Entrevue avec Jean-Claude Guillebaud

«On est arrivé à faire de la laïcité une forme d’athéisme»

L’essayiste et ancien journaliste français Jean-Claude Guillebaud photographié lors de son passage au Québec le 31 octobre 2017.
L’essayiste et ancien journaliste français Jean-Claude Guillebaud photographié lors de son passage au Québec le 31 octobre 2017.   (Présence/Yves Casgrain)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2017-11-14 20:05 || Monde Monde

«L’Église est impure, limitée, rarement à la hauteur de la Parole qu’elle prétend transmettre. Et pourtant, je lui dois d’être aujourd’hui chrétien. Alors, je m’incline. Au Moyen Âge, on appelait l’Église la 'chaste putain', femme de mauvaise vie qui porte en elle un fragment central de sainteté et qui, en se prostituant, arrive à faire vivre ses enfants.» Cette citation de Gustave Thibon, éditeur qui publia les écrits de Simone Weil, est publiée en exergue du dernier livre de Jean-Claude Guillebaud, La foi qui reste paru aux éditions L’Iconoclaste.

«L’image que reprend Gustave Thibon veut dire que l’Église possède un double statut. Elle est une institution avec ses propres intérêts, avec ses risques de scléroses. En même temps, elle est porteuse du message évangélique. Souvent dans l’histoire, ces deux aspects se sont opposés. Chaque fois qu’elle a servi les princes, elle a un petit peu oublié les pauvres. Nous sommes les produits de cette double histoire que je trouve magnifique», explique l’essayiste et ancien journaliste français Jean-Claude Guillebaud, dans une entrevue accordée à Présence.

Le pape risque d’être assassiné

 Si l’Église s’égare, elle est capable également de retrouver le chemin. «Il s’est toujours trouvé des gens pour la rappeler à l’ordre: les mystiques comme sainte Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix, saint François d’Assise. Des gens qui ont eu le courage de lui dire: ‘Attention! Tu oublies le message évangélique’. Ils ont joué un rôle fondamental dans notre histoire», rappelle-t-il.

Selon l’essayiste, le pape François fait partie de cette longue lignée de prophètes. «Je me suis laissé enthousiasmer par le pape François. Je n’arrive pas encore à comprendre comment une assemblée de très vieux cardinaux, très conservateurs, très réacs, a pu sortir de son chapeau ce lapin, si j’ose dire! Là, il faut croire au Saint-Esprit!», lance-t-il dans un éclat de rire.

«En quelques mots, le pape François, alors qu’il était sur le balcon de la place Saint-Pierre, a tout changé. Il a dit: ‘Je vous demande de me bénir’! En une semaine, il a retourné l’image de l’Église. Bon, cela ne veut pas dire qu’il va réussir. La réforme de la curie, c’est très compliquée. Il risque d’être assassiné.»

Vraiment? «Je n’en sais rien, mais c’est que je lis. Je constate qu’il y a un clan qui s’est organisé au sein de l’Église, y compris aux États-Unis où on le considère comme un pape gauchiste. Pour ce clan, François est pire que Che Guevara!»

François et Bernanos

Outre le souverain pontife, Jean-Claude Guillebaud cite régulièrement Georges Bernanos dans son ouvrage. «En lisant Essais et écrits de combat publié chez Gallimard, je me suis rendu compte que Bernanos a été durant toute sa vie encore plus critique que je ne le croyais à l’égard du cléricalisme. Il comparaissait l’esprit clérical à l’esprit de vieillesse. Pour lui, le message évangélique, c’est l’esprit d’enfance. Il a écrit des textes magnifiques. Il a été d’une telle droiture.»

Qu’aurait pensé Bernanos du pape François qui tente de réformer l’Église? «Il serait absolument de son côté. D’ailleurs, j’ai le sentiment quelquefois que le pape François a lu Bernanos. Lorsqu’il s’est exilé au Brésil durant de la Deuxième Guerre mondiale, il a accordé des d’entrevues et publié beaucoup de textes dans les journaux et les revues latino-américains. Je suis sûr que le pape l’a lu. Indiscutablement, il y a des ponts communs, il y a des sonorités communes. Je pense que Bernanos aurait été enthousiasmé par le pape François.»

À l’image de Gustave Thibon et de Bernanos, Guillebaud ne fait pas que critiquer la chaste putain, il la défend également. C’est donc vent debout qu’il peste contre les «laïcards» qui sont en guerre contre les religions. «En France, être pour la loi concernant la séparation des Églises et de l’État votée en 1905 cela n’est pas très original puisque tous les catholiques sont pour. L’Église est pour la laïcité. En revanche, ce qui se passe en France aujourd’hui, c’est une espèce de crispation, comme chez vous depuis la Révolution tranquille. Au fond, on voudrait que la laïcité oblige les religions à rester chez elles et à ne pas se montrer dans la rue. C’est ridicule. On est arrivé à faire de la laïcité une forme d’athéisme.»

Une sotte inquisition

Il y a plus grave encore, selon lui. «C’est l’interdiction de la référence à la religion. Il n’y a pas une semaine en France sans qu’une controverse n’éclate à ce sujet. Dernièrement, c’est une croix sur un monument à la mémoire de Jean-Paul II que l’on voulait enlever. Il y a eu également ce débat autour d’un prêtre qui était candidat au poste de directeur d’une université publique. Il y a eu tout un mouvement pour empêcher qu’il soit nommé. Ce qui est invraisemblable! C’est une inquisition un peu sotte», lance-t-il.

 

du même auteur

Un cours en ligne offert dès le 12 octobre par l'Université de Montréal se penchera sur les liens entre guérison et religions au Québec.
2020-10-01 10:10 || Québec Québec

Guérison et religions au Québec: revisiter les idées reçues

Des hommes sont en deuil après un attentat islamiste à Kaboul, en Afghanistan, le 15 août 2018. L’Université de Montréal proposera cet automne un cours permettant de faire le point sur les enjeux actuels liés à l’islamisme qui insistera notamment sur le «début de la fin» du phénomène.
2020-08-21 17:13 || Québec Québec

L'UdeM propose un cours explorant «le début de la fin» de l'islamisme

L’abbé Jacques Dorélien est né en Haïti. Curé des paroisses Marie-Reine-des-Cœurs et Saint-Fabien à Montréal, l’abbé Dorélien est prêtre depuis 19 ans. Comme bien d’autres au Québec, il a été bouleversé par la mort de Georges Floyd.
2020-07-02 15:39 || Québec Québec

Le racisme vu par des clercs noirs du Québec

articles récents

Après des mois d’incertitude, la librairie Médiaspaul de Québec a pu rouvrir le mardi 8 septembre dans ses nouveaux locaux situés au Montmartre canadien, à Sillery. La libraire Marie-Emmanuelle Sigier se réjouit à l’idée de ce «nouveau départ», dans un contexte où rien n’en garantissait l’avenir.
2020-09-09 17:19 || Québec Québec

Un nouveau départ pour la librairie Médiaspaul de Québec

Sœur Jeanne Lemire, libraire.
2020-06-26 09:14 || Québec Québec

Bible, recherche de sens et best-sellers

La COVID-19 fait une autre victime dans les rangs des catholiques. Imprimerie Limoilou, l'imprimeur des bulletins de près de 350 paroisses, ferme ses portes.
2020-06-19 07:28 || Québec Québec

Un important imprimeur de bulletins paroissiaux ferme ses portes