Chronique littéraire de Louis Cornellier

Moreau et la philosophie de Dieu

Denis Moreau s’attaque à deux gros morceaux – les preuves de l’existence de Dieu et les théodicées – en s’en tenant à la démarche rationnelle du philosophe. Le résultat est éblouissant, écrit Louis Cornellier.
Denis Moreau s’attaque à deux gros morceaux – les preuves de l’existence de Dieu et les théodicées – en s’en tenant à la démarche rationnelle du philosophe. Le résultat est éblouissant, écrit Louis Cornellier.   (Pixabay)
Louis Cornellier | Chroniqueur
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2019-06-03 10:48 || Monde Monde

Denis Moreau est mon philosophe chrétien préféré. À la fois brillant et modeste, ce spécialiste de Descartes a signé, en 2018, avec Comment peut-on être catholique? (Seuil), la plus belle défense et illustration philosophique de la foi chrétienne dans le monde contemporain. Partisan d’une «approche sereine» des rapports entre la foi et la raison, Moreau s’avère un formidable guide pour les croyants qui souhaitent demeurer raisonnables.

Dans Y a-t-il une philosophie chrétienne? (Points, 2019), Moreau s’attaque à deux gros morceaux – les preuves de l’existence de Dieu et les théodicées – en s’en tenant à la démarche rationnelle du philosophe. Le résultat est éblouissant.

Des preuves à l’épreuve

Dans l’histoire de la philosophie, les preuves de l’existence de Dieu sont célèbres. Celles qui sont dites physico-théologiques constatent la beauté et la complexité du monde pour en inférer l’existence d’un architecte de l’univers. Les preuves cosmologiques font appel aux principes de causalité et de raison suffisante: chaque effet a une cause, mais il faut bien, un moment donné, postuler une cause première, métaphysique, elle-même non causée et, comme l’écrit Thomas d’Aquin, «cela, on l’appelle Dieu». La preuve ontologique, enfin, affirme que le concept de Dieu comme être parfait induit son existence puisqu’un être qui n’existerait pas ne saurait être parfait.

Ces raisonnements, note Moreau, ont souvent été moqués, même s’ils ont occupé les plus grands esprits de l’histoire de la philosophie occidentale. Peut-on, bien «qu’ils n’imposent pas leur conclusion (“Dieu existe”) avec l’évidence indiscutable qui caractérise le résultat d’une opération arithmétique ou la démonstration d’un théorème de géométrie», les considérer comme valides? Moreau fait partie des rares philosophes contemporains qui répondent oui à cette question, mais ses justifications brillent par leur subtilité.

L’argument concluant à l’existence d’un grand horloger devant la beauté et la complexité du monde, sans être une preuve absolue, «désigne cette existence comme une probabilité». Toutefois, il ne prouve pas que ce Dieu ordonnateur est le créateur du monde et qu’il est unique. «Il est en effet envisageable que plusieurs acteurs aient coopéré dans le travail de mise en ordre de l’univers», note Moreau.

Les deux autres arguments (cause première, perfection) «sont aussi convaincants et démonstratifs qu’il est possible de l’être en philosophie», mais, nuance Moreau, ils ne permettent pas de distinguer le Dieu ainsi pensé de ce qu’on pourrait désigner comme la Nature ou le Réel, à la manière de Spinoza. Le Dieu de ces preuves, en d’autres termes, n’est pas le Dieu de la foi (transcendant, extérieur au monde qu’il crée, amour).

La conclusion de Moreau est saisissante. «Il apparaît ici, écrit-il, que les aspects de Dieu déterminés rationnellement par les preuves n’ont pas de retentissements concrets, éthiques ou pratiques, sur nos existences. Nous ne changerons pas en effet radicalement notre manière de vivre parce qu’on nous aura convaincus que Dieu est infini, alors que nous ne le pensions pas auparavant.» La théologie rationnelle et ses preuves ont donc une réelle valeur philosophique et peuvent servir, selon la formule du théologien Walter Kasper, d’«invitations argumentées à la foi», mais, précise Moreau, «d’un point de vue moral, existentiel, personnel, il faut bien admettre que la théologie rationnelle, ce n’est pas très intéressant». Le Dieu qui implique, qui change la vie, celui qui aime et pardonne, le Dieu de Pascal et non celui de Spinoza,  ce n’est pas la raison seule qui peut nous le faire découvrir.

Le meilleur des mondes

Se pencher sur Dieu en philosophe, c’est aussi affronter le problème du mal. Comment concilier, en effet, les cinq propositions suivantes: Dieu existe, est créateur du monde, est tout-puissant, est bon, mais le mal existe? Dieu veut-il vraiment les tsunamis, la souffrance des enfants et des justes comme des injustes? Quelque chose ne colle pas là-dedans.

On doit au philosophe allemand Leibniz (1646-1716) le mot théodicée (de théos, Dieu, et de dikè, justice). Il désigne un discours tentant de montrer que Dieu est juste et qu’il convient de lui rendre justice. Il a donné lieu, note Moreau, à de «très belles constructions intellectuelles qui constituent des monuments remarquables de l’histoire de la pensée».

