Chronique de Sabrina Di Matteo

Adieu, cher Benoît

Benoît Lacroix photographié à l'automne 2015.
Benoît Lacroix photographié à l'automne 2015.   (Présence/Sabrina Di Matteo)
Sabrina Di Matteo | Chroniqueuse
Chroniqueuse
2016-03-03 15:30 || Québec Québec

On t’aurait gardé avec nous pour toujours, Benoît. Te voilà parti pour l’éternité, sans faire grand bruit et sans t’éterniser. En l’espace d’une semaine, la pneumonie a eu raison de tes dernières énergies. Ce souffle, ce pneuma qui a porté tant de paroles offertes au monde comme des perles sur un chapelet de sagesse, tu l’as remis à Dieu.

Le 8 septembre dernier, tu soufflais 100 bougies. Je t’ai vu chaque semaine te promener entre la bibliothèque et le cloître de ton couvent. Il y a à peine un mois, je t’ai salué dans le grand salon de lecture: tu feuilletais une compilation de caricatures. «On m’a ordonné de me reposer», m’as-tu expliqué. J’y ai vu ton ouverture à l’art et à la lecture lucide et critique de l’actualité.

À te voir aller durant ces dernières années où je t’ai côtoyé, j’étais portée à croire que ton eau de jouvence était de ne jamais dire «non». L’accueil incessant des visiteurs, les téléphones, les entrevues, les conférences, les célébrations s’enfilaient sans répit. Quelques jours avant d’entrer à l’hôpital, tu avais même baptisé quatre bébés! Le baptême était un de tes rites préférés, une célébration de la vie et de l’espérance.

Je laisse à d’autres le soin de parler de Benoît le géant, de ton œuvre et ton érudition. Pour le moment, je veux me souvenir de l’homme, du frère prêcheur. Je me remémore ton petit côté orgueilleux, toi qui refusais d’utiliser une canne alors que ton pas chancelant t’a fait chuter à quelques reprises, l’automne dernier. Je pense à ton veston de cuir, celui que tu arborais avec l’assurance d’un jeune homme allant faire la cour – plus charmant centenaire il n’y avait pas! J’entends à nouveau le son de tes pas, lorsque tu arrivais dans mon bureau les bras chargés de chocolats, gâteaux et friandises pour offrir aux jeunes adultes dans notre centre de pastorale. Tu recevais tellement de cadeaux à Noël et à ta fête, il fallait bien les partager!

Avec l’âge, tu aurais pu devenir amer, pétri de l’angoisse des guerres du XXe siècle, étourdi par l’évolution technologique, blessé par le déclin de ton Église, découragé face à l’avenir incertain. Mais non. Tu es toujours retourné à ta source, celle de Jésus, humble homme de Nazareth, juif de religion qui a transcendé le judaïsme de son époque et fait émerger ce qui allait devenir le christianisme.

Ton héritage, Benoît, c’est ta simplicité. Tu as su parler le langage du quotidien pour témoigner d’un Dieu de tendresse et de liberté, à mille lieues des images punitives et d’une certaine noirceur qui ont fait fuir des générations loin de l’Église, au Québec et ailleurs. D’une certaine façon, toi aussi, tu as transcendé ta religion pour offrir une vision différente de la foi. Pour toutes ces personnes qui ont claqué la porte de l’Église, ton regard bleu fleuve a ouvert une fenêtre pour leur faire découvrir autre chose que la doctrine et les discours: l’accueil, l’écoute et l’amicale générosité qui fondent et maintiennent toute communauté humaine. Cependant, ta foi était plus que de l’humanisme. Ton Évangile n’était pas édulcoré. Ton héritage, j’aimerais aussi que ce soit cela. Qu’on ne se lamente pas en affirmant que notre société a perdu le dernier géant capable de montrer un autre visage d’Église. Plutôt, qu’on entre par ta fenêtre ouverte pour rencontrer tant d’autres personnes qui ont à cœur l’accompagnement de la quête de sens, une foi de liberté et d’ouverture, un engagement de justice pour le monde.

C’est la mi-Carême. Tu es parti à ce moment où la lumière revient, où on espère enfin le printemps. Je pense à toi, debout dans la lumière de l’aube, célébrant Pâques dans le chœur de l’église St-Albert-le-Grand, entouré de tes frères, de jeunes et de gens venus de partout pour cette fameuse messe débutant à 4h00 du matin. Dans cette nuit du 2 mars 2016, tu as vécu ta Pâque, ce grand passage de la mort à la vie éternelle. Avec une foi en la résurrection. Une foi debout, fière, digne. Comme toi. Cher Benoît, merci pour le printemps.

Benoît Lacroix et Sabrina Di Matteo, Pâques 2014. (Courtoisie Centre étudiant Benoît-Lacroix/Photo Anne-Marie Burns)

 

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