Chronique de Sabrina Di Matteo

«Parce qu’on est en 2015»: les droits à l’ère des gobelets Starbucks

  (Pixabay)
Sabrina Di Matteo | Chroniqueuse
Chroniqueuse
2015-11-13 15:54 || Canada Canada

«Parce qu’on est en 2015»: la fameuse réponse de Justin Trudeau à une journaliste le questionnant sur la parité de son cabinet ministériel, le jour de son assermentation passe déjà à l’histoire. Petite phrase par excellence, la formule et sa candeur restent en tête.

Un cabinet paritaire composé de trois ministres de religion sikhe, de deux ministres autochtones et de deux ministres avec un handicap? Parce qu’on est en 2015.

Seize nouveaux ministres fédéraux qui choisissent de prêter serment en omettant la phrase «Ainsi Dieu me soit en aide»? Parce qu’on est en 2015.

Un jeune premier ministre tatoué d’un aigle haïda, qui pratique le yoga avec son épouse, se dit catholique et pro-choix? Parce qu’on est en 2015.

Mais ce critère temporel – «2015» - suffit-il à décrire les évolutions personnelles et institutionnelles autour de nous? Et à les justifier? Grattons un peu le vernis des apparentes évidences et voilà pourtant des contrastes qui portent à réfléchir.

J’ai observé des gens irrités par ces ministres qui n’ont pas évoqué Dieu dans leur serment: feront-ils moins bien leur travail? La parité et la diversité culturelle du cabinet seront-elles au service du bien commun ou d’une idéologie libérale inchangée?

Au-delà de la «marque Trudeau», chaleureuse et spontanée, qu’il construit (savamment ou innocemment), Justin Trudeau lui-même et les réactions qu’il suscite révèlent surtout la complexité des adhésions qui caractérisent les citoyens d’aujourd’hui. Une complexité qui touche aussi les personnes croyantes et qui ramène à l’avant-plan la question de la foi dans son rapport à l’espace public, tant sur le plan personnel qu’institutionnel. 

Objection de conscience, refus de pratiquer un acte médical ou légal (pensons à la greffière anti-mariage gai Kim Davis, au Kentucky), demandes d’accommodement complexes ou jérémiades farfelues (tempête dans un gobelet de café Starbucks): le spectre est large entre le minable et le sérieux, entre le caprice et le légitime.

Dès après l’élection de Trudeau fils, des Églises du Canada lui ont communiqué des lettres relatives à divers dossiers politiques. À la fin d’octobre, des leaders religieux catholiques, juifs, musulmans et évangéliques ont collectivement exprimé leur opposition à l’aide médicale à mourir et leur désir que l’objection de conscience puisse permettre à un médecin de se soustraire non seulement de l’acte mais même de toute référence à un collègue pratiquant l’aide médicale à mourir. Des comparaisons avec l’avortement ont été faites. En somme, ils souhaiteraient que la conscience de l’intervenant en posture d’autorité prime sur le droit à l’information d’un patient en quête de solutions. Le client n’aura plus toujours raison.

Ainsi, s’il est vrai que des institutions religieuses d’ici reconnaissent malgré tout qu’elles ne sont qu’une voix parmi d’autres dans la sphère publique, la lutte se déplacera nécessairement de plus en plus sur le plan de la revendication des droits individuels.

Comment allons-nous gérer le délicat équilibre de l’État de droit et des libertés individuelles de conscience et de religion? Dans ce Canada pluraliste, où l’intersection des questions de culture, d’histoire, de trajectoire, de peuple, de race, de religion et de laïcité rendent quasiment impossible la notion d’identité commune, que reste-t-il pour nous unir?

Espérons que nous puissions trouver un équilibre où tous et chacun ont accès aux services essentiels dans des lieux de proximité. Et dans le respect de l’objection de conscience probable de quelques-uns, assurons-nous de ne pas brimer les personnes ayant droit aux services prévus par la loi, puisqu’il en va de leur bien-être et de leur dignité.

Parce qu’on est en 2015.

 

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