Sa conversion racontée dans La nuit de feu

Éric-Emmanuel Schmitt, les mots de l'expérience mystique

Éric-Emmanuel Schmitt.
Éric-Emmanuel Schmitt.   (Présence/Yves Casgrain)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2015-11-30 14:38 || Québec Québec

Lors de son récent passage au Salon du livre de Montréal afin de faire la promotion de son récit La nuit de feu, dans lequel il décrit sa conversion dans le désert algérien, l’auteur français Éric-Emmanuel Schmitt s’est entretenu avec Présence de la limite et de la puissance mortifère des mots.

Présence: Vous écrivez dans votre livre que parler de Dieu avec des mots est difficile…

Éric-Emmanuel Schmitt: Dans le livre, je raconte mon histoire, c’est-à-dire l’histoire d’un homme de 28 ans qui entre athée dans le désert et qui en ressort croyant. Je raconte l’histoire de ma deuxième naissance. J’ai vraiment le sentiment d’être né de chair en 1960 et d’esprit en 1989. Quand je raconte cette nuit de rencontre avec Dieu, j’exprime dans mon livre la difficulté qu’il y a à nommer celui qui ne s’est pas nommé.

Présence: Tout juste!

Déjà! Les mots ont été inventés pour le commerce humain. Les mots ont été inventés pour décrire le monde visible, pas le monde invisible, pour l’ordinaire, pas pour l’extraordinaire. Donc, nous n’avons pas les mots pour décrire une rencontre avec Dieu, une expérience mystique, «une nuit de feu». Même le mot Dieu est métaphorique! Ce mot a désigné des représentations qui n’ont rien à voir avec ce que j’entends lorsque je dis Dieu. Le mot Dieu a d’abord décrit le mot «dieux» au pluriel. Il n’avait aucun rapport avec un Dieu unique. Ensuite, ce même mot Dieu peut, pour certains, désigner une personne, pour d’autres une force, pour d’autres encore, désigner un principe. Vraiment, c’est une monnaie qui a beaucoup servi et dont je me sers à mon tour, car je n’en ai pas trouvé de meilleure. J’essaie de laisser la trace de mes doigts dessus, c’est tout. Aucun mot n’est adéquat, car les mots ne sont qu’humains et renvoient à l’expérience humaine. Les mots n’ont pas le sens de la transcendance. Donc, on est forcément poète lorsque l’on parle de Dieu, quand on parle d’une expérience mystique. On est, comme disait Diderot, «poète par disette de mots». J’aime bien cette expression!

Présence: Vous dites que les mots sont inhabiles à décrire l’expérience spirituelle. Est-ce que cela n’est pas le drame d’aujourd’hui de donner aux mots, aux textes (au Coran, aux Évangiles) plus d’importance que Dieu lui-même?

Ah! (Silence) Les mots ne nous dispensent pas de les lire. Aucun livre n’existe en lui-même. Un livre n’existe que par sa lecture. Il peut y avoir différentes lectures du même livre. Elles peuvent en faire un foyer d’intelligence ou un tombereau de bêtises. C’est la lecture qui fait le livre. Dans mon livre Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, les fleurs sont en fait des fleurs séchées que M. Ibrahim insère dans le Coran. Le petit garçon de mon conte ne les découvre qu’à la toute fin. Les fleurs représentent ce que M. Ibrahim a mis dans le Coran, c’est-à-dire sa lecture. Donc, il faut préférer l’intelligence à l’obéissance! Il faut lire intelligemment les textes, en dégager l’esprit. Non pas obéir au texte sans en dégager l’esprit, en étant qu’au niveau de la lettre. Et ça, c’est l’éternel problème.

Ces garçons qui se font sauter et qui font sauter les autres, on les recrute parmi les musulmans les plus ignorants. Ils ne possèdent pas de formation religieuse. S’ils en avaient une, ils ne tomberaient pas dans le piège. Donc, on va cultiver leur ignorance et l’instrumentaliser. Je dirais que ce ne sont pas eux qui sont responsables de leur lecture nulle du Coran. On leur bourre la tête avec cette lecture nulle.

Présence: On les manipule?

Complètement!

***

La nuit de feu
Éric-Emmanuel Schmitt
Albin Michel, 2015
192 pages

 

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