La théodicée de Leibniz, qui date de 1710, est la plus célèbre. Elle contient la fameuse formule, moquée par Voltaire, selon laquelle notre monde serait «le meilleur des mondes possibles». Dieu, affirme Leibniz, étant parfait, c’est-à-dire un être à qui rien ne manque, ne peut que créer un monde imparfait puisque, si l’univers créé était parfait, celui-ci serait Dieu lui-même, ce qui est impensable. Dieu, de plus, dans sa conception du monde, est soumis au principe de non-contradiction et ne peut créer un cercle carré. Sur cette base, il applique le «principe du meilleur», et ça donne notre monde.

«C’est là, constate Moreau, une thèse très difficile à admettre.» Ce monde, souvent désordonné et injuste, serait le meilleur possible? Leibniz, pourtant, y tient et ajoute des arguments pédagogiques pour nous en convaincre: la (relative) perfection du tout (qui est le but) exige l’imperfection de certaines parties; notre point de vue humain particulier nous empêche de percevoir la qualité de l’ensemble (nous n’avons pas le point de vue de Dieu); ce que nous percevons comme de la souffrance ou du mal se justifie dans le plan d’ensemble.

Un monde négligé

Même s’il admire le raisonnement leibnizien, Moreau n’arrive pas à y adhérer. Il se tourne donc vers une autre théodicée, celle du prêtre et philosophe français Nicolas Malebranche (1638-1715). Le Dieu de ce dernier veut lui aussi créer le meilleur des mondes, mais il tient, pour ce faire, à utiliser les moyens les plus simples, à la manière de l’ouvrier sage et efficace. Ces moyens, explique Moreau, «ce sont tout simplement les lois qui organisent et structurent le monde». Le Dieu de Malebranche cherche donc la perfection dans le meilleur équilibre entre l’ouvrage général et les moyens. Pour conserver la simplicité de ces derniers, il fait, par exemple, la pluie et l’attraction universelle, mais la première tombe alors sur les bons et les méchants et la seconde n’épargne pas le juste qui passe près d’une falaise dont une pierre se détache. Malebranche conclut, devant ce résultat, que «le monde présent est un ouvrage négligé». Le tout a du sens, mais certaines de ses parties n’en ont pas.

Si, pour Leibniz, tout peut se justifier dans une perspective globale, pour Malebranche, ce n’est pas le cas. Ces deux théodicées mènent donc à des attitudes distinctes devant le mal. Alors que la première implique une forme de résignation – comment refuser le meilleur des mondes, voire espérer mieux? –, la seconde invite à une «camaraderie dans l’accablement» et à une détermination à corriger les injustices issues des ratés de la création. «Puisque les maux physiques de notre monde ne sont pas toujours les objets d’une volonté directe de Dieu, explique Moreau, rien ne s’oppose à ce qu’on tente de les supprimer.» L’humain, dans cette logique, acquiert la responsabilité de cocréateur du monde en comprenant que «c’est contribuer à la gloire de Dieu que d’achever l’ouvrage qu’il n’a pu parachever à cause de la généralité de ses voies».

L’impuissance de Dieu

Si on revient aux cinq propositions de départ, on doit constater que l’idée d’une toute-puissance de Dieu est difficile à défendre. Chez Leibniz, elle est limitée par le principe de non-contradiction. Chez Malebranche, elle est limitée par une sagesse divine qui contraint Dieu à la simplicité des moyens. Hans Jonas, en 1994, dans Le Concept de Dieu après Auschwitz (Rivages), en arrivait à une conclusion semblable. «Mais si Dieu, d’une certaine manière et à un certain degré, doit être intelligible, écrivait-il […], alors il faut que sa bonté soit compatible avec l’existence du mal, et il n’en va de la sorte que s’il n’est pas tout-puissant.» Dieu, ajouterais-je, a donc besoin des humains pour combattre, en ce monde, le mal qu’il n’a pas créé et dont il est, lui aussi, victime, comme en témoigne le Christ en croix.

Ces constructions intellectuelles, de nos jours, sont souvent rejetées du revers de la main, note Moreau. On les range au rayon d’une métaphysique dépassée. Le philosophe s’en désole pour deux raisons. «Ces réflexions sur Dieu, les idées, les possibles, etc., déterminent au bout du compte la manière dont nous nous comportons, quand nous sommes malades par exemple, et plus généralement elles orientent donc notre pratique dans le monde», écrit Moreau. Croire, par exemple, comme on l’entend souvent, que «rien n’arrive pour rien» n’est pas la même chose et ne commande pas la même attitude que croire que le monde requiert notre engagement pour corriger ses défectuosités.

Comment, de plus, pour rester humain, pourrait-on demeurer indifférent à la question du mal? «Ce sont assurément des métaphysiciens, conclut Moreau en parlant de Leibniz et de Malebranche, mais qu’ont-ils fait d’autre que de poser, de manière frontale et décidée, la question “pourquoi”? De sorte que, paradoxalement, ces grandes constructions métaphysiques que nous avons tendance à répudier comme abstraites, éthérées et creuses, sont peut-être, de tous les discours qui ont été produits sur le mal, ceux qui ont pris le plus au sérieux la question qui surgit spontanément quand nous rencontrons la souffrance: “Pourquoi?” »

Denis Moreau est philosophe et croyant avec la même lumineuse intelligence. Je ne me demande jamais pourquoi je le lis.

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