique inspirera cette façon retenue pour mieux aider à vivre ce deuil respectif.... Ce sera une autre opportunité d'aider à reconnaître la présence de Dieu dans les événements de la vie.... cette «épreuve pandémique» et tout ce que cela comporte.... Ce sera une occasion de plus d'affermir comme d'exprimer sa foi au «Christ ressuscité». La «Parole de Dieu» continue d'apaiser comme de nous réconcilier.... Elle nous aide même à nous libérer du passé pour mieux poursuivre notre route...U.D.P.

Jean Guy Nadeau || 2020-05-09 23:50:48

Salut Marco. Que voilà une réflexion pertinente. Je pense en effet qu'une telle commémoration s'imposera. Trop tôt pour en parler? Je ne crois pas. Savoir que cela sera possible pourra peut-être en aider quelques uns. Par contre, je ne sais pas comment on pourra tenir compte de la colère ou si ce sera nécessaire. Probablement, bien que ce ne soit habituellement pas le cas en de telles circonstances, bien que l'on passe parfois par le Dies irae. E tout cas, nous faisande de belles funérailles, et il m'a souvent paru que c'est ce que nous faisons de mieux. Si on peut penser à une célébration étatique pour tout le Québec, on peut peut-être penser à des funérailles par diocèse, peut-être.

André R Lépine, thanatologue || 2020-05-09 16:57:18

Pourtant nous avons les célébrations communautaires qui peuvent nous servir,à la condition que les élus écoutent nos pasteurs et leurs brebis,

Gilles Sainte-Marie || 2020-05-09 07:34:06

Correction à mon commentaire. La présentation à TVRS est mercredi prochain 13 mai de 20h à 20h30 et non jeudi.

Gilles Sainte-Marie || 2020-05-09 07:24:17

Très bonne réflexion. Un exemple : le Diocèse de Saint-Jean-Longueuil, avec son évêque Mgr Claude Hamelin, présente à la télévision communautaire TVRS (chaîne 609), une réflexion sur le deuil en ce temps de pandémie. Jeudi prochain, 14 mai, 20h à 20h30.

Jawad || 2020-05-08 23:11:37

Une réflexion profonde et utile ... le deuil collectif et la guérison nationale.

 

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