Chronique littéraire de Louis Cornellier

50 ans de foi engagée

Un homme porte un portrait de Mgr Oscar Romero dans le cadre d'une procession à San Salvador le 18 mars 2018. Mgr Romero, qui sera canonisé plus tard cette année, a été assassiné en 1980.
Un homme porte un portrait de Mgr Oscar Romero dans le cadre d'une procession à San Salvador le 18 mars 2018. Mgr Romero, qui sera canonisé plus tard cette année, a été assassiné en 1980.   (CNS photo/Jose Cabezas, Reuters)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2018-05-14 19:44 || Monde Monde

Il n’y a pas que les événements de Mai 68 qui ont 50 ans cette année. La théologie de la libération fête elle aussi son demi-siècle. Dans une Église occidentale qui a une propension à l’embourgeoisement, ce courant est souvent négligé, alors qu’il incarne, plus que d’autres, l’honneur de l’esprit évangélique contemporain.

Née en 1968, en Amérique du Sud, plus précisément en Colombie, à Medellín, lors de la conférence du Conseil épiscopal latino-américain (CELAM), la théologie de la libération, conceptualisée par le théologien péruvien Gustavo Gutiérrez, vient redire aux opprimés, avec force, que Dieu est avec eux dans leur combat pour la justice et la dignité. En mettant en avant les notions d’«option préférentielle pour les pauvres», de «structures de péché» et de «violence institutionnalisée», la théologie de la libération sonne le réveil des chrétiens endormis par une pratique trop strictement spiritualiste de leur foi.

«Il ne suffit plus aujourd’hui de faire la charité, écrivait le théologien québécois Gregory Baum dans Compassion et solidarité (Bellarmin, 1992). L’amour du prochain implique la recherche de la justice sociale, la transformation de la société de façon à libérer les victimes du terrible fardeau qu’elles doivent supporter. De nos jours, l’amour du prochain engendre la passion de la justice.»

Catholique à gauche

Cette théologie, je le confesse, m’a aidé à rester catholique quand je suis arrivé à l’université, à la fin des années 1980. J’avais 20 ans, j’étais animé par des idéaux de justice sociale, je fréquentais des amis marxistes et je ne trouvais pas toujours, dans l’Église, la sensibilité de gauche à laquelle je m’identifiais, jusqu’à ce que je découvre ce courant, qui n’hésitait pas à plonger au cœur de la lutte en faveur de celui que le théologien salvadorien Ignacio Ellacuria qualifiait de «peuple crucifié». Je venais de comprendre, pour mon plus grand bonheur, qu’on pouvait être catholique et engagé à gauche.

Dans Christianisme contre capitalisme? (Cerf, 2017), l’essayiste français Falk Van Gaver, qui se présente comme un chrétien écologiste, anarchiste et partisan de la décroissance, redit l’actualité de la théologie de la libération, en se proposant «de juger de l’économie au regard des exigences de l’Évangile». Il conteste avec fougue la lecture spiritualiste des paroles de Jésus, en affirmant qu’elle risque «de déculpabiliser les riches de leurs richesses et de rendre l’Évangile inoffensif». Ce dernier, écrit-il, multiplie pourtant les «bénédictions envers les pauvres» et les «malédictions envers les riches».

Le nanti, dans les Évangiles, n’est pas rejeté ou déshumanisé, mais il est instamment sommé de partager sa fortune, au nom, rappelle Vatican II, du principe de la destination universelle des biens, selon lequel «Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elle contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice, inséparable de la charité».

Admirateur de Mgr Romero, assassiné en 1980 par l’armée salvadorienne parce qu’il dénonçait les injustices sociales et les violences politiques, Falk Van Gaver rend aussi hommage aux théologiens de la libération Gustavo Gutiérrez et Jon Sobrino, de même qu’à Mgr Hélder Câmara. «Quand j’aide les pauvres, on dit que je suis un saint. Lorsque je demande pourquoi ils sont pauvres, on me traite de communiste», disait ce dernier en résumant l’esprit de la théologie de la libération et les réactions outrées qu’elle suscite souvent dans les milieux timorés.

Contre l’économie qui tue

Le dominicain Gutiérrez, qui aura 90 ans en juin, continue de défendre la pertinence de cette théologie, qui a eu maille à partir avec le Vatican dans les années 1980, alors qu’on la soupçonnait de déviances marxistes et qu’on lui reprochait de négliger la foi au profit de la politique. Il n’en demeure pas moins qu’en 1984, au moment de sa visite au Québec – j’étais d’ailleurs présent lors du grand rassemblement des jeunes au Stade olympique —, Jean-Paul II, pourtant critique de la théologie de la libération, tenait un discours fortement imprégné de l’esprit de ce courant. «On se doit, clamait-il, de privilégier les besoins des pauvres plutôt que les désirs des riches; les droits des travailleurs plutôt que l’optimisation des profits; la préservation de l’environnement plutôt que l’expansion industrielle effrénée; la production répondant aux besoins sociaux plutôt que la production à des fins militaires.»

Dans «Où dormiront les pauvres?», un très bel essai d’actualisation de la théologie de la libération publié dans Aux côtés des pauvres (Bayard, 2014), Gutiérrez redit que «le comportement à l’égard des pauvres est une action dirigée vers le Christ lui-même» et que, par conséquent, «maltraiter des pauvres revient à blesser Dieu». La charité, à cet égard, ne suffit pas, puisque, comme l’affirmait saint Grégoire le Grand, «quand nous donnons aux pauvres les choses indispensables, nous ne faisons pas pour eux des dons personnels, mais nous leur rendons ce qui est à eux».

C’est donc la justice qui importe, raison pour laquelle il est du devoir du catholique de combattre ce que le pape François appelle «l’économie qui tue» ou ce que les théologiens de la libération appellent les «structures de péché». Le chrétien, écrit Gutiérrez, ne doit pas «oublier qu’il existe un devoir d’amour universel de son prochain» et ne doit donc pas s’engager dans une «lutte des classes systématique», selon les mots de Jean-Paul II, mais nul ne peut se dire chrétien s’il ne prend pas résolument le parti des «préférés de Dieu», c’est-à-dire des pauvres et des sans-grade. Dans un État plutôt prospère comme le Québec, la défense d’une véritable social-démocratie, offrant des services publics de qualité financés à même l’impôt progressif, me semble être, dans cette logique, la voie à suivre.

Se battre en chrétien

Le jésuite Ellacuria (1930-1989), lui aussi assassiné par l’armée salvadorienne, vivait dans une dictature cruelle pour les pauvres et s’exprimait donc avec une langue de feu. En 1981, il parlait en ces termes de ceux qui accusaient la théologie de la libération d’oublier l’essence de la foi au profit de la lutte politique: «Et ceux qui font les sourds et les aveugles, parce qu’il leur semble que ce problème n’est pas du domaine religieux, ce sont les tièdes, que Dieu, dégoûté, a déjà vomis.» (dans Archives de sciences sociales des religions, juillet-septembre 1990) Il fallait donc se battre, mais en chrétien.

Ellacuria avait son modèle. «Mgr Romero, écrivait-il, fut un grand croyant et un grand combattant. Il sera toutefois à jamais impossible de montrer qu’il fut mû, ne serait-ce qu’un seul instant, par l’envie, par la vengeance ou par la haine. Les révolutionnaires sont parfois mus par ces forces, et un chrétien doit pouvoir dire à tout moment qu’un amour engagé peut être autant ou plus révolutionnaire que n’importe quel sentiment de cette espèce. Substituer, non seulement dans la psychologie mais aussi dans le mouvement révolutionnaire lui-même, ces forces destructrices par d’autres plus constructives et gratifiantes, me paraît être une contribution typique que les chrétiens peuvent et doivent rendre effective.»

Se battre pour la justice, donc, jusqu’au bout s’il le faut, mais sans perdre son âme. Cet exigeant programme, que j’essaie de faire mien, ne perdra jamais son actualité.

Mis à jour le 16 mai 2018 à 10 h 41: Gustavo Gutiérrez est Péruvien, et non Brésilien.

 

 

 

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